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Employés japonais : des conditions de travail à la dérive

Les nouvelles recrues chez le géant des supermarchés japonais Seven Eleven, ici en pleine cérémonie de formation au langage des signes face à des clients mécontents, à Tokyo, le 19 mars 2015.
Les nouvelles recrues chez le géant des supermarchés japonais Seven Eleven, ici en pleine cérémonie de formation au langage des signes face à des clients mécontents, à Tokyo, le 19 mars 2015. (Crédit : AFP PHOTO / Yoshikazu TSUNO)
Etre salarié au Japon n’est pas une sinécure – le cliché a la vie dure mais la réalité prouve les conditions de travail toujours difficiles des travailleurs. Certains acquis sociaux obtenus en matière de durée légale du travail et d’heures supplémentaires majorées, pourraient être remis en cause en 2016. Le gouvernement de Shinzo Abe souhaite faire passer une réforme de la réglementation du travail qui supprime le paiement des heures supplémentaires.
Un homme moqué et harcelé au bureau parce qu’un de ses collègues colportait des rumeurs sur sa prétendue homosexualité. Une femme enceinte qui se voit forcée de porter de lourdes charges parce qu’elle a refusé de démissionner à l’annonce de sa grossesse à son patron. Des heures supplémentaires interminables pour des salariés qui finissent par passer leur nuit au bureau sans aucune compensation… La liste des plaintes recensées par des avocats spécialistes du droit du travail semble infinie.

Si au Japon le droit du travail est bien conçu pour contrer ces dérives et que la durée hebdomadaire du travail est officiellement de 40 heures, « les heures supplémentaires non payées et le harcèlement au travail restent une vieille tradition bien ancrée dans le quotidien des employés », dénonce Makoto Iwade, avocat spécialiste du droit du travail à Tokyo. Malgré quelques évolutions du droit du travail et les efforts de certaines entreprises pour éviter les abus, les Japonais continuent d’effectuer un volume d’heures supplémentaires excessif, parfois non rémunérées, menant certains jusqu’au décès par surmenage (karôshi).

Quant au harcèlement, il peut prendre des formes très variées selon la Confédération syndicale des travailleurs du Japon. Ainsi, par exemple, un quart des femmes enceintes déclaraient en 2013 avoir subi des pressions morales et physiques pour la simple raison qu’elles attendaient un enfant ou qu’elles venaient d’accoucher. Depuis à peine 4 ans, les autorités nippones commencent à s’intéresser à ces abus.

Un cadre juridique existant mais qui risque de s’affaiblir

C’est en 1987 qu’une politique de réduction du temps de travail a commencé à être engagée. Elle a permis un abaissement de la durée hebdomadaire de 48 à 46 heures au 1er avril 1988, puis de 46 à 40 heures au 1er avril 1993. S’en est suivie la réforme du droit du travail d’avril 2010, où il a été décidé que « si les heures accomplies au-delà de la durée légale du travail dépassent 60 heures par mois, elles doivent être rémunérées à un taux majoré d’au moins 50% ». Si une convention collective a été signée, le taux précédent de 25% est maintenu mais se cumule avec des repos compensatoires. Pour Makoto Iwade, « cette loi a constitué une véritable avancée au Japon, même si elle peut paraître normale dans les pays européens ».

Depuis, si un employeur souhaite imposer des heures supplémentaires à ses salariés, il est tenu de signer un accord (« l’accord 36 ») et le déposer à l’inspection du Travail. Cette obligation existait déjà avant la révision du Code du travail, « mais dans les faits, elle n’est pas souvent respectée », explique l’avocat spécialiste. Au lieu de renforcer les contrôles, le gouvernement souhaite désormais assouplir ce cadre juridique en supprimant le paiement des heures supplémentaires : c’est le projet de réforme de la réglementation du travail que le ministère du Travail veut faire adopter lors de la session parlementaire en cours et appliquer au mois d’avril 2016. Cette réforme est destinée à assouplir la durée du travail dans le cadre de la stratégie de croissance voulue par Shinzo Abe, le Premier ministre. Mais ce projet, qui comporte deux lois, suscite de nombreuses inquiétudes et débats.

L’une concerne les salariés très spécialisés gagnant 10,75 millions de yens (77 000 euros) annuels. Ces travailleurs n’auront plus d’horaires de travail et seront payés au forfait jour. L’autre concerne un public plus large, les employés spécialisés et certains commerciaux, le tout sans condition de ressources. Pour eux, il n’y aura plus d’heures supplémentaires payées, mais ils bénéficieront toujours des tarifs spéciaux de la nuit et des week-ends. Selon les conditions actuelles, 4% des employés du secteur privé, soit 1,85 million de personnes, tomberaient sous le coup de cette mesure.

Temps de présence au bureau « trop long »

Les salariés concernés seront désormais rémunérés sur leur performance, et non plus sur le temps passé au bureau, expliquent les partisans du texte, qui dénoncent par ailleurs un temps de présence au bureau « beaucoup trop long et souvent inutile pour la productivité.

