Société
Analyse

Egalité hommes-femmes au Japon : les entreprises toujours à la traîne

Des étudiantes japonaises lors d'une session sur l'emploi avec des représentants de 460 entreprises à Mihama Ward, préfecture de Chiba le 1er mars 2016.
Des étudiantes japonaises lors d'une session sur l'emploi avec des représentants de 460 entreprises à Mihama Ward, préfecture de Chiba le 1er mars 2016. (Crédits : Koki Kataoka / The Yomiuri Shimbun / via AFP)
Confronté à un vieillissement et à une dénatalité galopante, le Japon néglige, parfois maltraite, l’un des atouts de son redressement économique : les femmes. Malgré la Constitution de 1947 qui prévoit « l’égalité fondamentale » des sexes en termes de droit, le pays tient la palme du plafond de verre parmi les pays développés, et les femmes continuent en 2016 à faire les frais d’une forte discrimination, surtout lorsqu’elles deviennent mères. Cependant, quelques initiatives pour lutter contre ce sexisme commencent à voir le jour.

Contexte

Les dernières études révèlent des résultats alarmants sur le sexisme dans les entreprises nippones : plus d’une femme enceinte sur cinq souffre au travail de mauvais traitements moraux ou physiques de la part de supérieurs ou de collègues. Le phénomène, appelé « matahara » (harcèlement lié à la maternité), cherche à faire démissionner les victimes. Près de 29% des salariées japonaises déclarent ainsi avoir déjà subi une forme de sexisme et 21,4 % avoir été maltraitées lorsqu’elles étaient enceintes dans leur entreprise, selon une étude commandée par le ministère japonais du Travail et de la Santé, publiée le 2 mars 2016. L’enquête menée à l’automne 2015 auprès de 4 654 salariées de 1 711 entreprises nippones a été complétée par une étude effectuée sur Internet sur la base de 5 000 réponses auprès de femmes de 25 à 44 ans

Mieux éduquées que les hommes, elles gagnent moins et accèdent peu aux responsabilités

L’égalité hommes-femmes dans les entreprises japonaises est loin d’être acquise : encore aujourd’hui, la coutume veut qu’une Japonaise démissionne après son mariage, ou au plus tard lorsqu’elle est enceinte de son premier enfant. Résultat, le taux d’emploi des femmes de l’Archipel ayant des enfants de moins de trois ans est seulement de 30 %, ce qui est très faible en comparaison des 52 % enregistrés en moyenne dans les pays membres de l’Organisation de coopération et développement économiques (OCDE). Par ailleurs, elles représentent les 3/4 des employés en CDD. Quant à celles qui privilégient leur vie professionnelle, elles éprouvent beaucoup de difficultés à gravir les échelons de la hiérarchie, avec notamment 0% de femmes dans les conseils d’administration du secteur bancaire, contre 1% dans les autres secteurs. La situation persiste : très peu de femmes se voient attribuer des postes à responsabilité, notamment dans les très grandes entreprises.

Globalement, la main-d’œuvre féminine du Japon reste faible par rapport à d’autres pays développés. Les femmes japonaises sont cependant particulièrement qualifiées, puisque 59% de la génération des 25 à 35 ans ont aujourd’hui un diplôme universitaire, contre 52% seulement des hommes. Or, quand elles ont un emploi a durée indéterminée, leurs salaires sont inférieurs de 25 % à celui des hommes.

« Trop peu de femmes occupent des postes de direction et les politiques RH des entreprises découragent carrément les salariées mariées à poursuivre leur carrière. » C’est le constat sans appel de Shozo Yamada, professeur spécialiste du droit du travail à l’université de Chuo à Tokyo. « Pourtant, depuis deux ans environ, le nombre de cadres féminins est en augmentation, même très légère, notamment dans le secteur de la finance, à l’image de Chie Shinpo », se réjouit le chercheur. Cette dernière a accédé le 1er avril 2014 au poste de PDG de Nomura Trust & Banking, filiale bancaire du premier groupe financier du Japon. C’est une première dans le pays, toutes banques confondues.

Femmes au travail et croissance économique selon Shinzo Abe

« Si le taux d’activité des femmes constaté en 2013 (62,5 %) augmentait pour rejoindre celui des hommes (80,6 %), cela ajouterait 7,1 millions d’employées à la main-d’œuvre japonaise, expliquait Goldman Sachs dans un rapport publié en mai 2014. Nous estimons que le PIB du Japon pourrait augmenter jusqu’à 12,5 % par rapport à son niveau actuel. » Conscient de l’intérêt de ce levier pour l’économie, le Premier ministre Shinzo Abe a fait de l’augmentation du taux d’activité des femmes un des objectifs des « Abenomics », sa stratégie de relance de la croissance du pays. Il a ainsi promis d’élever la proportion de femmes aux postes de responsabilités à 30 % d’ici 2020.

