Société
Entretien

« Homo Japonicus : la condition des hommes japonais n’est guère enviable »

Un salaryman japonais partant au bureau, à Tokyo le 3 October 2014. (Crédit : AFP PHOTO / Yoshikazu TSUNO)
Le Japon est connu pour être un pays où l’ordre social profite aux hommes. Les femmes sont les grandes perdantes du le marché du travail, et surtout lorsqu’elles ont des enfants. Mais ce machisme social profite-t-il vraiment aux hommes ? Les enquêtes de Muriel Jolivet, sociologue basée à Tokyo, démontrent que les maris japonais se retrouvent « coincés » dans un système où toute la responsabilité financière du couple repose sur leurs épaules, alors qu’ils n’ont aucun contrôle sur “l’entreprise familiale”. La seule solution pour l’homme japonais qui étouffe est alors de « disparaître ». Entretien.
Parmi tous les hommes japonais interrogés, le seul qui se soit déclaré « heureux » est un SDF « qui dort bercé par le roulis des vagues de la Sumida ». C’était le tableau saisissant dépeignant la condition masculine publié en 2000 dans Homo Japonicus par Muriel Jolivet, professeur de sociologie à Tokyo, après une enquête fondée sur des entretiens avec des hommes japonais. 15 ans après cette enquête, si les inégalités entre hommes et femmes restent encore profondément ancrées dans la société japonaise, c’est surtout la misogynie de ce pays qui est décriée, à juste titre, dans les médias.
Si les femmes japonaises représentent 49 % des diplômés de l’université, elles ne détiennent encore que 11 % des postes de management des entreprises. Et elles n’occupent qu’1 % des sièges des comités exécutifs du pays. Mais pour la sociologue, « l’Homo Japonicus » semble lui aussi souffrir plus que jamais de ces inégalités, comme s’il était victime de son propre machisme.

ENTRETIEN

Muriel Jolivet vit à Tokyo depuis 1973. Après avoir étudié le chinois et le japonais aux Langues O, elle a poursuivi des études à Waseda (pour préparer un master sur l’intégration des jeunes par le mariage), puis dans le département de sociologie et à la faculté de pédagogie de l’université de Tokyo pour écrire une thèse, dont un condensé a été publié sous le titre « L’université au service de l’économie japonaise » (éditions Economica,1985). Elle est professeur titulaire à l’université Sophia depuis 1983 où elle donne des cours sur la société française. Ces principaux ouvrages sont notamment : Un pays en mal d’enfants – Crise de la maternité au Japon, La Découverte, 1993, Homo Japonicus, Picquier, 2000 et Japon, le crise des modèles, Picquier, 2010.

