Culture

Merveilles menacées d'Asie : le mont Everest

Le mont Everest vu du Népal, le 10 septembre 2015. (Crédits : John Philip Harper / Cultura Creative / via AFP)
Le mont Everest vu du Népal, le 10 septembre 2015. (Crédits : John Philip Harper / Cultura Creative / via AFP)
Eternel et majestueux, il est ancré dans l’imaginaire collectif du rêve et de la transcendance. Du haut de ses 8848 mètres, le mont Everest se dresse sur la partie orientale de la chaîne de l’Himalaya et observe, impassible, les transformations qui s’opèrent dans la région. Vénéré et craint à la fois par les populations ethniques qui l’entourent depuis des millénaires, les Népalais au Sud et les Tibétains au Nord, le plus haut sommet du monde fascine également l’Occident pour qui son ascension est considérée depuis plus d’un siècle comme le défi ultime de l’homme dans l’art d’apprivoiser la nature.
Jusqu’en 1920, personne ne s’aventurait sur ses flancs. Aujourd’hui, presque mille aventuriers tentent de gravir la montagne sacrée chaque année ; un peu moins de la moitié y parvient. Néanmoins, la catastrophe du 18 avril 2014 provoquée par une avalanche qui tua 16 porteurs d’altitude sherpas, le groupe ethnique originaire du Tibet, installé dans les montagnes himalayennes, questionne les rouages d’une industrie peu respectueuse des traditions locales, de la sécurité pour ceux exposés aux plus grands risques et de la préservation d’un écosystème fragile.

Contexte

La Grande Muraille de Chine, le Taj Mahal en Inde, la baie d’Halong au Vietnam… Autant de merveilles naturelles ou architecturales, dont l’imaginaire surgit en un éclair à la simple évocation de l’Asie. Mais ces images d’Épinal ne sont pas épargnées par les maux de notre siècle au rang desquels tourisme intempestif, changement climatique et pollution. Dans cette nouvelle série, Asialyst se penche sur le sort d’une poignée de ces « merveilles menacées ». Une sélection subjective de quelques sites emblématiques face aux défis du XXIe siècle avec, en ligne de mire, la perspective de les surmonter.

Carte des merveilles menacées d'Asie retenues par Asialyst et localisation du Mont Everest, au Népal.
Carte des merveilles menacées d'Asie retenues par Asialyst et localisation du Mont Everest, au Népal.

