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Corée : les "Descendants du Soleil" à la conquête de l'Asie

Les acteurs de "Descendants of the Sun".
Les acteurs de "Descendants of the Sun". (Crédit : D.R.).
Diffusée par la chaîne sud-coréenne KBS2 et déjà vendue à 32 pays, la série coréenne « Descendants of the Sun » connaît des records d’audience en Asie. Cet incroyable succès, symptôme éclatant d’une Asie décomplexée et triomphale s’inscrit dans l’importance nouvelle que prend le continent asiatique dans l’avenir de notre planète. Décryptage de la dernière folie de la vague culturelle coréenne.
C’était le 14 avril dernier. Bruissements aux allures de roulement de tambour sur la toile asiatique, échanges de tweets survoltés, réseaux sociaux saturés, fans hystériques : jamais depuis longtemps la fin d’une série télévisée coréenne n’avait fait couler autant d’encre – électronique – et de larmes en Asie. A l’origine de ce maelström médiatique, le dernier épisode de Descendants of the Sun, une série sud-coréenne à l’eau de rose distribuée par la chaine KBS2, racontant une histoire d’amour entre un beau capitaine et une jolie médecin urgentiste.

Contexte

En décembre 2012, Gangnam Style , du chanteur PSY devenait le clip vidéo le plus visionné de l’histoire de YouTube, dépassant un milliard de vues. En se hissant à la première place du hit parade en Grande-Bretagne, PSY avait réussi là où les artistes plus lisses de la K-Pop avaient échoué malgré leur popularité : conquérir l’Europe.

Son succès est celui de la culture coréenne du divertissement populaire, le hallyu (vague coréenne). Phénomène culturel et économique, le hallyu, générateur d’énormes gains financiers, peut être considéré comme le marqueur symbolique d’une nouvelle ère de rayonnement culturel qui entraîne dans son sillage un engouement massif en Europe et dans le monde pour la Corée, jusqu’ici parent pauvre de ses puissants voisins japonais et chinois.

Paradoxalement, après des siècles d’isolement et de repli ayant engendré une méconnaissance et un manque d’intérêt de l’Occident pour la Corée, c’est la K-pop et les K-drama qui semblent s’être faits les ambassadeurs de la culture du pays du Matin clair. Jamais autant qu’aujourd’hui la langue coréenne n’avait ainsi été étudiée de par le monde. La volonté gouvernementale de promouvoir sa culture à l’étranger et la réactivité des premiers hommes d’affaires qui, dans les années 1990 misèrent sur cette pop culture, expliquent en partie ce phénomène. Cependant, sans l’originalité et le talent de ses artistes, le hallyu aurait fait long feu. Descendants of the Sun est l’illustration de cet incroyable succès made in Korea.

Pour faire monter la tension dramatique des derniers jours, la chaîne coréenne a diffusé des spoilers en ligne annonçant la mort du héros, le capitaine Yu Shi-jin, incarné par l’acteur vedette Song Joong-ki. Une fin tragique imminente d’autant plus insupportable pour les inconditionnels de la série que la société de production NEW (New Entertainment World) a précisé qu’il n’y aurait pas de seconde saison…

La recette du succès

Eunmi, 24 ans, fan des premières heures de ce K-drama qui a débuté en février, ne fait pas dans la demi-mesure : « La mort de Yu aurait été le drame de ma vie. » La voix de la jeune fille s’étrangle d’émotion. Sa mère, Madame Kim, 56 ans, libraire dans un centre commercial de Séoul, a quant à elle découvert la série un peu tard mais pris un congé spécial pour pouvoir regarder d’une traite les premiers épisodes qu’elle avait ratés. Elle hoche la tête et rassure sa fille : « Non seulement, Yu n’est pas mort mais dans le dernier épisode, il dit qu’il reprendra du service ! Ce n’est pas un hasard, moi je pense que la production fera une exception et qu’ils tourneront une nouvelle saison ! »

