Culture

Merveilles menacées d'Asie : le Régistan à Samarcande

La place du Régistan à Samarcande. (Source : Wikimedia Commons)
La place du Régistan à Samarcande. (Source : Wikimedia Commons)
Symbole national ouzbèke, chef-d’œuvre d’architecture musulmane, la place du Régistan est l’une des merveilles qui a fait la renommée de Samarcande et conduit à son inscription au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO en 2001. Elle réunit trois universités coraniques, madrasas en arabe. La plus ancienne à l’ouest de la place, celle d’Oulough Beg, fut construite à l’époque timouride au XVème siècle. les madrasas de Chir-Dor à l’Est et de Tilla-Kari au Nord vinrent compléter l’ensemble au XVIIème siècle. Aujourd’hui, ce joyau de la route de la soie souffre d’une modernisation forcée.

Contexte

La Grande Muraille de Chine, le Taj Mahal en Inde, la baie d’Halong au Vietnam… Autant de merveilles naturelles ou architecturales, dont l’imaginaire surgit en un éclair à la simple évocation de l’Asie. Mais ces images d’Épinal ne sont pas épargnées par les maux de notre siècle au rang desquels tourisme intempestif, changement climatique et pollution. Dans cette nouvelle série, Asialyst se penche sur le sort d’une poignée de ces « merveilles menacées ». Une sélection subjective de quelques sites emblématiques face aux défis du XXIe siècle avec, en ligne de mire, la perspective de les surmonter.

Carte des merveilles menacées d'Asie retenues par Asialyst et localisation du Régistan, en Ouzbékistan (ville de Samarcande).
Carte des merveilles menacées d'Asie retenues par Asialyst et localisation du Régistan, en Ouzbékistan (ville de Samarcande).

Joyau de la route de la soie

Au carrefour stratégique entre la Chine, l’Inde, la Perse et l’Empire byzantin, le développement de Samarcande est intimement lié à la route de la soie qui traversa l’Asie centrale pour la première fois il y a plus de 2500 ans. Dans l’Antiquité, la ville était connue sous le nom d’Afrosiab et se situait au nord du site de l’actuelle Samarcande. Ce dernier, encore recouvert de champs, fournissait Afrosiab en produits agricoles. Appelée Marancada par les armées d’Alexandre le Grand qui envahissent la ville au IVème siècle avant J.-C., Afrosiab passe successivement sous le contrôle du royaume séleucide puis des Arabes en 712. Elle connaît alors une première vague d’expansion urbaine sous l’influence de l’islam avec la construction de mosquées et de madrasas (universités islamiques), avant d’être ravagée par les hordes de Gengis Khan au XIIIème siècle. Peu à peu, la ville reprend forme plus au Sud sous le nom de Samarcande, dans les plaines autrefois cultivées.

Samarcande connaît son apogée sous l’empire timouride du XIVème au XVème siècles. Timour, aussi appelé Tamerlan en français, aspirait à reformer un empire mongol et mena une vie de conquêtes. Il fait de Samarcande la capitale d’un empire qui comprend à sa mort l’Asie centrale, l’Afghanistan et l’Iran oriental. Il réunit à Samarcande les plus grands artistes et savants des provinces conquises, amorçant l’incroyable essor culturel qui fera de la ville une référence en matière d’arts et d’architecture islamiques. Des monuments aux dimensions exceptionnelles sont alors construits : le Kok-Saraï, citadelle fortifiée à l’ouest de la ville qui servait de palais à Timour, les mausolées Shah-i-Zinda, Bibi-Khanum et le Gour i-Emir où repose Timour lui-même. Six grandes artères partaient alors des portes de la ville pour se rejoindre sur une place en son centre où étaient proclamés les décrets royaux et se tenaient les exécutions publiques. La légende dit que c’est le sable répandu pour absorber le sang qui donna son nom à cette place, le Régistan, du persan reg (le sable) et stan (le lieu).

Tamerlan, ou Timour le Grand (1336-1405),guerrier turco-mongol, conquérant d'une grande partie de l'Asie centrale et occidentale, fondateur de la dynastie des Timourides qui a existé jusqu'en 1507. Il a fait de Samarcande la capitale de son empire. (Source : Wikimedia Commons)
Tamerlan, ou Timour le Grand (1336-1405),guerrier turco-mongol, conquérant d'une grande partie de l'Asie centrale et occidentale, fondateur de la dynastie des Timourides qui a existé jusqu'en 1507. Il a fait de Samarcande la capitale de son empire. (Source : Wikimedia Commons)
Sous le règne de Timour, la place du Régistan accueillait un immense bazar qui participait à la prospérité de la ville. A la mort du souverain en 1405, la capitale est déplacée à Herat en Afghanistan et Samarcande passe sous le contrôle d’Oulough Beg, petit-fils de Timour, qui en devient gouverneur. Astronome, poète et érudit, Oulough Beg assoit l’importance de Samarcande comme haut lieu des arts et des sciences médiévales. Il fait de la place du Régistan le cœur culturel de la ville en y construisant un grand ensemble architectural regroupant une madrasa qui porte son nom, une khanaqah, monastère de Soufis, qui se font face, ainsi qu’un caravansérail, un bazar et une mosquée. La madrasa d’Oulough Beg est décorée de motifs géométriques inspirés de la voûte céleste et accueille les plus grands penseurs de l’époque qui dispensent leurs savoirs à des centaines d’élèves venus étudier le Coran, mais aussi l’astronomie, les mathématiques, la philosophie et la littérature.