Un écosystème unique, sacré dans sa localité, prisé par le monde extérieur

Le mont Everest chevauche la frontière séparant le Népal et le Tibet. Il doit son altitude à la collision entre le sous-continent indien et le continent asiatique il y a 50 millions d’années. La pression intense de cette collision fit remonter les sédiments du fond des océans pendant les 30 millions d’années qui suivirent et forma la base de la chaîne des Himalaya. Il y a 8 millions d’années, le brusque mouvement des plaques tectoniques provoqua l’irruption de la chaîne montagneuse et de son point culminant, le mont Everest. Le sous-continent indien ne cesse encore aujourd’hui de pousser sous l’Asie, ce qui fait grandir la plus haute montagne du monde de 4 millimètres chaque année.
En 1865, le site fut officiellement nommé « mont Everest » sur la recommandation de Sir Andrew Waugh, surintendant du Survey of India en l’honneur de son prédécesseur, Sir George Everest qui fut chargé de réaliser la triangulation des Indes britanniques. La montagne sacrée apparaissait pourtant déjà sur une carte du Tibet datant de 1733 sous le nom de Tsoumou Lancma. Respectant les piliers de la tradition bouddhiste pour qui tout élément vivant est sacré, les populations locales entretiennent une relation spirituelle avec les éléments naturels et tout particulièrement avec la montagne sacrée. Au Nord, les Tibétains la nomme Chomolungma, qui signifie « Déesse mère de la Terre », tandis que les Népalais l’appellent Sagarmatha, ou « sommet de la Terre touchant le Paradis ».
Les Sherpas, eux, héritent des croyances de leurs ancêtres tibétains ayant quitté la province du Kham, située dans l’est du Tibet, pour venir s’établir principalement dans le Khumbu, qui forme avec Solu et Pharak les trois régions majoritairement peuplées de Sherpas dans les hautes vallées himalayennes du Népal. Ils croient en la déesse Miyolangsangma qui vit sur les flancs de Chomolungma. Elle est l’une des 5 sœurs de la longévité et est représentée dans les monastères tibétains telle une déesse dorée chevauchant un tigre. Miyolangsangma apporte nourriture en abondance et prospérité à ceux qui l’honorent, elle et la montagne sacrée. Dans la tradition ancestrale, et pour certains traditionalistes sherpas il est encore interdit de gravir son sommet sous risque de déranger la déesse. Pour le reste, dont l’ascension de la montagne constitue désormais la principale rentrée financière, il est important d’organiser au préalable un Puja, la cérémonie rituelle perpétrée par un moine ou lama pour obtenir la permission de pénétrer dans la demeure de Miyolangsangma.
En Occident, le mont Everest est depuis des siècles convoité tout d’abord pour la mesure exacte de sa taille. Cette dernière n’a pu être établie avec précision qu’en 1999 lors de l’Expédition du Millénium de l’Everest, utilisant les données GPS et satellites pour déterminer officiellement son élévation à 8 848 mètres au dessus des mers. La visite de la montagne fut l’objet de négociations diplomatiques entre les Britanniques et le Dalaï-lama qui ouvrit l’accès à la montagne pour la première fois en 1920. Les premières expéditions furent marquées par le manque de savoir et de préparation face aux conditions extrêmes qu’implique un tel périple : températures glaciales, fatigues, manque d’oxygène. Très vite est apparue la nécessité de recruter des guides et porteurs d’altitude pour transporter le matériel (tente, oxygène, nourriture) au sein de la communauté des Sherpas, réputés pour l’acclimatation de leurs physiologie aux conditions extrêmes des chaînes himalayennes.
1922 fut la première année meurtrière où 7 sherpas furent ensevelis sous une avalanche lors d’une expédition lancée par l’explorateur britannique Georges Mallory. Deux années plus tard, après trois échecs, celui-ci retente l’ascension avec son partenaire Andrew Irvine. Ils ne revinrent jamais. La même année, 13 personnes perdent la vie en essayant de gravir le sommet. Le Dalaï-lama interdit alors l’accès à la montagne sacrée pensant que les explorations ont mécontenté les dieux avant de redonner l’accès en 1931. C’est en 1953 que l’alpiniste néo-zélandais Edmund Hillary et le Sherpa Tenzing Norgay marquent l’histoire, et parviennent à atteindre le sommet où ils ne restent que 15 minutes en raison du manque d’oxygène. Depuis, les records s’enchaînent avec les sherpas Apa et Phurba Tashi, qui l’ont désormais atteint 21 fois. D’autres s’essaient au périple sans oxygène ou entreprennent la descente en parapente (1988) ou en snowboard (2001).
Illustration tirée du journal "Le Pélerin" du 2 juillet 1922, montrant l'expédition britannique sur l'Everest de 1922 avec les premiers explorateurs : Charles Granville Bruce, Tom George Longstaff, Henry Treise Morshaead, George Mallory, Edward Felix Norton et Howard Somervell, à Khampa Dzong au Tibet en juin 1922. (Crédits : Collection privee ©The Holbarn / Archive/Leemage / via AFP)
Illustration tirée du journal "Le Pélerin" du 2 juillet 1922, montrant l'expédition britannique sur l'Everest de 1922 avec les premiers explorateurs : Charles Granville Bruce, Tom George Longstaff, Henry Treise Morshaead, George Mallory, Edward Felix Norton et Howard Somervell, à Khampa Dzong au Tibet en juin 1922. (Crédits : Collection privee ©The Holbarn / Archive/Leemage / via AFP)