Muriel Jolivet, professeur de sociologie à l’Université de Tokyo. (Crédit : DR)
Quelle est la condition des hommes japonais, 15 ans après cette enquête ?
La situation s’est clairement aggravée pour eux. Les souffrances analysées dans mon livre n’ont jamais été aussi vives. Ces dernières années, quelques travaux de recherches ont été publiées à ce sujet au Japon et confirment en tous points ce que j’avais analysé en 1999. Notamment l’enquête menée en 2015 par la journaliste Shoko Okuda « Les hommes à la dérive: ce qui les angoisse » (« Dansei horyu: otokotachi wa nani ni obiete iru ka »), qui montre que ce sujet est toujours d’actualité.
En quoi la souffrance masculine nippone s’est-elle accentuée ?
Comme en 1999, ces hommes souhaiteraient des cadences de travail plus humaines, du temps pour réfléchir et pour être soi. Ils sont davantage soumis à des heures interminables de travail, jusqu’à 12 ou plus par jour, et ce phénomène est loin d’être marginal pour un « salaryman », un salarié en CDI appartenant à la classe moyenne japonaise. Résultat : en 2012, plus de 800 cas de karoshi (mort par exténuation au travail) ont été reconnus par les autorités publiques et concernent majoritairement des hommes. Ces excès sont également souvent pointés du doigt comme étant les causes de la dénatalité du pays. A 60 heures de travail par semaine, comment voulez-vous qu’un homme qui rentre à minuit du bureau ait encore l’énergie pour faire des enfants ?
Vous comparez le mariage au Japon à un accord financier, où l’amour n’a pas sa place. En quoi l’homme est-il perdant dans cette « entreprise » aujourd’hui ?
Le mariage ressemble en effet à une « entreprise familiale » au Japon, où les rôles sont bien répartis : l’homme rapporte l’argent, tandis que les épouses gèrent entièrement les comptes de la maison. En tant que gestionnaire financier de la famille, c’est elles qui décident de ce que leur conjoint aura le droit de dépenser pour ses propres loisirs.
Avant même d’envisager un mariage, le salaire de l’homme est donc scruté à la loupe, car on considère qu’il faudra débourser 30 millions de yens (225 000 euros) pour élever un enfant. D’ailleurs, le montant du salaire d’un homme est impitoyablement corrélé aux chances qu’il aura de se marier un jour. Selon le Meiji Yasuda Institute of Life and Wellness, 74,9 % des hommes au salaire n’excédant pas 4 millions de yens (30 000 euros) par an ne sont pas mariés en 2010, tandis que ceux qui gagnent plus de 8 millions ne représentent qu’1,7% des non mariés. Le sociologue de la famille Masahiro Yamada prévoit alors qu’un quart des jeunes hommes qui ont vingt ans en 2010 ne pourront jamais se marier et entreront dans la catégorie de célibataires a vie, faute d’argent.
Comme les Japonaises sont perdantes dans le marché du travail et dans leur carrière, elles se montrent alors très exigeantes dans leurs critères : 80 % d’entre elles posent comme condition que l’homme gagne plus de 6 millions de yens par an (45 000 euros). Finalement, elles semblent avoir une calculette à la place du cœur. L’amour n’a pas vraiment sa place dans le mariage : la passion s’exerce à l’extérieur, ce qui rend un amour impossible. On le voit souvent dans le kabuki, dont la seule issue est parfois le double suicide.
70% des Japonaises arrêtent de travailler lorsqu’elles se marient ou à la naissance du premier bébé. Est-ce une liberté pour elles ?
Un temps de travail excessivement long avec des heures supplémentaires non payées dans le mois, le harcèlement sexuel, des brimades vis-à-vis des femmes enceintes, l’accès difficile au congé parental : voilà à quoi s’exposent celles qui voudront concilier vie familiale et carrière. Dans ce contexte, on peut comprendre que le soulagement est immense pour certaines quand elles deviennent femmes au foyer. Contrairement aux hommes, dans ce pays, d’une femme on n’attend peut-être toujours rien, mais libre à elle de tirer parti de sa condition pour faire ce que bon lui semble.
Aujourd’hui, avec Internet, les femmes sont de plus en plus nombreuses à lancer des petits business qui parfois fonctionnent très bien. Plus globalement, le Japon est le paradis des loisirs créatifs destinés aux femmes qui ont du temps pour elles. Ainsi, rencontre-t-on fréquemment de très jeunes femmes éduquées et intelligentes qui une fois mariées n’ont qu’une seule idée en tête : s’arrêter de travailler et s’investir dans des loisirs épanouissants.
Comment la crise économique a-t-elle particulièrement fragilisé l’homme marié ?
En cas d’incident de parcours dans la carrière de Monsieur, l’issue peut être tragique : 70 % des divorces au Japon ont une cause économique, plus précisément la perte d’emploi du mari. Il existe même une expression qui désigne le phénomène des divorces après une perte d’emploi : le ristora rikon, littéralement la restructuration (d’une entreprise) à la suite de laquelle des hommes perdent leur emploi puis leur femme. Le Japon ne cessant de s’enfoncer dans l’impasse économique et la déflation, ce phénomène risque de s’accentuer.
Depuis les années 1920 et jusqu’à la fin des années 1980 avant l’éclatement de la bulle économique, l’Archipel avait construit son marché du travail sur la base de l’emploi à vie, un système en voie de disparition, laissant place à une précarité montante. L’entreprise s’engageait à conserver le salarié jusqu’à l’âge de la retraite, à savoir 60 ans. Dans ce contrat « moral », l’entreprise apportait la sécurité de l’emploi et la garantie d’une rémunération tandis que le salarié apportait son adhésion et une fidélité sans faille aux objectifs de l’entreprise. En 2015, le déclin des salariés bien rémunérés et du nombre d’emplois en CDI est inextricablement lié à de nombreux autres maux économiques du pays : la déflation, une productivité économique plus faible, un taux de pauvreté plus élevé. Ainsi, selon les derniers chiffres publiés par le ministère nippon des Affaires sociales, en 2012, plus de 16% de la population vivait sous le seuil de pauvreté [plaçant le pays en quatrième position des pays affichant le taux de pauvreté le plus élevé selon l’OCDE, NDLA]. Ce contrat social semble donc être de l’histoire ancienne : on compte désormais 39 % d’emplois précaires dans la population active japonaise, contre 19% il y a vingt ans.
Quand les femmes craquent au travail, elles ont le loisir de se reconvertir dans d’autres activités car cela est toléré dans la société japonaise. Il y a donc des issues pour elles, même dans ce contexte défavorable. Pour les hommes, c’est une autre histoire : soit ils endurent, soit ils s’autorisent à souffler en se reconvertissant dans des emplois temporaires, contractuels ou tarifés a l’heure ; soit, quand plus aucun espoir n’est permis, ils mettent fin a leurs jours ou « s’évaporent » (ce qui peut sauver leur famille de dettes contractées et impayés), en allant dormir sous les ponts… Pour fuir la honte ou le déshonneur du chômage, des dettes et de l’échec, quelque 90 000 Japonais choisissent ainsi, chaque année, de disparaître, en prenant une nouvelle identité ou en échouant à la rue.
Propos recueillis par Agnès Redon à Tokyo
A propos de l'auteur
Agnès Redon
Journaliste résidant à Tokyo, Agnès Redon a effectué la plus grande partie de son parcours professionnel au Japon. D’abord reporter de terrain en presse magazine à Paris, au Liban et au Japon, elle se tourne ensuite vers la presse spécialisée (actualité sociale en France, politiques de l’emploi et formation) et travaille à temps plein pour l’agence de presse AEF (Agence emploi éducation formation) en 2012. Depuis début 2013, elle s’installe plus durablement à Tokyo et devient correspondante pour Asalyst, Japon Infos et une émission de Radio Canada ("Les samedis du monde"). Elle collabore ponctuellement avec TV5 Monde, Madame Figaro, Grazia, Néon, Le Parisien magazine et Géo. Elle est également l’auteur d’un livre recueillant les témoignages des survivants du massacre du 28 février 1947 à Taïwan, intitulé Témoignages du silence.