Après l’assassinat d’Oulough Beg en 1449 et la fin de la dynastie timouride, Samarcande passe sous le pouvoir des Chaïbanides et perd de son prestige. Il faut attendre Yalangtash Bahadour de la dynastie ouzbèke des Astarkhanides au XVIIème siècle pour que se développent à nouveau de grands projets architecturaux. En tant que gouverneur, il fait construire deux nouvelles madrasas sur la place du Régistan à l’emplacement de la khanaqah et du caravansérail laissés à l’abandon. Elles sont construites suivant la technique du kosh qui veut que l’architecte prenne en compte la relation aux autres bâtiments existants dans la construction de nouveaux édifices. La madrasa Chir-Dor se place donc en face de celle d’Oulough Beg et la madrasa Tilla-Kari vient fermer un troisième côté de la place, donnant au spectateur l’impression d’un ensemble cohérent selon un plan d’origine alors même que les monuments datent d’époques différentes.

Les nouvelles madrasas reprennent la forme de celle d’Oulough Beg avec un immense portail décoré de mosaïques. La madrasa Shir Dor, qui signifie « qui porte le lion », doit son nom aux deux lions-tigres qui ornent le portail et qui comptent parmi les rares exemples d’art figuratif de l’islam, alors que les murs sont recouverts de citations du Coran. La coupole turquoise de la mosquée Tilla Kari la distingue des autres en ajoutant une touche d’excentricité à un ensemble à la géométrie rectiligne. Le gigantisme de la mosquée Bibi-Khanum construite par Timour la rendait difficile à entretenir et les ravages du temps l’avait laissée en ruines, Yalangtash Bahadour décide donc de doter Samarcande d’une nouvelle mosquée du vendredi. L’intérieur de la mosquée est entièrement décoré à la feuille d’or et justifie le nom de la madrasa Tilla Kari, « recouverte d’or ».

Modernisation à marche forcée

Au XIXème siècle, Samarcande est absorbée par le khanat de Boukhara puis par l’Empire russe. Les armées du tsar causent de lourds dommages aux monuments historiques, notamment ceux de la place du Régistan. La domination russe amène une nouvelle vague d’urbanisation dans un style colonial formant de nouveaux quartiers dits « européens », troués de grandes artères pour faciliter la circulation. Après la révolution de 1917, la République socialiste soviétique d’Ouzbékistan est créée et Samarcande en reste un centre important de culture et d’industrie.

Jusqu’aux années 1950, l’ensemble architectural du Régistan s’élevait au milieu d’un tissu urbain traditionnel fait de petites maisons avec cours intérieures desservies par un dédale de petites rues piétonnes irrégulières. Le pouvoir soviétique décide de faire place nette aux abords du Régistan et de nombreuses maisons traditionnelles en briques crues sont détruites ; certaines au sud de la place sont remplacées par des barres d’immeubles. La zone de la citadelle dévastée est recouverte de hauts bâtiments de verre et de béton réservés au gouvernement. Les toits traditionnels en bois sont progressivement remplacés par du métal qui ne tarde pas à rouiller.

Sous le dome bleu de la madrasa Tilla-Kari, sur la place du Régistan, classé patrimoine universel par l'UNESCO, à Samarcande, le 19 septembre 2013.
Sous le dome bleu de la madrasa Tilla-Kari, sur la place du Régistan, classé patrimoine universel par l'UNESCO, à Samarcande, le 19 septembre 2013. (Crédits : LEMAIRE Stéphane / hemis.fr / Hemis / via AFP)
A l’indépendance du pays, le Régistan prend une dimension symbolique toute particulière pour la jeune République d’Ouzbékistan. Deuxième ville du pays après la capitale Tachkent, l’importance historique et culturelle de Samarcande a sans aucun doute alimenté la construction du sentiment national ouzbèke. Elle participe au discours sur la grandeur et l’importance de cette région et de sa population. Ville natale du président ouzbèke Islam Karimov, resté à la tête du pays pendant vingt-cinq ans, elle a fait l’objet d’une attention particulière de la part du pouvoir.

La place du Régistan a ainsi accueilli les plus grandes manifestations, jusqu’aux funérailles du président Karimov le 3 septembre 2016. Samarcande est aussi la deuxième ville du pays en termes économiques grâce au développement de tous les secteurs d’activités. Riche en ressources naturelles, la région de Samarcande voit notamment l’exploitation du marbre, du granit ou encore de la craie. Les activités agricoles tiennent également une place importante avec les champs de coton et de céréales ou encore l’élevage de vers à soie. Enfin, l’automobile, la métallurgie, l’agroalimentaire et le textile en font un centre industriel incontournable pour le pays. Depuis quelques années, les autorités locales et nationales cherchent à tirer profit de l’incroyable patrimoine culturel de la ville pour développer et promouvoir le tourisme en Ouzbékistan.