La poule aux œufs d’or et son impact sur la région

L’ascension du mont Everest s’est révélée une industrie particulièrement lucrative pour l’État népalais qui en tire chaque année plus de 3,3 millions de dollars grâce à l’octroi de permis. Gravir le plus haut sommet du monde revient en moyenne à 45 000 dollars par personne et peut coûter jusqu’à 100 000 dollars avec des conditions plus avantageuses et selon le niveau d’expérience des guides. Bien que le gouvernement du Népal tire des bénéfices générés par l’ensemble des activités alpines sur ses nombreuses montagnes, les gains liés au mont Everest représentent plus de 75% du revenu total des expéditions sur le sol national. En 2013, 658 personnes ont gravi le sommet ; en 2012, un record de 234 personnes au sommet est atteint le même jour. Les expéditions ont lieu sur un calendrier extrêmement limité, pendant deux mois au printemps en raison d’un climat plus clément.
L’ascension du mont Everest a également encouragé l’exploration des régions situées à son pied, notamment dans la région du Khumbu, autrefois considérée comme un lieu difficile d’accès et devenue l’une des principales destinations de trekking. L’établissement du Parc national de Sagarmantha en 1976 sur une superficie de 124 400 hectares dans le district de Solu-Khumbu a précédé la reconnaissance de la beauté du site spectaculaire par l’UNESCO et son inscription au patrimoine mondial en 1979. Le nombre de visiteurs chaque année est en constante augmentation, évalué à 3 600 en 1979 et à plus de 35 000 aujourd’hui.
Le tourisme a nettement transformé la région et impacté les modes de vies de la communauté sherpa. Vivant traditionnellement dans des villages composés de maisons construites en pierre et en terre battue, les familles sherpas vivent en général d’une agriculture de subsistance et de l’élevage. La région de l’Everest constitue désormais l’une des régions les plus riches du Népal et les sherpas se sont investis dans les activités touristiques telles que la restauration, l’hôtellerie (lodges) ou les tours opérateurs. Les revenus générés ont considérablement amélioré les infrastructures locales ainsi que l’accès à l’éducation pour les enfants sherpas notamment grâce aux diverses fondations créées par les Sherpas eux-mêmes ou les alpinistes renommés. Ces nouvelles professions ne détrônent pas le métier qui a émergé parmi les Sherpas comme étant le plus rentable, mais le plus risqué aussi : porteur d’altitude.
Depuis que Tenzing Norgay a foulé le sommet en 1953, la réputation des Sherpas n’a cessé de s’étendre comme étant la population la plus apte à s’adapter à des conditions aussi rudes. Ils sont principalement sollicités pour porter le matériel et provisions, ouvrir le chemin, fixer les cordes et les échelles, cuisiner, établir le camp et venir au secours des explorateurs novices. Avec les années, ils ont amélioré leurs techniques et certains Sherpas ont désormais gravi le sommet plus d’une vingtaine de fois. Leur salaire pour une expédition peut atteindre 2 000 à 6 000 dollars alors que le revenu moyen d’un Népalais est de moins de 750 dollars par an. Malgré les risques considérables qu’implique une expédition, de plus en plus de Sherpas cherchent à devenir porteurs d’altitude et suivre la destinée de Tenzing Norgay, érigé en véritable héros national dans la communauté.

Une ascension vers les cieux ou un désastre écologique et humanitaire

Le tourisme généré par les activités alpines sur le mont Everest ne cesse de dégrader un écosystème fragile abritant une faune et une flore uniques. La montagne est divisée en quatre zones climatiques allant de la zone alpine basse en dessous de 3 500 mètres d’altitude où poussent de nombreuses plantes utilisées pour soigner ou nourrir par les Sherpas, ainsi qu’une forêt qui recouvre à peine 3% des terres, jusqu’à la zone arctique qui commence à 5 750 mètres d’altitude et où la neige se fait éternelle et l’absence de végétation est marquée par des températures pouvant atteindre -73°C. La faune sauvage vit principalement dans la première et la seconde zone climatique, en dessous de 4 500 mètres d’altitude, où l’on peut observer des espèces endémiques telles que le léopard des neiges, le petit panda ou encore le Tahr de l’Himalaya.
L’offre et la demande énergétique ont explosé pour étendre la capacité d’accueil touristique chaque année provoquant la déforestation dans la partie sud de l’Everest où de nombreux arbres ont été coupés pour satisfaire aux besoins de construction des lieux d’accueil. Bénéficiant de plus de revenus, les familles sherpas ont augmenté la taille de leurs troupeaux en signe de prospérité et ont procédé au défrichage des terres pour agrandir leurs fermes. La forêt du Khumbu encore épaisse avant 1950 ne cesse de s’affiner réduisant l’habitat naturel de nombreuses espèces et causant l’érosion des sols.
Un Sherpa népalais collecte les déchets laissés par les grimpeurs sur le mont Everest à 8 000 mètres d'altitude, le 23 mai 2010. (Crédits : AFP PHOTO/Namgyal SHERPA / AFP PHOTO / NAMGYAL SHERPA)
Un Sherpa népalais collecte les déchets laissés par les grimpeurs sur le mont Everest à 8 000 mètres d'altitude, le 23 mai 2010. (Crédits : AFP PHOTO/Namgyal SHERPA / AFP PHOTO / NAMGYAL SHERPA)
Le périple de l’ascension contribue également directement à la dégradation environnementale de ce lieu sacré. A plus de 5 000 mètres d’altitude, l’éthique écologique semble faible face à l’épuisement engendré par des conditions aussi extrêmes. Le toit du monde est inondé d’ordure laissées par les explorateurs dans la précipitation. Restes de nourriture, bouteilles d’oxygènes vides, batteries, bouteilles et autres équipements « tapissent » le paysage. Depuis l’ouverture du site aux visiteurs en 1950, plus de 50 tonnes de déchets ont été laissés sur la montagne. Les déchets humains constituent également une pollution considérable en l’absence de sanitaires à un tel niveau d’altitude et contaminent la neige qui fond et se déverse dans les rivières approvisionnant les villages en zone alpine basse.
Les résidus ne sont pas que matériels mais également humains. Certains visiteurs redescendent de leurs périples avec des images cauchemardesques de corps jonchant le chemin de l’ascension. Plus de 280 personnes sont mortes dans l’ascension du mont Everest depuis 1921. La grande majorité des pertes humaines se trouve parmi les Sherpas qui sont les plus exposés au risque. L’ascension s’effectue par le passage de différent paliers pour s’acclimater au niveau d’oxygène qui ne cesse de diminuer. L’expédition commence au camp de base, puis camp numéro 1 situé à 5 944 mètres d’altitude jusqu’au camp numéro 4 situé a 8 534 mètres, où commence la zone mortelle menant au sommet et caractérisée par l’impossible acclimatation du corps humain à ce stade. Entre le camp de base et le camp numéro 1, se situe l’une des parties les plus complexes de l’expédition à appréhender : la cascade de glace de Khumbu formée par un ensemble de crevasses. Alors que les visiteurs ne la traversent que 3 ou 4 fois dans leurs périples, les porteurs d’altitude eux la traversent plus d’une trentaine de fois pour assurer le transport du matériel. C’est là que le 18 Avril 2014, 16 Sherpas ont perdu la vie, ensevelis sous une avalanche. A une telle altitude, les températures glaciales ralentissent la décomposition des matières organiques, préservant ainsi les corps et les nombreux déchets sur la route vers le sommet.
C’est sans compter le réchauffement climatique qui rend l’ascension de la montagne encore plus périlleuse. La fonte des neiges facilite les avalanches et les coulées de roches. Les températures accrues accélèrent la fonte des glaciers qui entraînent la montée du niveau des rivières et lacs de la région, menaçant d’inonder les villages à proximité.
Un groupe d’alpinistes se déplacent du camp 3 au camp 4 pour atteindre le sommet de l'Everest, le 9 mai 2016. (Crédits : AFP PHOTO / NIMA GYALZEN SHERPA)
Un groupe d’alpinistes se déplacent du camp 3 au camp 4 pour atteindre le sommet de l'Everest, le 9 mai 2016. (Crédits : AFP PHOTO / NIMA GYALZEN SHERPA)

