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Pour ré-enfanter Séoul : trois maires et quelques impairs

Aperçu nocturne de l’imposant édifice du "Dongdaemun Design Plaza" conçu par l’architecte Zaha Hadid
Aperçu nocturne de l’imposant édifice du Dongdaemun Design Plaza conçu par l’architecte Zaha Hadid.(Crédit : Crédit EyePress News / EyePress / AFP).
A Séoul comme à Paris, les politiques aiment laisser leur empreinte sur la ville, avec plus ou moins de bonheur, et bien souvent comme principale ambition de bâtir leur propre image. Retour sur le parcours des trois derniers maires, assez révélateur de l’évolution de l’urbanisme dans une capitale six fois plus grande et cinq fois plus peuplée que la nôtre.

2002-2006 : Lee Myung-bak ou “l’Urbanisme Bulldozer”

Ce vétéran du groupe Hyundai Construction, où il gagna son surnom de « Bulldozer », a enchaîné avec une campagne présidentielle victorieuse un mandat de maire marqué par de nombreuses réalisations à forte visibilité.

Ses trois projets phares ont ajouté du vert au cœur d’une ville qui en manquait cruellement, et il ne s’est pas privé de les « vendre » pendant sa campagne présidentielle :
Seoul Plaza (2004) : cet espace gazonné remplace le vaste carrefour giratoire au pied de la mairie, devenu populaire à l’occasion des rassemblements festifs de supporters pendant la Coupe du Monde 2002 ;
Seoul Forest (2005) : plus d’un million de mètres carrés de verdure dans des quartiers industriels à l’Est de la ville ;
Cheonggyecheon (2005) : création d’une coulée verte de plus de 10 km le long d’un cours d’eau restauré après quarante ans de couverture par du béton.

Mais le règne de cet ami de Nicolas Sarkozy et George W. Bush coïncide surtout avec un pic dans la spéculation immobilière à Séoul, une ville déjà hors norme en la matière, des soupçons de conflits d’intérêt autour de ses projets, et l’apogée du modèle des « new towns », ces quartiers champignons de tours ultra standardisées et bétonnées qui ont défiguré la capitale pendant près d’un demi-siècle.

En revanche, « MB » mérite un coup de chapeau au niveau « software » pour la création des couloirs de bus protégés qui ont profondément amélioré la qualité de vie et des transports collectifs dans la capitale.

2006-2011 : Oh Se-hoon ou “l’Urbanisme Narcissique”

Quadra au physique de gendre idéal, Oh Se-hoon rêvait de faire de Séoul l’une des grandes capitales du XIXe siècle, et de lui-même le prochain président de la Corée.

Réélu en 2010 en dépit de la défaite de son camp (conservateur, ndrl), Oh lance un référendum pour régler un conflit avec la majorité municipale de gauche au sujet des repas dans les écoles. Il est sûr de son coup, puisqu’il défend un programme… de gauche, où les plus riches payent pour les plus pauvres. Mais la gauche l’emporte (dans les urnes tout du moins), et il doit démissionner comme il l’avait promis, laissant la mairie avec une dette triplée et de lourds projets en héritage.

Ce passionné d’urbanisme laissera donc à son successeur Park Won-soon le soin d’inaugurer un trio de caprices architecturaux aussi spectaculaires que controversés, supposés célébrer l’avènement de Séoul comme capitale du design, mais proposant tous des lignes obsolètes avant même le premier coup de pelle, avec d’extravagants jeux de miroirs déformants :
Seoul City Hall (2012) : un tsunami de verre s’abattant sur l’ancienne mairie (datant de l’époque coloniale et reconvertie en bibliothèque) et sur Seoul Plaza ;
Dongdaemun Design Plaza (2014) : une soucoupe volante signée Zaha Hadid, débarquée au milieu de la ville comme un cheveu sur la soupe ;
Some Sevit (2014) : un archipel d’îles flottantes aux formes délirantes, fruit d’un appel à suggestions aux citoyens de la ville.

Parmi les autres réalisations pharaoniques de Oh Se-hoon, certaines traduisent une meilleure vision pour la ville, mais avec là aussi quelques ratés :
Digital Media City : si regrouper les sociétés des media et high tech dans un pôle de compétitivité de dimension mondiale pouvait faire sens, il y avait moyen – semble-t-il – d’éviter cet urbanisme bancal entre campus et « new town » ;
– Renaissance du Fleuve Han : quitte à animer les berges de ce fleuve plus large que la Tamise, il fallait en profiter pour essayer de renforcer la continuité urbaine ;
Forteresse de Séoul : restaurer le mur fondateur de la ville et mettre en évidence les montagnes au cœur de la capitale c’est bien, mais quand on vise la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, autant le faire dans les règles de l’art pour ne pas avoir à tout recommencer plus tard
Gwanghwamun Square : bravo pour avoir restauré la plus belle perspective de la ville et rendu son centre historique aux piétons, mais combien d’erreurs évitables sur le chemin !