Sitôt classé, sitôt contesté

Des travaux de restauration furent effectués durant l’ère soviétique et les monuments historiques placés sous la protection de la Constitution ouzbèke en 1982 avec la création de la « réserve historique et architectural d’État de Samarcande ». Après l’indépendance, le gouvernement ouzbèke a renforcé le cadre légal de préservation du patrimoine historique et culturel et réalisé des travaux de grande envergure. L’inscription sur la liste du patrimoine mondial fut proposée pour la première fois en 1990, mais il faudra attendre 2001 pour qu’elle soit acceptée sur la base de trois des critères de sélection par l’UNESCO. Selon le premier, l’architecture et le paysage urbain de Samarcande, située au carrefour d’anciennes cultures, sont des chefs-d’œuvre de la créativité culturelle islamique. Selon le deuxième critère : les ensembles de la ville, tels la mosquée de Bibi-Khanum et la place du Régistan, ont joué un rôle capital dans le développement de l’architecture islamique dans toute la région, de la Méditerranée au sous-continent indien. Enfin, d’après le critère numéro 4, la ville historique de Samarcande illustre par son art, son architecture et sa structure urbaine, les phases les plus importantes de l’histoire culturelle et politique de l’Asie centrale du XIIIe siècle à nos jours.

L’inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité consacre l’importance historique de Samarcande en tant que « Carrefour de cultures » par ses multiples influences visibles : de l’Afrosiab antique à la ville européenne du XIXème siècle, en passant par la vieille ville médiévale dont fait partie le Régistan. Ce ne sont pas seulement les merveilles architecturales, mais aussi le tissu urbain traditionnel dont l’importance est ainsi reconnue.

Depuis 2005, l’UNESCO multiplie les rappels à l’ordre aux autorités ouzbèke sur l’état de conservation du bien. Outre les dangers liés à l’environnement : séismes, conditions climatiques extrêmes, remontées salines des nappes phréatiques, Samarcande est aussi menacée par la main de l’homme.

Paradoxalement l’inscription sur la liste du patrimoine mondial n’a pas eu l’effet escompté de préservation du bien. Les autorités ouzbèkes en ont essentiellement retenu la reconnaissance de l’importance de l’empire timouride instrumentalisé dans la construction identitaire de la nation ouzbèke. L’ICOMOS, Conseil international des monuments et des sites consulté par l’UNESCO, insistait dans ses avis sur l’importance de considérer le site de Samarcande comme un tout et non une collection de monuments, c’est-à-dire de préserver également l’environnement avec son tissu urbain traditionnel.

Derrière la place du Régistan à Samarcande, dans la rue de Tachkent, où tout l’environnement fait de maisons traditionnelles a été remplacé par des parcs et allées.
Derrière la place du Régistan à Samarcande, dans la rue de Tachkent, où tout l’environnement fait de maisons traditionnelles a été remplacé par des parcs et allées. (Source : Wikimedia Commons)
Or, l’Etat ouzbèke a choisi de mettre en avant les sites les plus prestigieux, souvent au détriment de l’authenticité et de l’intégrité du bien. Il n’a pas hésité à détruire des habitations traditionnelles pour dégager la vue sur les plus beaux monuments. Aujourd’hui, la place du Régistan est ainsi le lieu touristique par excellence. Les cellules jadis réservées aux étudiants dans les cours des madrasas ont été investies par des boutiques de souvenirs et l’entrée de la place est désormais payante.

En 2009, le président Karimov décide de faire construire un mur séparant les monuments des quartiers populaires. Sur la rue de Tachkent qui relie la mosquée Bibi-Khanum à la place du Régistan, d’immenses portes blanches cachent à présent aux touristes les petites ruelles du tissu urbain traditionnel. Les autorités d’Ouzbékistan semblent avoir du mal à assimiler les contraintes du classement de Samarcande au patrimoine mondial et continuent à moderniser la ville sans tenir compte des délimitations de la zone protégée et de la zone tampon. Dès 2005, l’UNESCO s’alarmait du nouveau plan de gestion de l’urbanisme pour la ville, ce qui n’a pas empêché la construction d’un axe routier à quatre voies pour les camions coupant la ville timouride du site antique d’Afrosiab. Même lors des travaux de restauration, des arrangements avec les règles internationales ont pu être observées pouvant aller jusqu’à l’utilisation de ciment et de béton armé en lieu et place des techniques et matériaux traditionnels.

Aujourd’hui, le potentiel économique semble prendre le pas sur le respect pour l’histoire et la culture. Le nouveau pouvoir ouzbèke devra veiller à ne pas faire de Samarcande un parc d’attraction pour touristes occidentaux en quête d’exotisme.

Par Eléa Jacob
A propos de l'auteur
Eléa Jacob
Diplômée de russe et de relations internationales, Eléa Jacob est spécialiste de l’espace post-soviétique. Ses fréquents déplacements en Russie, en Europe de l’Est et en Asie centrale ont forgé son intérêt pour l’impact de la question identitaire sur la formulation de la politique étrangère des États de l’ex-URSS.