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100 ans du Pari communiste chinois : comment expliquer sa résilience ?

Le Parti communiste chinoise célèbrera le centenaire de sa fondation le 1er juillet 2021. (Source : NYT)
Le Parti communiste chinoise célèbrera le centenaire de sa fondation le 1er juillet 2021. (Source : NYT)
Le 1er juillet prochain, le Parti communiste chinois célèbrera son centenaire. Il a mis vingt-huit ans à prendre le pouvoir et soixante-douze ans plus tard, il y est toujours. Si le PCC n’a pas encore dépassé les 74 ans de règne de son homologue soviétique, il a su tirer les leçons de la chute de l’URSS. Comment expliquer sa résilience ? Comment gouverne-t-il la Chine ? Quelle est l’ampleur du pouvoir de Xi Jinping sur le Parti et la société aujourd’hui ? L’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est (IFRAE) en a débattu lors d’une conférence à distance le 18 mai, dans le cadre de ses « Rencontres du lundi », avec trois de ses membres : Catherine Capdeville-Zeng, Xiaohong Xiao-Planes et Guibourg Delamotte.

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À partir de 2021, Asialyst développe un nouveau partenariat avec l’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est (IFRAE), une nouvelle équipe de recherche rattachée à l’Inalco, l’Institut national des langues et civilisations orientales. Le deuxième lundi de chaque mois, l’IFRAE organise un débat autour de ses chercheurs à l’Inalco à l’auditorium du 2 rue de Lille, 75007 Paris.

Comment s’est manifestée la résilience du Parti communiste chinois, cette capacité d’adaptation qui lui a permis d’être aujourd’hui centenaire ?

Le PCC a été créé par le Komintern : il était une section du Komintern, lontemps dépourvu d’indépendance, rappelle Xiaohong Xiao-Planes, spécialiste d’histoire contemporaine de la Chine et professeur des universités émérite à l’Inalco. Il a cherché à susciter des soulèvements en ville, sans succès puis s’est tourné vers les campagnes où il a mené des opérations de guérilla. Il l’emporte à la faveur de la guerre sino-japonaise : sans cette guerre, il n’aurait pas pu s’imposer.
Mao en 1938 obtient le soutien du Komintern dont il sinise les doctrines marxistes-léninistes puis staliniennes. Entre 1942 et 1944, il organise une campagne de « rectification du style de travail » pour éliminer les traces de formation soviétique, plus prestigieuse alors. Il fait passer ses écrits pour le fondement du marxisme-léninisme « à la chinoise », lance une campagne contre les opposants à sa ligne et inscrit sa pensée dans les statuts du PCC. Xi a fait exactement la même chose.
Durant la Révolution culturelle, Mao a voulu détruire l’ancienne équipe pour récupérer le pouvoir après le désastre humain du Grand Bond en Avant. Deng Xiaoping a souffert de cette campagne. Plus tard, lorsque le « Petit Timonier » est devenu le nouvel homme fort du Parti, il a sélectionné des cadres plus jeunes, mis à la retraite les plus anciens, a écarté les polémiques idéologiques et pratiqué l’ouverture.
Les événements de la place Tiananmen en 1989 ont eu de nombreuses causes. Beaucoup de conflits sont nés précisément de l’ouverture, qui a enthousiasmé la jeunesse, les intellectuels, les étudiants. La réforme économique avait fait apparaître les inégalités et la corruption. Elle avait aussi créé une forme de panique à cause de l’inflation. Une société civile commençait à naître, qui s’est révoltée. Or, le système politique lui n’avait pas fondamentalement changé. En 1987, un projet de réforme politique avait été adopté, mais il n’a pas été appliqué : le pouvoir, débordé, a réprimé. Il pensait pourtant à une répartition horizontale et verticale du pouvoir. Lors des événements de la place Tiananmen, les forces contestataires ont été considérées comme subversives, les vétérans entourant Deng Xiaoping se sont raidis.
Puis, en 1991, la chute du mur de Berlin et l’effondrement du monde soviétique ont achevé de rendre méfiantes les élites. Deng, soutenu par les militaires et par Jiang Zemin, nommé secrétaire du Parti le 24 juin 1989, a engagé l’adhésion aux différents régimes internationaux. Jiang a pour sa part relancé la réforme économique. La réforme politique était désormais exclue, mais Jiang a ouvert le parti aux autres couches sociales, notamment les capitalistes.

Quel pouvoir de contrôle l’État exerce-t-il au niveau local ? Quid du contrôle du gouvernement central sur la population ?