S’il a contribué à assécher les finances de la ville, Oh les a aussi réformées de façon déterminante, les arrondissements riches payant désormais pour les pauvres, ce qui a permis de s’occuper du centre historique, de réduire sensiblement l’écart entre le Gangnam cher à PSY (et cher, tout court) et le nord du fleuve ; de rendre des quartiers délaissés plus accueillants ; de créer des jardins de proximité, et de commencer à tester des alternatives plus durables que le modèle en bout de course des « new town », comme le concept Human Town » de régénération urbaine.

Oh a également retenu la leçon de ce procès perdu par la ville contre des défenseurs des maisons traditionnelles, en favorisant par la suite la préservation de centaines de ces « hanok » du quartier historique de Seochon, dans l’arrondissement central de Jongno .

Tout un symbole : après une traversée du désert en exil à l’étranger, c’est dans cet arrondissement ancré à gauche qu’il vient de décider de se présenter.

2011- : Park Won-soon ou “l’Urbanisme Sondagier”

Si Park Won-soon a conquis Séoul sous la bannière indépendante, il a mené campagne dans l’esprit « Occupy Wall Street » et a vite rejoint le grand parti de gauche. Depuis sa réélection en 2014, il figure parmi les favoris pour la présidentielle de 2017.

Park a vite confirmé le gel de nouveaux projets de « new town » dans la ville, et la priorité à la régénération urbaine, à quelques exceptions près (comme Lee et Oh avant lui, ce maire évite de se mettre à dos les élites d’Apgujeong-dong au sud du fleuve, et leur accorde des redéveloppements plus profitables qu’ailleurs).

Ce grand communicant souhaite impliquer les citoyens dans ses décisions en les consultant à tout bout de champ, en particulier en matière de revitalisation des quartiers délaissés. Il cherche à redonner leur âme aux différents villages de la capitale, et de façon significative, créé des centaines de librairies de proximité au lieu d’initier des grands projets. Ces choix s’expliquent aussi par les contraintes budgétaires, et l’obligation de composer avec les caprices architecturaux de son prédécesseur.

Mais à l’approche des échéances nationales, le maire semble plus pressé de présenter aux électeurs une œuvre spectaculaire dès 2017, l’année des élections. Une dizaine de concours architecturaux a été lancée pour régénérer plusieurs sites de la capitale, et Park a jeté son dévolu sur « Seoul Station 7017 », une adaptation séoulite de la High Line New Yorkaise, elle-même inspirée de la Promenade Plantée parisienne (ou Coulée verte entre Bastille et le Bois de Vincennes). L’idée est de convertir une vieille route élevée en parc aérien connecté à 17 sites et quartiers tout autour (et au-dessus) de la Gare de Séoul.

Le calendrier est serré pour ce « Cheonggyecheon aérien », d’autant qu’aucune réponse n’a été apportée pour compenser la suppression du connecteur routier. Peu pressés d’aider le maire dans sa campagne, le gouvernement et la police mettent leur veto et freinent le projet.

Qu’à cela ne tienne : Park ouvre la voie au piétons l’espace de quelques week-ends festifs, invitant les citoyens à voter avec leurs pieds. Et lance les travaux en décembre dernier, sans attendre l’aval des autorités.

Et, quoi qu’il advienne par la suite au niveau du « hardware » urbain, il laissera, comme pour ses deux prédécesseurs, un héritage précieux au niveau software : là où Lee Myung-bak avait fluidifié la circulation des bus, Oh Se-hoon réduit les déséquilibres entre arrondissements, Park Won-soon sera-t-il reconnu pour avoir ouvert les systèmes « big data » de la ville et facilité la création d’applications pratiques dans une capitale coréenne ultra-connectée ?

A propos de l'auteur
Stéphane Mot
Auteur et concepteur né à Paris et basé à Séoul. Observateur de la société coréenne depuis un quart de siècle, cet expert en stratégie et innovation a survécu à trois start-ups avant de participer à la création de Cegetel et de piloter la veille stratégique de SFR. Fondateur de nombreux blogs dont SeoulVillage.com, il est également auteur de fictions et passionné d'urbanisme.