Si depuis bientôt trente ans, le Japon arrive systématiquement dernier dans le classement de productivité des pays du G7 et que beaucoup d’employés effectuent un volume d’heures supplémentaires particulièrement élevé, leur entreprise n’est pas toujours responsable de ces dérives. En effet, de nombreux employés restent au bureau plus longtemps que nécessaire plus par mimétisme et par respect des conventions sociales, et non pour faire face à une charge de travail sollicitée par l’entreprise. Il n’est pas très bien vu de quitter le bureau avant son supérieur hiérarchique. Au contraire, il très valorisant de montrer son dévouement pour l’entreprise en restant le plus longtemps possible et en évitant de prendre des vacances.

Résultat, selon les derniers chiffres de l’OCDE, 22,3% des Japonais passent 50 heures ou plus chaque semaine au travail, bien au-delà des 12,7% recensés en Grande-Bretagne, 11,3% aux Etats-Unis et 8,2% en France. De plus, selon une étude ministère japonais du Travail, 16% des employés à temps plein n’ont pris aucun jour de congés payés en 2013. En moyenne, ces cols blancs ne prennent que neuf jours de congés par an, soit la moitié des vacances auxquelles ils ont droit.

« Une exploitation sans limite »

Du côté des syndicats, la réforme sur les heures supplémentaires suscite de vives inquiétudes car elle pourrait bien renforcer la pression sur les salariés et aggraver les conditions de travail des plus fragilisés. Takeshi Suzuki, le secrétaire général du syndicat de Tokyo pour les cadres qualifie même ce projet de « dangereux » : « Il permettra d’exploiter sans limite les travailleurs pour des salaires réduits. Rien n’arrêtera les employés consciencieux qui travailleront sans relâche pour remplir leurs objectifs. » De la même manière, ajoute-t-il, « les femmes auront encore plus de mal qu’aujourd’hui à concilier travail et éducation des enfants. D’autres organisations et certains juristes estiment d’ailleurs que la suppression de la durée limite du temps de travail pourrait compliquer la reconnaissance des accidents du travail en cas de surmenage, comme c’est déjà le cas des cadres.

« Les cadres appartiennent de facto à une tranche salariale sans véritable droit », souligne Makoto Iwade. En effet, cette catégorie de salariés « n’est déjà pas soumise aux dispositions relatives aux heures supplémentaires, ce qui, par conséquent, ne limite pas le nombre d’heures travaillées. Sans surprise, ils représentent la tranche salariale la plus exposée au surmenage. » D’ailleurs, dans les entreprises japonaises, « beaucoup de cadres ne sont cadres que de nom. C’est ce qui permet aux entreprises de faire travailler ces salariés sans véritable limite, tout en restant dans les clous du Code du travail. »

Les conséquences potentiellement mortelles

Au niveau national, le nombre d’heures supplémentaires pour un Japonais moyen se stabilise, selon Makoto Iwade. Ainsi, depuis 20 ans, environ « 20% des hommes de 30 ans travaillent plus de 60 heures par semaine et cette part n’a que très peu évolué ». Pourtant, les cas de suicides dus au surmenage (karojisatsu), et de karôshi (autres décès liés au surmenage) augmentent. Le nombre de suicides étant « sous-estimé en raison de sa stigmatisation dans la culture japonaise, il est difficile de connaître leur part liée aux excès de travail ». Ainsi, selon les données du ministère japonais du Travail, en 14 ans (de 1997 à 2011), les cas indemnisés de karôshi et « karojisatsu ont respectivement augmenté de 47 à 121 et de 2 à 66 cas.

Cependant en 2009, l’agence de police nationale du Japon a estimé que 10 000 suicides sur un total de 30 000 occurrences au Japon étaient liés au travail. Les entreprises responsables des abus d’heures supplémentaires qui mènent leurs salariés au suicide ou au karôshi (dont les causes médicales sont généralement des crises cardiaques et des AVC) et qui font généralement la une des journaux, sont souvent de grosses entreprises nationales. A l’image de Watomi, une chaîne de restaurants familiaux (izakaya), la chaîne de vêtements Uniqlo, ou certains sous-traitants de Toshiba ou de Nikon. Pourtant, il existe un moyen pour limiter les dérives liées à l’excès du temps de travail : un suivi médical plus strict. En effet, le ministère du Travail encourage déjà les entreprises à proposer et à financer un examen médical complet à l’hôpital aux employés qui travaillent plus de 80 heures supplémentaires par mois. Mais « certains salariés refusent d’y aller, faute de temps ou de motivation, témoigne l’avocat. De cette mainère, s’ils se suicident ou que leur santé se détériore à cause du travail, les indemnités versées en cas de litige seront revues à la baisse lors de la négociation à l’amiable entre la victime et l’entrepris. » C’est ainsi que de nombreuses entreprises parviennent à rejeter la responsabilité sur la famille de la victime de surmenage.

