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Corée du Sud : adresse inconnue à Séoul

Le roi Sejong, souverain humaniste et inventeur de l'alphabet coréen, a donné son nom à une avenue de la capitale sud-coréenne. Ici, sa statue sur Sejong-daero, à Séoul, avec en arrière-plan le palais Gyeongbok, le palais du Bonheur resplendissant.
Le roi Sejong, souverain humaniste et inventeur de l'alphabet coréen, a donné son nom à une avenue de la capitale sud-coréenne. Ici, sa statue sur Sejong-daero, à Séoul, avec en arrière-plan le palais Gyeongbok, le palais du Bonheur resplendissant. (Crédits : CALLE MONTES / Photononstop / via AFP)
Mégapole tentaculaire, cosmopolite et ouverte sur le monde, la capitale de la Corée du Sud affole par son gigantisme, ses lacis de ruelles, ses innombrables ponts, ses rues, ses avenues… Un véritable casse-tête pour les visiteurs mais aussi aujourd’hui pour ses habitants (20 millions pour le Grand Séoul, la ville et sa région) qui depuis deux ans, efforts de rationalisation et d’urbanisation obligent, doivent tant bien que mal s’accommoder d’un nouveau système d’adresses. Un quadrillage logique calqué sur celui d’autres grandes villes de la planète. Plus pratique? Sans doute. Mais pas encore, car les habitudes sont ancrées dans le passé et la fierté nationale. Et certains regrettent déjà la poésie des anciens noms de rues, chargés d’histoire… Explications entre esprit pratique et nostalgie.
Séoul comprend plus de six cents quartiers, ou « dong », regroupés en 25 arrondissements, « gu », dont le quart se trouve dans le cœur historique de la ville originelle nichée entre les murailles fortifiées érigées par son fondateur le roi Taejo en 1396. Des arrondissements centraux comme Jongno-gu et Jung-gu comptent de nombreux quartiers minuscules, mais au nom chargé d’histoire et de culture, que les gens parviennent plus facilement à localiser dans la littérature que sur une carte.

Un quadrillage hérité de la colonisation japonaise

Au moins, ces noms de quartiers continuaient à vivre dans le système d’adressage utilisé jusqu’en 2014, qui zoomait en partant de la région pour arriver au numéro du lot de terrain, en passant par la ville, l’arrondissement, puis le quartier. Ce système de numérotation de lots n’était pas pratique : hérité de la colonisation japonaise (1910-1945), il suivait plus l’ordre chronologique de développement des terrains (et l’odre d’inscription au cadastre des bâtiments en découlant) qu’une logique spatiale, et même avec une carte ou un système de navigation GPS sous les yeux, il était difficile de s’y retrouver, en particulier dans le Séoul vernaculaire, où les petites ruelles médiévales et les maisons traditionnelles ont résisté au génocide urbain de ces cinquante dernières années.

Le nouveau système a le mérite de la simplicité : un numéro de rue et un nom de rue suffisent : il n’est donc plus besoin de préciser le quartier ou l’arrondissement (précisons que le code postal a également été modifié en 2015, passant de six à cinq chiffres, mais c’est une autre histoire).

Le problème est qu’à l’occasion du changement de système d’adressage, chaque rue et chaque ruelle a reçu un nom souvent complètement différent de celui existant auparavant.
Pour la population, ce n’est a priori pas un problème : plus que sur le changement du nom de rue, le choc culturel porte sur le passage du numéro de dong au numéro de rue, matérialisé par le panneau apposé à la maison. A l’exception des dénominations des très grandes artères familières de tous les Séoulites, peu de gens connaissaient (et a fortiori utilisaient) ces anciens noms de rue. Pas même très souvent le nom de leur propre rue, s’en remettant souvent, pour expliquer où était leur maison à des explications visuelles (un arbre, une intersection, une boutique), parfois même dessinées sur un petit plan au dos des cartes de visite.

A leur insu, ils sont pourtant aujourd’hui en train de perdre tout un volet de leur culture, parce que trop souvent, les nouvelles dénominations, pondues à la chaîne pour rebaptiser des milliers de voies publiques d’un seul coup avec l’ambition de faciliter leur localisation, sont totalement dépourvues de poésie ou d’identité, et effacent même les dernières références à de nombreux quartiers de la ville.

Des noms de rues ancrés dans l’histoire et la littérature

A la base, Séoul ne peut pas exploiter les listes de noms de personnalités aussi facilement que Paris : dans ce pays à l’histoire récente mouvementée, seuls quelques rares héros nationaux disparus il y a plusieurs siècles ont eu droit à une voie à leur nom, et souvent pour un très grand axe comme c’est le cas pour le roi Sejong, père de l’alphabet coréen en 1446, qui a donné son nom à l’imposante avenue du centre ville, Sejong-daero, ou le grand lettré confucéen Yi Hwang (1501-1570), dont le nom de plume, Toegye, a été repris pour désigner l’avenue est-ouest, Toegye-ro. Ou bien encore Jungmu-ro, toujours dans le centre, ainsi nommée en mémoire du titre honorifique du célèbre amiral Yi Sun-sin (1545-1598), inventeur du bateau tortue qui permit de vaincre l’envahisseur japonais lors des invasions de 1592-1598.

