Revue de presse Asie - 18 octobre 2016

Amitié philippino-chinoise, censure anti-lèse-majesté thaïe et silence russe

C'était inimaginable il y a quatre mois. Pourtant Rodrigo Duterte a mis de côté le contentieux en Mer de Chine du Sud avec Pékin et se rend en Chine pour la première fois depuis le début de son mandat. Copie d'écran du Global Times, le 18 octobre 2016.
C'était inimaginable il y a quatre mois. Pourtant Rodrigo Duterte a mis de côté le contentieux en Mer de Chine du Sud avec Pékin et se rend en Chine pour la première fois depuis le début de son mandat. Copie d'écran du Global Times, le 18 octobre 2016.

Asie du Nord-Est

Titre – Inimaginable il y a trois mois. Pour le quotidien officiel chinois, la visite de 4 jours en Chine du président philippin Rodrigo Duterte, à partir de ce mardi 18 octobre jusqu’à vendredi, n’aurait sans doute pas eu lieu du temps de son prédecesseur. Au mois de mai, Benigno Aquino III attendait alors le verdict de la cour d’arbitrage de La Haye, qu’il avait lui-même sollicité pour contrer les revendications de Pékin sur la quasi-totalité de la mer de Chine du Sud. Les Philippines étaient alors l’un des plus solides alliés des Etats-Unis, l’un des socles du « pivot asiatique » voulu par Barack Obama. Depuis, la donne a fortement changé : Duterte élu et investi le 30 juin a décidé d’ignorer l’arbitrage de La Haye pourtant favorable aux demandes de son pays, et s’en est tenu à une violente rhétorique anti-américaine. Avec lui, fini les exercices militaires conjoints, pas de patrouilles communes avec la 7ème flotte américaine pour faire respecter la « liberté de navigation » en mer de Chine méridionale, et voilà même qu’il remet en cause le pacte militaire avec Washington… Inimaginable pour la Chine et le Global Times, qui n’avaient pas osé rêver d’un virage aussi rapide en faveur de Pékin.

« Avec sa façon directe de parler et d’agir, Duterte a fait une très forte impression dans le monde entier, écrit l’éditorial du quotidien chinois. Il a tendu une branche d’olivier à la Chine peu après son investiture, faisant de la Chine le premier pays hors Asean pour une visite officielle (…). Maintenant, c’est à la Chine de recevoir [favorablement] sa branche d’olivier. »

Pour nuancer l’enthousiasme officiel, selon le South China Morning Post, les dirigeants de Pékin ont fait savoir qu’il étaient prêts à « tolérer » un dialogue sur le contentieux en mer de Chine du Sud mais que Duterte devait prendre garde à « ne pas faire tanguer trop fort le bateau ».

De son côté, Channel News Asia cite un sondage qui montre que les Philippines font toujours davantage confiance aux Américains qu’aux Chinois. 55% des Philippins interrogés du 24 au 27 septembre derniers « font très peu confiance » à la Chine, contre 11% qui « ont des doutes » sur les Etats-Unis, selon l’institut de sondages Social Weather Stations. 76% des 1200 personnes intérrogées accordent « une grande confiance » aux Américains, contre 22% seulement à la Chine.

South China Morning Post – Les sessions houleuses se poursuivent au Conseil Législatif de Hong Kong (voir notre revue de presse du 12 octobre). C’est désormais cinq parlementaires qui ont vu leurs serments de prise de fonction refusés par le président du parlement nouvellement élu Andrew Leung Kuan-yuen. Ainsi aux trois intronisations rejetées la semaine dernière – celles des « pro-indépendantistes » Yau Wai-ching, Sixtus « Baggio » Leung Chun-hang et Edward Yiu Chung-yim – s’ajoutent désormais celles de Lau Siu-lai et de Wong Ting-kwong, tous deux élus sous la bannière du parti pro-Pékin Democratic Alliance for the Betterment and Progress of Hong Kong. Le dernier ayant notamment omis de prononcer les mots « Hong Kong » lors de son serment, alors que la première avait marqué une longue pause de six secondes entre chaque mot. Chacun pourra reprononcer son serment ce mercredi 19 octobre devant le président du LegCo.
The Japan Times – Les experts sont au chevet de la maison impériale japonaise. Un comité consultatif gouvernemental de six membres s’est réuni pour la première fois lundi 17 octobre pour discuter « de mesures visant à réduire les fonctions publiques de l’empereur ». Au coeur des discussions qui donneront lieu à un rapport devant être remis au Premier ministre japonais d’ici au printemps prochain, la question de savoir « si et comment un empereur peut abdiquer en raison de son age avancé. »

En effet, aucune disposition concernant une possible abdication n’est prévue dans la « loi sur la maison impériale » qui régit le rôle et la place de l’empereur ainsi que la ligne de succession impériale. En effet, « les premiers législateurs de la fin du XIX siècle pensaient que de telles dispositions affaibliraient le système impérial », nous rappelle le quotidien nippon.
A l’occasion de l’ouverture de cette première session de travail, Shinzo Abe a appelé les membres de la commission à « procéder de manière calme », se montrant ainsi désireux d’éviter tout débat politique autour des questions de la succession impériale.
La « loi sur la maison impériale » stipule que les empereurs doivent régner jusqu’à leur mort et le comité se devra de statuer si une modification doit être apportée à la loi de façon globale ou s’il convient de passer une loi temporaire ne s’appliquant qu’au seul empereur Akihito, âgé aujourd’hui de 82 ans.

