Culture

Merveilles menacées d'Asie : les temples d'Angkor

Le temple d'Angkor Wat à Siem Reap, au Cambodge. (Henn Photography / Cultura Creative / via AFP)
Le temple d'Angkor Wat à Siem Reap, au Cambodge. (Henn Photography / Cultura Creative / via AFP)
À 300 kilomètres au nord-est de Phnom Penh, les temples d’Angkor, sont le symbole d’un Cambodge ancestral et mythique, celui de la civilisation khmère et de ses temples-montagnes. C’est aussi l’emblème d’un renouveau économique et de la reconstruction d’un pays marqué par les conséquences d’une histoire douloureuse. « Redécouvert » au XIXème siècle, l’ensemble d’Angkor souffre des affres du temps et de dégradations jusqu’à son inscription en 1992 sur la liste du patrimoine mondial en péril de l’UNESCO, dont il est retiré en 2004. Devenu incontournable pour les visiteurs étrangers, l’afflux de visiteurs pose de nouveaux problèmes à la préservation du site.

Contexte

La Grande Muraille de Chine, le Taj Mahal en Inde, la baie d’Halong au Vietnam… Autant de merveilles naturelles ou architecturales, dont l’imaginaire surgit en un éclair à la simple évocation de l’Asie. Mais ces images d’Épinal ne sont pas épargnées par les maux de notre siècle au rang desquels tourisme intempestif, changement climatique et pollution. Dans cette nouvelle série, Asialyst se penche sur le sort d’une poignée de ces « merveilles menacées ». Une sélection subjective de quelques sites emblématiques face aux défis du XXIe siècle avec, en ligne de mire, la perspective de les surmonter.

Carte des merveilles menacées d'Asie retenues par Asialyst et localisation du temple d'Angkor, au Cambodge.

Un symbole de la civilisation khmère

Aujourd’hui encore, les temples d’Angkor demeurent l’un des plus importants symboles de l’identité khmère. Une fédération d’États, le royaume du Funan, aurait dirigé le sud du Cambodge entre le IIème et le VIème siècle. Dès cette époque, l’art khmer se différencie de l’art indien, dont il est largement inspiré. Pour des raisons qui restent floues, l’influence du Funan cède du terrain au Sud pour glisser vers le Nord.

Au début du VIIème siècle, Javayarman II entreprend d’unifier le pays. Il fixe sa capitale à une vingtaine de kilomètres du site d’Angkor à Roluos. Il est consacré selon des rites hindous en 802 et fixe ainsi les jalons religieux de la civilisation de la période « angkorienne ». Dès lors, chaque souverain érige un temple-montagne en l’honneur d’une divinité tutélaire de son choix.

Angkor Vat constitue l’un des exemples architectural les mieux conservés de l’architecture khmère. (Copyright : Juliette Buchez, 2013)
Angkor Vat constitue l’un des exemples architectural les mieux conservés de l’architecture khmère. (Copyright : Juliette Buchez, 2013)
Angkor Vat, le temple le plus connu – souvent confondu avec la cité dans son ensemble – est érigé au XIIème siècle par Sûryavarman II. Dans ce temple-montagne et temple-galerie, les bas-reliefs du monument dédié à Vishnou racontent des conquêtes militaires khmères et de grandes épopées hindoues. Les douves qui encerclent l’édifice sont alimentées par un vaste réseau de canaux qui permettait à la population de cultiver deux à trois récoltes de riz par an.

Après avoir cédé face aux attaques des Chams venus du Vietnam, le souverain khmer Jayavarman VII reprend la capitale à la fin du XIIème siècle. Il instaure le bouddhisme comme religion officielle et fait construire la cité Angkor Thom au nord du temple visnouite. Au centre est érigé le célèbre Bayon, un temple de cinquante tours parées d’une multitude de visages de Bouddha. C’est aussi sous son règne que le Ta Prohm est construit. Le temple marque aujourd’hui les touristes en raison de la végétation qui l’a envahi.

Ta Prohm est désormais associé à la végétation qui menace la construction. (Copyright : Juliette Buchez, 2013)
Ta Prohm est désormais associé à la végétation qui menace la construction. (Copyright : Juliette Buchez, 2013)
À son apogée, l’empire khmer comprend une partie des territoires actuels de la Thaïlande, du Laos et du Vietnam. En raison de conflits dynastiques et d’attaques répétées des royaumes voisins, il s’éteint à la fin du XVème siècle. La prise d’Angkor Thom par les Siamois place le Cambodge sous leur domination et la cité est abandonnée. Les khmers déplacent alors leur capitale vers le Sud.