Les anciens noms de rues faisaient souvent référence à un monument ou bâtiment important du quartier (Donhwa-ro, ainsi appelée en référence à Donhwa-mun, porte du palais Changgyeong, ou encore Jong-ro ou Jongno, l’avenue de la cloche pour celle qui autrefois sonnait le couvre-feu à Séoul), voire au quartier lui-même (Myeongdong-ro), ou parfois tout simplement à un arbre, un carrefour ou un lieu bien particulier (Supyo-ro, la rue de la “marque » de l’eau, en référence à l’échelle de mesure de crue qui autrefois ornait un pont du quartier). Des noms d’axes secondaires se déclinaient aussi en ajoutant des numéros, en particulier dans les quartiers récemment développés.

Avec son approche quasi industrielle, le nouveau système a généré en bloc une infinité de noms en procédant généralement par capillarité autour de l’axe principal du quartier. Par exemple, à Yeonhui-dong, les rues donnant sur l’avenue Yeonhui-ro sont numérotées de façon croissante dans le sens de la montée, les rues impaires à gauche, les rues paires à droite. Et les allées partant de ces rues secondaires sont numérotées de façon croissante en s’éloignant de l’axe principal, mais en suivant cette fois-ci l’alphabet coréen (ga, na, da…) au lieu des chiffres. Ainsi, Yeonhui-ro 27-na-gil est la deuxième allée donnant sur la rue Yeonhui-ro 27-gil quand vous venez de l’avenue Yeonhui-ro.

La logique paraît imparable, mais ce quartier n’a rien d’un quadrillage parfait ou même d’un modèle fractal régulier ; certaines horizontales peuvent devenir verticales, certaines allées se couder… Ailleurs, des rues parallèles peuvent référer à différentes avenues, avec en prime des numéros qui ne se suivent pas.

Quartiers partis sans laisser d’adresse

Et puis tant d’histoires se perdent quand Tonginsijang-gil (« la rue du marché de Tongin ») devient Jahamun-ro 15-gil, quand Danghyeoncheon-gil (« la rue de la rivière Danghyeon ») devient Nowon-ro 24-gil, ou quand Naejadong-gil (« la rue du quartier de Naeja ») devient Sajik-ro 8-gil… Au moins, piètre consolation, à Yeonhui-dong, la célèbre rue principale des restaurants, Yeonhuimat-gil (littéralement « rue gastronomique de Yeonhui »), a-t-elle conservé son sens en gagnant le statut d’avenue (Yeonhuimat-ro) au lieu de devenir, comme ses voisines, un simple numéro.

Cette réforme risque toutefois de détruire de la mémoire collective certains noms de quartier, même si c’est de façon plus subtile que ces bulldozers qui ont anéanti tant de « dong » du vieux Séoul pour faire place à des rangées d’immeubles sans âme, comme les six compris dans ce seul petit bloc aux pieds de la muraille de la ville, à Donhuimun : Gyobuk-dong, Gyonam-dong, Haengchon-dong , Hongpa-dong, Pyeong-dong, et Songwol-dong ( « In memoriam Samdong Samgeori, Gyonam-dong« ).

En fait, le dong avait déjà perdu son sens depuis des décennies, avec la multiplication de ces « nouvelles villes » dans la ville. A l’origine, le mot dong faisait écho à la source d’eau qu’une communauté partageait. Il fut par la suite employé pour distinguer les nouvelles unités de vie dans la ville, ces grandes tours de logements au sein d’immenses barres d’immeubles. Pour beaucoup de Séoulites, l’ancienne adresse comprenait donc deux numéros de dong (par exemple appartement numéro 710 au 7ème étage du 504ème dong du 5ème bloc de la marque Jugong à Sanggye-dong). C’est malheureusement le moins poétique de ces deux dong qui survivra.

Pratique

Pour convertir une adresse ancienne en son équivalent actuel, le site juso (adresse) en coréen et en anglais permet de ne pas se tromper !

A propos de l'auteur
Stéphane Mot
Auteur et concepteur né à Paris et basé à Séoul. Observateur de la société coréenne depuis un quart de siècle, cet expert en stratégie et innovation a survécu à trois start-ups avant de participer à la création de Cegetel et de piloter la veille stratégique de SFR. Fondateur de nombreux blogs dont SeoulVillage.com, il est également auteur de fictions et passionné d'urbanisme.