A ce jour, environ 11 % seulement des postes de direction au Japon sont détenus par des femmes dans le secteur privé et encore moins dans le secteur public, selon un rapport publié par le ministère de la Santé, du Travail et de la Prévoyance en 2014. La proportion est de 43% aux États-Unis, 39% en France et 35% en Suède. En 2012, le Fonds monétaire international (FMI) avait déjà publié un rapport intitulé « Les femmes peuvent-elles sauver le Japon ? » avec des conclusions similaires.

Les DRH encore trop frileuses mais sous pression de la conjoncture

Malgré leur besoin de main-d’œuvre féminine, les entreprises japonaises gardent la plupart du temps une conception conservatrice de la société et doutent des capacités d’une femme. C’est pourquoi elles se voient poser des questions discriminantes comme sur leurs projets de maternité. L’origine de ce retard pour l’application d’une politique d’égalité dans des politiques d’entreprise s’explique notamment par « la crainte d’une hausse du coût de la main-d’œuvre, » indique Shozo Yamada. Pourtant, souligne le chercheur, « lorsque les DRH s’aperçoivent de l’atout économique de l’emploi des femmes, des évolutions, même faibles, se font sentir ».

C’est ainsi que les années 1990 ont constitué un réel tournant. Le vieillissement de la population a fait craindre aux entreprises une pénurie de main-d’œuvre, explique Shozo Yamada. Des craintes « de plus en plus fortes, en particulier dans le domaine du bâtiment ». L’internationalisation oblige désormais « les entreprises japonaises à développer des capacités organisationnelles globales ». Ainsi quelques procès importants ont eu lieu ces dernières années pour discrimination sexuelle et ont montré aux entreprises nippones que « certaines pratiques socialement acceptables au Japon ne l’étaient pas aux Etats-Unis ».

Tandis que certaines entreprises étrangères comme Microsoft ou Cisco essaient désormais de donner plus de place aux femmes, les firmes nippones parmi les plus importantes de l’Archipel commencent tout juste à prendre ce problème au sérieux. Quelques actions émergent, comme le prix de la diversité « J-Win », un récompense pour « les organisations innovantes qui font progresser les femmes dans la population active ».

En 2015 par exemple, les efforts du fournisseur de services en téléphonie japonaise KDDI Corp. en faveur de la diversité et de l’égalité homme-femme ont été récompensés par le premier prix J-Win. Cette firme a été choisie parmi 59 entreprises concurrentes et doit notamment son prix à son organisation fréquente de tables rondes entre les cadres supérieurs et les employés de sexe féminin. Par ailleurs, grâce à son « Ladies’ Initiative Program », qui permet de « cibler les employées au leadership affirmé », KDDI a nommé 58 femmes à des postes de direction sur les 80 participantes au programme depuis l’exercice 2012. L’action de KDDI est le résultat d’une collaboration entre le ministère de l’Industrie et la Bourse de Tokyo pour soutenir activement les carrières des femmes.

Ainsi, bien que la perspective au Japon d’une réelle égalité des sexes en entreprise semble encore éloignée, certaines firmes japonaises veulent montrer l’exemple. A l’image de Kirin, le géant de la boisson qui accorde désormais des promotions en fonction des résultats et non suivant le sexe ou l’ancienneté, une pratique considérée comme normale au Japon. Quant aux grands magasins Isetan, le groupe tente de construire une politique de ressources humaines axée sur l’égalité pour sa main-d’œuvre majoritairement féminine (plus de 70 %), en termes de formation comme de niveau de salaire. En fin de compte, les entreprises confrontées à la dénatalité et à l’internationalisation sont poussées à tirer parti des femmes, tant bien que mal.

Agnès Redon, à Tokyo
A propos de l'auteur
Agnès Redon
Journaliste résidant à Tokyo, Agnès Redon a effectué la plus grande partie de son parcours professionnel au Japon. D’abord reporter de terrain en presse magazine à Paris, au Liban et au Japon, elle se tourne ensuite vers la presse spécialisée (actualité sociale en France, politiques de l’emploi et formation) et travaille à temps plein pour l’agence de presse AEF (Agence emploi éducation formation) en 2012. Depuis début 2013, elle s’installe plus durablement à Tokyo et devient correspondante pour Asalyst, Japon Infos et une émission de Radio Canada ("Les samedis du monde"). Elle collabore ponctuellement avec TV5 Monde, Madame Figaro, Grazia, Néon, Le Parisien magazine et Géo. Elle est également l’auteur d’un livre recueillant les témoignages des survivants du massacre du 28 février 1947 à Taïwan, intitulé Témoignages du silence.