La « rédécouverte » d’une merveille délaissée

La « redécouverte » des temples d’Angkor est attribuée au Français Henri Mouhot. En fait, le site n’a jamais été complètement oublié et d’autres Occidentaux, notamment des missionnaires, l’ont sans doute visité avant lui. Mais les temples sont à l’abandon. L’explorateur fut le premier à réellement étudier le temple en 1861 et à en rapporter les premières connaissances. « Qui nous dira le nom de ce Michel-Ange de l’Orient qui a conçu une pareille œuvre », s’interroge-t-il dans son ouvrage Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos.

Deux ans après la découverte, le Cambodge, mis en difficulté par les pressions siamoises et annamites, demande l’aide de la France qui le place sous son protectorat. De nouvelles expéditions majeures ont lieu en 1866. Louis Delaporte est choisi pour ses talents de dessinateur pour participer à l’expédition. Séduit lors de sa première visite, l’officier de la Marine remplit une nouvelle mission à Angkor pour la Société de géographie, les ministères de la Marine, des Affaires étrangères et de l’Instruction publique en 1873. L’équipe récupère des fragments, réalise des croquis, des photographies et des moulages. Mais quand les pièces arrivent en France personne n’en veut et elles restent sous la garde de Louis Delaporte. Après une longue période d’errance, les moulages ont été remis à l’honneur en 2013 par le musée Guimet à Paris. Ces copies en trois dimensions ont pu préserver la finesse des motifs, alors que les bas-reliefs sur lesquels ils ont été réalisés sont parfois devenus illisibles.

Dès 1907, alors que les découvertes se poursuivent, l’École Française d’Extrême-Orient (EFEO) lance des travaux pour le sauvetage des édifices. Les lianes et racines ont recouvert les blocs de grès d’Angkor, tandis que les constructions de bois ont toutes disparu. L’EFEO se porte partie civile dans les années 1920 contre André Malraux. Le jeune écrivain est arrêté en 1923 avec des linteaux prélevés à la scie sur le temple de Banteay Srei. Il n’écope finalement que d’un an de prison avec sursis. Le pilleur de tombes tire de son expérience le livre La voie royale en 1930.

Les opérations de conservation et de restauration se poursuivent après l’indépendance en 1953, mettant au jour l’un des plus vastes ensembles archéologiques au monde. Elles sont interrompues dans les années 1970 par la guerre civile, le conflit au Vietnam et la prise de pouvoir des Khmers rouges en 1975.

Un ensemble victime d’une longue période d’instabilité

Le mouvement communiste dirigé par Pol Pot laisse une nouvelle fois l’état des temples se dégrader mais le régime ne s’en prend pas directement à la cité médiévale. Les Khmers rouges cherchent avant tout à éradiquer toute influence du capitalisme et de la colonisation. Dans cette lutte, les temples d’Angkor servent de support à la gloire nationale.

Angkor est alors célébré comme l’ouvrage du peuple en servitude et non comme le palais d’un roi. Dans un discours diffusé à la radio le 28 septembre 1977, Pol Pot annonce que le Parti Communiste du Kampuchéa dirige le pays. Il fait allusion à Angkor comme à une étape de la marche vers une société sans classe supposée surpasser la grandeur de l’empire khmer. « Dans le passé, déclare-t-il, nous étions connus pour nos temples d’Angkor Vat, qui furent construits durant l’ère de l’esclavage. Les esclaves ont construit Angkor Vat sous l’oppression et la coercition des classes exploiteuses d’alors afin de rendre les rois heureux. Puisque notre peuple a été capable d’édifier Angkor Vat, tout lui est possible. »

Après l’invasion vietnamienne et la déroute des Khmers rouges qui abandonnent la capitale en 1979, Hanoï place un nouveau gouvernement communiste qui lui est favorable à la tête du Cambodge. Il faut attendre 1989 pour que les troupes vietnamiennes se retirent et 1991 pour qu’un accord de paix soit signé par les différentes factions cambodgiennes. Seuls les Khmers rouges refusent mais seront finalement démantelés en 1999.