Eunmi et sa mère sont parfaitement représentatives du public séduit par la série: « Nous avons souhaité nous adresser à tous les Coréens, et toutes les générations », explique un membre de l’équipe de production. Song Joong-ki, l’acteur principal, en effet a une trentaine d’années. Il s’est fait connaître dans le long-métrage longtemps en tête du box-office sud-coréen « Loup garou » [« Neukdae Sonyeon » (2012), l’histoire d’un enfant sauvage, du metteur en scène Jo Sung-hee, NDLR]. Song est bon acteur, il a étudié à Sungkyunkwan, une université réputée et « il séduit tout autant les jeunes que les femmes d’un certain âge. » Affichant un sourire gourmand de cougar, Madame Kim précise : « Dans les drama coréens habituels, les personnages sont classiques : jeunes d’un côté et vieux de l’autre, le plus souvent des adultes vivant dans le monde du travail, avec des responsabilités familiales. Là, chacun peut rêver. »

Univers militaire et patriotisme

Il est vrai que si le mélodrame a rencontré un tel succès en Corée du Sud, c’est en partie en raison de son casting, rien que des acteurs confirmés à la popularité déjà bien assurée.

Mais si la série a battu des records passant de 14% de parts d’audience au premier épisode à plus de 35 au treizième, c’est qu’elle tranche radicalement avec les autres drama qui ont fait la gloire du hallyu, mot à mot la « vague coréenne ». Autrement dit, l’engouement pour une culture sud-coréenne pop et jeune, faite de musique (la K-pop), de bandes dessinées (les manhwa), de films (longs-métrages et séries, les K-drama), qui depuis le début des années 2000 déferle sur l’Asie.

Une invasion culturelle aux allures de revanche pour la Corée, petit pays longtemps éclipsé par ses puissants voisins chinois et japonais. Aujourd’hui de Singapour à Tokyo, en passant par Phnom Penh et Jakarta, c’est vers la Corée que regarde la jeunesse. Qui a oublié le tub planétaire Gangnam Style du chanteur PSY ?

L'affiche officielle de la série.
L'affiche officielle de la série. (Crédit : D.R.).
Mais l’originalité de Descendants of the Sun, au delà de la qualité des acteurs, des rebondissements classiques d’une histoire romantique à souhaits, tient au choix original d’un environnement militaire. Le héros est en effet un jeune capitaine envoyé en mission à Uruk, un lointain pays imaginaire – la série a été tournée en Grèce – où se déroule une idylle avec une jeune médecin urgentiste Kang Mo-yeon (interprétée par Song Hye-kyo). La jeunesse coréenne y est pour la première fois représentée comme combattante, mais non pas en tant que simple soldatesque en guerre contre ses frères ennemis venus de Corée du Nord, mais comme membre actif de troupes héroïques venant en aide à des peuples en détresse, et participant à des opération humanitaires. Une vision moderne et positive destinée à une Asie triomphale et décomplexée, prête à s’assumer militairement et … sans aide américaine!
« Nous ne sommes plus des assistés, s’exclame le sergent Cho B.-J.-, actuellement en poste non loin du 38ème parallèle qui sépare les deux Corées. Nous pouvons défendre notre identité asiatique et nos valeurs et aider ces continents occidentaux qui nous considéraient comme inférieurs. Moi, je suis prêt à mourir pour mon pays ! »
Et c’est ce message d’élan patriotique, d’appel au drapeau ressenti dans toute l’Asie qui est aussi à l’origine du succès éclatant de la série. Car loin de se limiter à la péninsule coréenne, la folie « Descendants du Soleil » a submergé l’Asie. D’autant que tous les peuples peuvent aisément s’identifier aux héros et à l’histoire neutre qui « pour une fois, se réjouit Sukarmi, à Jakarta, n’est pas trop ancrée dans les traditions coréennes. »

S’inspirer du modèle coréen

C’est la Chine qui, en premier, a succombé : on y comptabilise ainsi plus de 2 milliards de visionnements sur Iqiyi.com, la plateforme vidéo du moteur de recherche Baidu, où la série, exceptionnellement, a été diffusée en simultané avec la Corée du Sud. Habituellement, en effet, les K-drama sont d’abord produits en Corée du Sud puis, au fur et à mesure de leur succès, les derniers épisodes sont tournés, puis diffusés après avoir été parfois adaptés aux desiderata (et à la censure) chinois. Cette fois-ci, l’étape a été sautée et l’ensemble a été tourné à l’avance jusqu’à son terme. La Chine n’aurait d’ailleurs finalement censuré qu’un seul passage où l’on voyait une lutte fratricide entre Nord-Coréen et un Sud-Coréen.