Pour comprendre la mécanique du pouvoir, il faut remonter avant 1949, et aux liens de parenté restés essentiels, souligne Catherine Capdeville-Zeng, anthroplogue spécialiste de la Chine et professeur des universités à l’Inalco. Sur ce très vaste territoire, le pouvoir impérial n’était pas un pouvoir total, il était même faible : il y avait très peu de représentants de l’empereur dans les campagnes. Les localités étaient gouvernées par les notables locaux organisés selon des groupes de parenté, les clans, les lignages, si bien que les campagnes jouissaient d’une grande autonomie.
Avec le XXème siècle, le pouvoir arrive dans les familles et les campagnes. Les relations de parenté se transforment pour affaiblir le pouvoir de ces notables locaux. Mais les relations de parenté continuent d’agir, y compris dans le Parti. Le culte des ancêtres groupait les gens dans un lignage. Dans les campagnes aujourd’hui encore, ces relations restent importantes. Dans certains villages, il y a superposition entre village et parenté.
Les localités mettent en évidence leurs spécificités les unes par rapport aux autres ; il y a débat et négociations entre les échelons. Mais ces négociations ne figurent pas dans les médias, elles sont opaques, dans les réunions du Parti, des cadres. Beaucoup de cadres du Parti ne savent pas quelle latitude ils ont pour adopter des réformes. Depuis Xi Jinping, ces espaces se sont réduits.
L’aspect local est très important, rebondit Xiaohong Xiao-Planes. Avec la réforme de Deng, une décentralisation importante du pouvoir s’était opérée et beaucoup de pouvoirs avaient été délégués au niveau local. Les conditions économiques et sociales appelaient ainsi une adaptation locale des politiques. Mais avec Xi Jinping s’est produite une consolidation du pouvoir central : beaucoup de cadres sont attentistes et procrastinateurs. S’il y a des mesures qui profitent à leur région, ils les appliquent, sinon, ils atermoient. Ils empêchent les gens de prendre des initiatives pour éviter des sanctions.
Au niveau central, Xi Jinping depuis 2017 et son deuxième mandat, a considérablement concentré le pouvoir entre les mains de proches collaborateurs. Le numéro un chinois est arrivé au pouvoir grâce au soutien de la faction de Jiang Zemin et de son bras droit Zeng Qinghong. Mais Xi a éliminé certains collaborateurs de la « faction des princes » – ces fils des vétérans de l’époque de Mao. Il s’appuie sur ceux en qui il a confiance, et cherche à renforcer son pouvoir personnel.
La révolution communiste chinoise n’a pas révolutionné ou transformé complètement les valeurs sociales « traditionnelles », remarque Catherine Capdeville-Zeng. Ce qui organise les relations sociales à la base sont des relations de statut et la famille correspond à cela. Cela n’a pas été transformé chez les gens. Il reste des différences énormes – entre cadres du Parti et peuple, ville et campagne, hommes et femmes, aînés et cadets. La hiérarchie reste présente. Beaucoup de Chinois voudraient s’élever socialement mais en sont empêchées. Sur le plan des relations sociales, les gens ont désormais le droit de se marier avec qui ils veulent théoriquement, un droit de consommation. La possibilité a toujours existé de progresser socialement par le biais des examens impériaux ou par le biais du commerce, même si cette possibilité était plus théorique que réelle. Pourtant aujourd’hui, la société est partiellement figée sur le plan social : il est toujours très difficile de s’élever pour des paysans.

Quelle est la part de la peur ? Jusqu’à quand Xi Jinping parviendra-t-il à se maintenir au pouvoir ?