D’importants territoires restent marqués par des années d’affrontements. Les environs des temples d’Angkor sont alors infestés de mines antipersonnelles qui font des ravages dans la population. Le déminage sera l’une des priorités au sortir du conflit y compris dans la sauvegarde d’Angkor lorsque le roi Norodom Sihanouk fait appel à l’aide de l’UNESCO en 1991 pour la conservation des temples. La zone est aujourd’hui nettoyée mais le problème des mines reste important dans le pays. Selon l’Autorité cambodgienne pour l’action antimines (CMAA), en 2016, 77 Cambodgiens ont été tués ou blessés par l’un de ces dispositifs éparpillés durant les conflits.

L’état de dégradation des temples, ainsi que le contexte militaire et politique, ont justifié l’inscription des temples d’Angkor sur la liste du patrimoine mondial en péril de l’Unesco le 12 décembre 1992, alors que de nombreux périmètres étaient toujours techniquement sous contrôle des Khmers rouges.

Plan de zonage et de gestion de l’environnement pour la région d’Angkor. (Source : UNESCO. APSARA, 2011)
Plan de zonage et de gestion de l’environnement pour la région d’Angkor. (Source : UNESCO. APSARA, 2011)

Vingt-cinq ans de conservation face à de nouveaux enjeux

Le nombre de visiteurs commence à augmenter au Cambodge à la fin des années 1990. Mais les différents organismes impliqués dans la conservation du site ne parviennent pas à endiguer le phénomène de pillage. Les 400km2 classés au patrimoine mondial de l’UNESCO sont finalement retirés de la liste des sites en péril en 2004. Entre 2000 et 2004, le nombre de touristes au Cambodge est passé de plus 466 000 à plus d’1 million. La ville voisine de Siem Reap qui les accueille se développe à toute vitesse.

La préservation des édifices est restée l’une des préoccupations majeures. La végétation qui couvre le Ta Prohm fait la beauté du lieu mais menace la construction en raison des longues racines qui se sont mêlées aux pierres. Leur érosion constitue également un risque que l’afflux de touristes vient renforcer.

A l’heure du lever de soleil, le principal rendez-vous des visiteurs est à Angkor Vat. (Copyright : Juliette Buchez, 2013)
A l’heure du lever de soleil, le principal rendez-vous des visiteurs est à Angkor Vat. (Copyright : Juliette Buchez, 2013)
Quand on visite aujourd’hui les temples d’Angkor, il faut à certaines heures prendre le temps d’explorer les édifices les plus éloignés pour parfois éviter les hordes de touristes. La fréquentation des temples dépasse désormais les 2 millions d’entrées chaque année : c’est près d’un visiteur sur deux au Cambodge.

Cet afflux a pour effet néfaste de fragiliser les monuments. Ces 2 millions de visiteurs ont besoin de transports, qui dégagent des gaz d’échappement nuisibles à la pierre. Le développement urbain de Siem Reap est également suspecté d’être la cause d’un assèchement des sols sur lesquels repose la cité khmère. Les hôtels puisent de plus en plus d’eau dans les nappes phréatiques et menaceraient potentiellement l’équilibre du sol. Néanmoins, une étude scientifique conduite entre 2011 et 2013, à l’aide d’une technologie radar, n’a pas pu prouver le lien entre la hausse des besoins hydrauliques et l’instabilité des sols. Les auteurs soulignent en revanche que la poursuite de la hausse pourrait à terme endommager le site.

Si les entrées de touristes étrangers au Cambodge ont augmenté de 5% pour dépasser les 5 millions en 2016, les revenus issus du tourisme ont baissé de 3,5 milliards de dollars en 2015 à 3 milliards en 2016, soit 13% du PIB (contre 15% en 2015). Malgré un tassement des revenus, Angkor joue un rôle crucial dans cette économie du tourisme qui pousse le Cambodge à miser sur le symbole national. Des stratégies sont à l’étude pour diversifier les sites attirant les visiteurs au sein de la cité khmère, ou ailleurs dans le pays.

Par Juliette Buchez
A propos de l'auteur
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Juliette Buchez est correspondante de Radio France International à Phnom Penh depuis septembre 2017. Diplômée du Centre Universitaire d'Enseignement du Journalisme (CUEJ) à Strasbourg, elle est passionnée par l'Asie du Sud-Est et en particulier le Cambodge et la Thaïlande, les questions de société et l'environnement. Elle a travaillé à A/R Magazine, Radio VL.