Selon le Japan Times, la question est d’importance dans l’archipel car si de récents sondages montrent que de 70 à 90 % de la population japonaise se prononce en faveur d’une abdication de l’empereur, les nationalistes eux craignent qu’une telle situation n’affaiblisse sur le long terme la plus vieille monarchie du monde. C’est donc pour préserver un consensus politique, que l’idée d’une loi temporaire semble s’imposer, notamment dans l’esprit du Premier ministre, selon le quotidien.

Asie du Sud-Est

Bangkok Post – La lutte contre le lèse-majesté à son paroxysme. Cinq jours après la mort du roi de Thaïlande, la junte militaire au pouvoir s’est engagée dans une traque contre les messages critiquant le défunt souverain publiés sur les réseaux sociaux. « Nous avons besoin de la coopération entière de Facebook et Youtube pour bloquer les 120 publications que nous avons détectées diffusant un message inapproprié », a expliqué Takorn Tantasith, secrétaire général de la commission des télécommunications (NTBC). Le Bangkok Post appelle par ailleurs ses lecteurs à signaler des contenus critiquant la monarchie dans un pays où la loi de lèse-majesté est l’une des plus sévères du monde. Et aujourd’hui, mardi 18 octobre, la junte militaire à appeler le peuple à « sanctionner » ceux qui critiquent la monarchie, rapporte The Straits Times.

Depuis quelques jours, des vidéos circulent de personnes agressées par des foules les accusant de manque de ferveur royaliste. Hier, lundi 17 octobre, une vidéo en direct sur Facebook montrait ainsi une foule obligeant un homme à se mettre à genoux et à s’excuser d’avoir insulté la monarchie. Un responsable de la police locale s’est par ailleurs félicité de l’avoir « forcé à présenter des excuses en public face au portrait du roi ».

Pendant ce temps, les funérailles du roi prévues du 22 au 24 octobre s’organisent, précise le Bangkok Post dans un deuxième article. Le plus grand défi : parvenir à gérer la présence de milliers de Thaïlandais qui viendront rendre un dernier hommage à leur souverain. Et c’est à la princesse Maha Chakri Sirindhron que revient cette lourde tâche ainsi que celle de construire un Phra Meru, un sanctuaire, où reposera le défunt. Dans l’ensemble du pays, les temples accueilleront aussi des cérémonies d’hommage du roi. Et la vie reprend peu à peu son cours en Thaïlande. Hier, la princesse, très impliquée dans les programmes caritatifs d’aides au développement a d’ailleurs montré l’exemple en assistant à une conférence de l’Organisation mondiale des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) où elle devient l’ambassadeur de son pays, signale le Bangkok Post.

Myanmar Times – La chasse à l’homme se poursuit dans l’Etat Rakhine. Depuis le 9 octobre dernier, les membres de l’armée régulière birmane, la Tatmadaw, tentent de retrouver les responsables d’une attaque de trois postes de police à la frontière avec le Bangladesh. Ces derniers ont été identifiés par le gouvernement d’Aung San Suu Kyi comme des membres d’un groupe bangladais islamiste, Aqa Mul Mujahidin affilié à l’Organisation solidaire rohingya (RSO). De nombreux membres de cette communauté musulmane vivent dans cette région du nord-ouest de la Birmanie, en proie à des violences entre musulmans et bouddhistes. En 2012, des tensions intracommunautaires avaient provoqué la mort de 200 personnes. Ce nouvel événement fait donc craindre une reprise de ces violences dans la région.

Au total, 30 assaillants présumés ont été tués depuis samedi dernier par l’armée régulière. Une solution inévitable pour le commandant en chef, le colonel Zaw Min Tun : « Ils ont attaqué des membres de la police qui travaillent pour la paix et l’application des lois. Notre mission est de protéger leur vie, a-t-il lancé, nous n’avons pas d’autre choix que de les tuer. » De leur côté, des représentants d’associations de défense des droits des Rohingyas ont accusé l’armée de crimes contre l’humanité. « Depuis le 9 octobre, en prenant le prétexte de chercher les assaillants, la Tatmadaw a tué des Rohingyas, brûlant leur maison et village », ont-elles conjointement dénoncé.