Des mesures limitées

Les mesures prises par l’État népalais semblent plutôt faibles face à l’urgence écologique. Une « caution environnementale » de 4 000 dollars est désormais demandée à tout visiteur afin qu’il redescende l’ensemble de ses déchets avec lui. Depuis 1994, des expéditions de nettoyage souvent initiées par les Sherpas ont permis de ramener plus de 1 000 kilos de déchets cette année-là. Néanmoins, les groupes environnementaux déplorent le peu de moyens alloués au Comité de contrôle de la pollution qui ne peut suivre l’ensemble des expéditions et s’assurer qu’elles ramènent la totalité des déchets à leur retour. En outre, ces mêmes agences ont depuis longtemps interpellé le gouvernement népalais sur le nombre excessif de permis accordés chaque année. Seule une coordination claire entre la société civile locale, les agences environnementales et les tours opérateurs s’accordant sur de plus petits groupes, une limitation des permis à des personnes aguerries et un réel engagement à « 0 traces laissées », permettront d’améliorer les conditions environnementales du mont Everest. Néanmoins le gouvernement du Népal n’a pour le moment pris aucune mesure dans cette direction, ne pouvant se priver de sa plus grande source de profit.
La catastrophe du 18 avril 2014 a mis en lumière les conditions affreusement précaires de la vie des Sherpas lors des expéditions. La sécurisation de leur profession, leurs salaires, leur assurance ou la solidité de leurs matériels restent encore trop négligés aujourd’hui. Pourtant, en leur absence, l’ascension du mont Everest pour un touriste lambda s’avère simplement impossible. Le refus des Sherpas de poursuivre la saison après ce drame ouvre peut-être une période où leurs demandes seront davantage prises en considération par le gouvernement et les tours opérateurs.
Pendant ce temps, à l’autre bout, sur le flanc nord, la Chine a entrepris des travaux colossaux sur le côté tibétain de l’Everest, pour pouvoir elle aussi profiter de la commercialisation d’une ascension sacrée.
Par Sarah Margono Samsudin, avec Razali Samsudin
A propos de l'auteur
Sarah Margono Samsudin
Experte en relations internationales et spécialiste des enjeux de développement (particulièrement en Asie du Sud-Est). Elle a été formée dans les instituts de la School of Oriental and African Studies (SOAS) à Londres et de l’INALCO à Paris. Engagée dans la problématique de développement humain, elle a notamment travaillé pour le think-tank Center for Strategic and International Studies et le Programme des Nations Unies pour le Développement à Jakarta.