Dans ce pays d’1,4 milliard d’habitants, les relations humaines sont fondamentales : chacun est constamment sous le regard des autres, rappelle Catherine Capdeville-Zeng. Les individus n’ont pas l’idée d’être autonomes, indépendants. On est un être d’abord social, et le contrôle social existe – il a toujours existé. Les nouvelles technologies le renforcent mais les Chinois ne voient pas ces caméras comme vraiment plus intrusives que le contrôle social auquel ils ont toujours été soumis. Dans ce contexte, la famille est la niche qui préserve de l’intrusion envahissante de l’État. Mais la marge de manœuvre de l’individu reste très limitée aujourd’hui encore.
Xi Jinping imite Mao dans ses méthodes, utilise des formules pour exprimer son idéologie, mais les recettes sont classiques et visent toujours à renforcer les dispositifs de peur, analyse Xiaohong Xiao-Planes. La population pratique constamment l’autocensure. Dans les réseaux sociaux, on célèbre la lutte contre la corruption en répétant les informations officielles. Elle est une forme de signal donné par le pouvoir à la population. Les émissions à succès, les spectacles à la télévision, amusent le plus grand nombre mais pour la partie plus dynamique de la société, la situation est difficile et l’initiative réduite. C’est contradictoire avec les objectifs affichés : que la Chine devienne un modèle mondial…
Le pouvoir n’apparaît pas légitime : une insatisfaction latente explose chaque fois que le régime se relâche, note Catherine Capdeville-Zeng. Le régime actuel ne correspond pas aux attentes d’une grande partie de la population. Beaucoup auraient voulu continuer sur la lancée entamée au début du XXIème siècle ou ensuite avec un PCC libéralisé. Aujourd’hui, la Chine devient une menace dans le monde, il n’y a pas d’espace d’opposition et les Chinois sont insatisfaits.
On assiste à une accentuation des persécutions des minorités, souligne Xiaohong Xiao-Planes, qui s’explique par une volonté de contrôle total. Aucune idéologie différente – la religion – ne peut être acceptée par le Parti. Ce dernier ne fait pas confiance aux cadres, mêmes communistes, issus de ces minorités musulmane ou tibétaine.
Il existe une classe moyenne qui grandit, de 500 à 600 millions de personnes, mais la population peut aussi avoir des aspirations non matérielles. 70 % de l’économie est privée, et l’État contrôle les secteurs stratégiques mais pas les autres. Les entrepreneurs ne sont pas tous contents des politiques gouvernementales. La répression est sans merci : spectacles, médias, création culturelle n’ont plus d’espace. Il y a 10 ans, ils s’exprimaient encore. Des voix s’élèvent, qui certes ne s’expriment pas directement contre Xi Jinping. Le numéro un chinois, qui a programmé son maintien au pouvoir, n’a pas loin de 70 ans. Combien de temps pourra-t-il tenir ?
Par Guibourg Delamotte

À lire : les publications des intervenantes

Xiaohong Xiao-Planes :
« The Origins of ‘Status Politics’ : Family clans and Factions in CCP’s Top Leadership During the Cultural Revolution, 1966-1976 », version anglaise de l’article en chinois publié dans la revue électronique Jiyi zazhi (Remembrance), N°163, 15 août 2016, p. 11-32.
– « Le 18e Congrès du PCC : institutionnalisation du Parti et jeu des factions », le 30 mai 2013, in SinoPolis.
« Codification constitutionnelle des rapports sociaux du PCC (1931-2018) », communication présentée à la Journée d’études « Où situer le communisme, entre démocratie et totalitarisme ? », le 16 mai 2018, UPD.

Catherine Capdeville-Zeng :
– « Préface », Aux Racines de la société chinoise, Fei Xiaotong, Presses de l’Inalco, 2021 (à paraitre en juin 2021)
– « Encens, fleurs et applaudissements – Quelques théâtres chinois traditionnels dans la modernisation », in L’ethnographie : Créations, Pratiques, Publics, N°1 (2019).
– « Discussion autour de la notion de patriarcat, en Chine et en anthropologie », in L’Homme, 229 (2019), pp. 99-134.
– « La place des maternels dans la Chine patrilinéaire – Enquête dans un village du Jiangxi (Chine du Sud-Est) », in Dimensions sociales, rituelles et politiques de l’ancestralité, Les Presses de l’Inalco, pp. 179-202.
Les Institutions de l’amour : Cour, amour, mariage – Enquêtes anthropologiques en Asie et dans l’Océan indien, (codir. Delphine Ortis), Les Presses de l’Inalco, 2018.
« Relations sociales en milieu rural chinois – de chef de village à plaignant : le cas de Wu Boliang », in Perspectives chinoises, 2017/2, pp. 63-72. –

Guibourg Delamotte :
Géopolitique et géoéconomie, (codir.) (manuel), La Découverte, septembre 2021.
Géopolitique du Japon (manuel), La Découverte, septembre 2021.
Le Japon dans le monde, (dir.), CNRS Editions, 2019, 254 pages.
Japan’s World Power. Assessment, Outlook and Vision (dir.), Routledge, Londres, 2017, 196 pages.

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A propos de l'auteur
Institut français de recherche sur l'Asie de l'Est (IFRAE)
L’Institut français de recherche sur l’Asie de l’Est (IFRAE) est une nouvelle équipe de recherche rattachée à l’Inalco, à l’université de Paris-Diderot et au CNRS, mise en place au 1er janvier 2019. Elle regroupe les anciennes équipes d’accueil ASIEs et CEJ (Centre d’études japonaises) de l’Inalco, rejointes par plusieurs enseignants-chercheurs de l’université Paris-Diderot (UPD). Composée de soixante-deux chercheurs et enseignants-chercheurs, ainsi que plus de quatre-vingts doctorants et postdoctorants, elle constitue l’une des plus grandes unités de recherche sur l’Asie de l’Est en France et en Europe. Consulter la page web de l'IFRAE