Dénoncer les « compagnies noires »

Sensibilisés à ces graves dérives du management à la japonaise, des journalistes, des militants et des professeurs d’université ont créé, en 2012, une association qui vise à décerner le « prix annuel de l’entreprise noire ». C’est cette « liste noire » des entreprises qui circule parmi les nouveaux diplômés chercheurs d’emploi. En ces temps de crise, si les jeunes ne peuvent pas s’offrir le luxe d’être trop exigeants, ils essaient par tous les moyens de les éviter, même pour un simple job étudiant. Pour les aider, certaines universités élaborent même leur propre liste noire basée sur le retour d’expérience de leurs anciens étudiants et la distribue ensuite aux chercheurs d’emploi.

Cette liste noire est devenue très célèbre, à tel point que le terme « black Kigyo » (compagnie noire en japonais) est passé dans le langage commun des nippons. Un temps de travail excessivement long avec plus de 140 heures supplémentaires non payées dans le mois, du harcèlement sexuel, des bas salaires, absence de congé parental, une hostilité envers les syndicats ou une discrimination à l’égard des travailleurs temporaires : la liste des critères pour être classé parmi les mauvaises entreprises au Japon montre que l’exploitation des salariés est plus que jamais d’actualité. Ryo Sasaki, avocat et un des neuf membres de l’association, tient un discours alarmant sur la gestion de ces jeunes employés : « Nous avons fondé cette association en réponse à la dégradation des conditions de travail des jeunes. Ces dernières années, en effet, leur salaire déjà très bas se combine avec des journées de travail qui s’allongent considérablement, avec des conditions de travail très pénibles qui brisent leur santé. » Ces conditions de travail, même si elles ne représentent pas la majorité des pratiques en ressources humaines au Japon, « sont loin d’être marginales », déplore-t-il. Le gouvernement compte ainsi de nombreux accidents de travail, les pires des cas étant le suicide ou le karôshi. « De plus en plus de médias relayent ces drames mais je pense que les chiffres officiels sont encore bien en-deçà de la réalité » estime l’avocat.

La nomination des entreprises noires se fait ainsi « sur la base des retours des internautes », sur des documents officiels répertoriant les blessures et/ou des maladies professionnelles confirmées par les autorités, ainsi que sur « des retours d’expérience » des salariés. Le prix le plus récent, qui a eu lieu le 30 novembre 2015 a notamment nominé des entreprises de la grande distribution, comme les supérettes 7/11. Watami avait remporté ce prix sur deux années consécutives (2012 et 2013). Cette chaîne de restaurants familiaux japonais, très connue dans le pays pour faire partie des « black companies » pour imposer à ses salariés des mauvaises conditions de travail, a reconnu sa responsabilité dans le suicide d’une employée, Mina Mori. Deux mois seulement après son recrutement, elle s’était suicidée à l’âge de 26 ans en 2008 après avoir travaillé 141 heures supplémentaires en un mois. Ce scandale ayant terni l’image de l’entreprise, la direction s’est finalement résolue à passer un accord conclu à l’amiable le 8 décembre dernier, et a accepté de payer plus de 130 millions de yens de compensation aux parents de Mina Mori.

Un problème qui commence tout juste à être pris au sérieux par les autorités

Au ministère nippon du Travail, ce problème est désormais pris au sérieux, car selon les chiffres officiels, ce type d’entreprise a augmenté de plus de moitié en l’espace de 10 ans. En septembre 2013, le ministère avait examiné 5 111 de ces entreprises qui pratiquaient un turnover particulièrement élevé, ou qui se distinguaient notamment par des antécédents judiciaires et/ou par des plaintes des employés. Cette étude avait confirmé que plus de 80% d’entre elles, soit 4189 entreprises, rentraient dans la catégorie des compagnies noires.

Cependant, sur plus de 4 millions d’entreprises présentes dans l’Archipel, ce contrôle peut paraître mineur. « L’inspection du travail est en sous effectif, ce qui n’est pas sans poser des problèmes », note Ryo Sasaki. Pour lutter efficacement contre ces entreprises, ce membre actif de l’association estime qu’il « devient nécessaire de fixer un nombre limite d’heures journalières, plutôt que d’assouplir les lois ». Une évidence pour de nombreux pays développés mais une perspective encore lointaine pour le Japon.

Par Agnès Redon à Tokyo
A propos de l'auteur
Agnès Redon
Journaliste résidant à Tokyo, Agnès Redon a effectué la plus grande partie de son parcours professionnel au Japon. D’abord reporter de terrain en presse magazine à Paris, au Liban et au Japon, elle se tourne ensuite vers la presse spécialisée (actualité sociale en France, politiques de l’emploi et formation) et travaille à temps plein pour l’agence de presse AEF (Agence emploi éducation formation) en 2012. Depuis début 2013, elle s’installe plus durablement à Tokyo et devient correspondante pour Asalyst, Japon Infos et une émission de Radio Canada ("Les samedis du monde"). Elle collabore ponctuellement avec TV5 Monde, Madame Figaro, Grazia, Néon, Le Parisien magazine et Géo. Elle est également l’auteur d’un livre recueillant les témoignages des survivants du massacre du 28 février 1947 à Taïwan, intitulé Témoignages du silence.