Dans un éditorial, le Myanmar Times met en garde contre des accusations hâtives. « Les membres du gouvernement et les politiciens n’ont pas mis longtemps à accuser le RSO d’être responsable des attaques, alors que ce groupe est considéré comme éteint et alors qu’ils n’ont aucune preuve véritable », ouvre l’éditorialiste, rappellant que les Rohingyas sont souvent perçus comme une menace à l’existence même de l’ethnie rakhine, voire des Birmans dans leur ensemble. « Mais les Rohingyas eux-aussi s’adonnent à des accusations sans apporter de preuves. » L’éditorialiste appelle donc les Birmans à la prudence : « il faut être très prudent dans nos accusations, surtout quand nous manquons cruellement d’informations et que nous sommes influencés par nos préjugés. »

Enfin, l’éditorialiste dénonce le sectarisme dans les violences. Selon lui, les discriminations que subissent les Rohingyas depuis le début des années 2000 ont logiquement pu mener certains de ces membres à vouloir se venger ou à répondre par la violence. Mais il ne peut s’agit d’une réaction globale de chacun des membres. « Certains peuvent vouloir se venger, mais d’autres peuvent être indifférents. Même s’ils subissent tous les mêmes discriminations, leurs réactions sont liées à leurs histoires personnelles », conclut le journaliste.

Straits Times – La bataille de Mossoul se répercute jusqu’en Malaisie. Kuala Lumpur a renforcé la sécurité à ses frontières aujourd’hui, mardi 18 octobre, craignant un retour massif de djihadistes d’origine malaisienne. Hier, les forces armées irakiennes ont en effet lancé une importante offensive contre Mossoul, dernière place forte aux mains du groupe Etat islamique en Irak où vivraient 4 000 à 8 000 de ses soldats. Environ 90 Malaisiens auraient rejoint les rangs du groupe islamiste depuis 2013 et 137 personnes ont déjà été arrêtées, soupçonnées de vouloir rejoindre le groupe terroriste ou écrouées à leur retour du Mouen-Orient.

Par ailleurs, le Straits Times note dans un autre article que l’Etat islamique utilise beaucoup l’application Telegram pour recruter des Malaisiens. « Avant cela, ils utilisaient Facebook, WhatsApp, WeChat… Les réseaux sociaux sont leur principal outil de communication, explique Ayob Khan, de la division malaisienne de lutte contre le terrorisme. Mais depuis mi-2015, ils utilisent Télégram pour éviter d’être détecté. »

Asie du Sud

Times of India – Quelle est la position de la Russie dans le conflit entre l’Inde et le Pakistan ? Lors du sommet des Brics, qui rassemble en ce moment à Goa les dirigeants brésiliens, russes, indiens, chinois et sud-africains, la question de la lutte contre le terrorisme est au centre de l’attention. En effet, la Chine s’est clairement positionnée contre l’Inde, qui tente d’isoler le Pakistan en l’accusé d’être le « vaisseau-mère du terrorisme », selon l’expression de Narendra Modi. Déception pour le Premier ministre indien : Vladimir Poutine s’est effacé sans défendre son allié indien, soutenant de facto la position de Pékin. Pour cause, la Russie est de plus en plus dépendante de la Chine avec qui elle tente à tout prix de sauvegarder ses relations, et s’il le faut, au détriment de New Delhi. Moscou a par ailleurs procédé à des exercices militaires conjoints avec Islamabad fin septembre. Un événement perçu comme un tremblement de terre dans l’équilibre géostratégique régional tant il montre un rapprochement entre deux rivaux historiques de la guerre froide (voir notre revue de presse du 27 septembre).
Dawn« Nous sommes fiers de l’amitié entre le Pakistan et la Chine, mais les intérêts de l’Etat sont primordiaux. » Voilà comment le sénateur pakistanais Tahir Mashadi rassure ses pairs alors que les négociations sur la mise en place d’un corridor économique entre Islamabad et Pékin soulèvent des inquiétudes. A la base de ces craintes : que les projets mis en place soient financés exclusivement par le Pakistan sans investissements de la Chine. « Cela sera-t-il une source de développement national ou cela mènera-t-il à notre perte ? Tous les prêts contractés auprès de la Chine devront être remboursés avec la contribution des populations pauvres du Pakistan », s’inquiète le sénateur Mashhadi. Au centre de l’attention : la construction d’une centrale hydroélectrique payée majoritairement par le Pakistan, jugée plus profitable à la Chine et qu’à la population locale.
The Hindu – L’un des responsables de la vague de meurtres du printemps dernier aurait été mis au arrêt. La police du Bangladesh a affirmé hier, lundi 17 octobre avoir arrêté l’homme suspecté d’avoir tué des défenseurs des droits des homosexuels au printemps dernier lors d’une vague de meurtres à l’arme blanche (voir notre revue de presse du 22 avril). Interpellé dans une station de bus à Dacca, Rashidun Nabi, 26 ans, est accusé d’être responsable des assassinats du blogueur Nazimuddim Samad et du militant LGBT Xulhaz Manna. Il serait aussi l’un des membres du groupe djihadiste Ansar-al-Islam, une branche bangladaise d’Al-Qaïda au sous-continent indien (Aqis). Le gouvernement bangladais est engagé dans une campagne de répression contre l’extrémisme, accélérée par l’attaque d’un café de Dacca en juillet dernier qui avait fait 20 morts.
Par Joris Zylberman, Antoine Richard et Cyrielle Cabot, avec Anda Djoehana Wiradikarta à Paris