Et dans l’Empire du milieu, la reconnaissance a été globale, même au plus haut niveau. Dans un éditorial, le très officiel Quotidien de l’Armée populaire de libération a même loué ces « Descendants du Soleil », y voyant une « remarquable publicité pour la conscription » suggérant même que la Chine prenne modèle sur cette faculté coréenne de mise en scène de « l’esprit national ». Un engouement tel que le ministère de la Sécurité publique, soucieux de la santé des aficionados de la série, les a mis en garde contre le danger addictif des K-drama. Les fans pouvant « par leur engouement pour les héros du film et notamment pour Song Joong-ki, plein de charme, adopter des comportements déplacés et blesser les personnes de leur entourage qui réellement tiennent à eux. Une telle attitude pouvant entraîner des problèmes juridiques. » Autrement dit, pas question de délaisser son mari pour s’amouracher d’un acteur ! Un conseil important en Chine où l’augmentation du nombre de divorces, en hausse constante depuis une dizaine d’années, inquiète les autorités.

Mais il n’y a pas qu’en Chine où la série fait un tabac : en Thaïlande, le Premier ministre, le général Prayuth Chan-ocha qui a pris le pouvoir en mai 2014 à la faveur d’un coup d’Etat, s’est quant à lui réjoui de l’image positive de l’armée que renvoyait la série. Il a donc conseillé à ses concitoyens de la regarder, tout en regrettant la jeunesse bourrée de charme mais « peu crédible » du jeune acteur vedette. Pas sûr toutefois qu’un homme expérimenté du même âge – 62 ans !- que le chef de la junte thaïlandaise, ait eu le même impact sur la gent féminine…

Objectif: attirer les touristes

Ce succès, la présidente sud-coréenne Park Geun-hye a bien l’intention de l’exploiter. L’acteur Song Joong-ki, dont l’image orne déjà d’innombrables produits dérivés, a donc été nommé ambassadeur honoraire pour le tourisme. Il sillonnera désormais l’Asie et le monde pour vanter les beautés de son pays et devrait même apparaître dès le mois de juillet dans toute une série de spots promotionnels en vue du lancement prochain des « années 2016-2018 de la visite en Corée ». En outre, a annoncé la présidente, les lieux de tournage, les régions de Taebaek, de Jeongseon et la ville de Paju devraient devenir des centres d’attraction et de pèlerinage entièrement dédiés aux fans de la série.

En attendant, « Les Descendants du Soleil » poursuivent leur chemin vers la gloire et auraient même atteint le cœur de l’imprenable citadelle nord-coréenne. D’après de récents témoignages, les clés USB des derniers épisodes s’arracheraient déjà à prix d’or au marché noir à Pyongyang…

Découvrir la bande annonce de « Descendants of the Sun ».
Par Juliette Morillot
A propos de l'auteur
Juliette Morillot
Juliette Morillot est rédactrice en chef adjointe d'Asialyst. Spécialiste des deux Corées, elle intervient régulièrement dans les médias en tant qu’experte de la Corée du Nord. Ancienne directrice de séminaire sur les relations intercoréennes à l'Ecole de guerre et rédactrice en chef du mensuel de géopolitique La revue, elle a longtemps vécu en Corée du Sud et en Extrême-Orient. Historienne et romancière, elle a publié de nombreux ouvrages sur la Corée parmi lesquels "Les Orchidées rouges de Shanghai" (Presse Pocket) roman historique né de sa rencontre avec une ancienne femme de réconfort et "Évadés de Corée du Nord", (co-écrit avec Dorian Malovic, Belfond), la première enquête de terrain basée sur des témoignages de Nord-Coréens publiée en France.