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La flotte chinoise dans les eaux des Philippines : l'art de se tirer une balle dans le pied ?

Deux des 220 navires chinois ayant jeté l'ancre au récif Whitsun, à 320 km de l'île philippine de Palawan en mer de Chine du Sud, le 27 mars 2021. (Source : Japan Times) T
Deux des 220 navires chinois ayant jeté l'ancre au récif Whitsun, à 320 km de l'île philippine de Palawan en mer de Chine du Sud, le 27 mars 2021. (Source : Japan Times) T
Le 7 mars dernier, les garde-côtes des Philippines ont découvert quelque 220 bateaux de pêche et navires des garde-côtes chinois naviguant en formation dans une zone contestée du récif Whitsun. Elle est située à l’intérieur de la Zone économique exclusive des Philippines mais la Chine la revendique partie intégrante de son territoire. Le régime chinois cherche sans doute à tester l’administration de Joe Biden en mer de Chine méridionale. Mais n’a-t-il pas commis une erreur stratégique ?
Sitôt la flottille découverte, les Philippines protestent auprès de Pékin. L’ambassade de Chine tente quelques jours plus tard de calmer les esprits en expliquant que ces bateaux ne participent à aucun exercice militaire mais ont trouvé refuge dans la zone en raison du mauvais temps. Mais il faut bien vite se rendre à l’évidence : le beau temps revenu, les bateaux ne sont pas repartis. Ils sont là pour rester.
Depuis, l’affaire ne cesse de s’envenimer, au point que le président philippin Rodrigo Duterte, pourtant un ardent pro-chinois, est amené à prendre les choses en mains. Ses assistants critiquent publiquement la Chine, estimant ce lundi 5 avril que cette incursion dans les eaux nationales est de nature à porter tort aux relations bilatérales.
Pékin a beau insister sur le fait que ces navires ne sont que des bateaux de pêche, l’évidence est là : la flottille est bel et bien encadrée par des bâtiments militaires. L’avocat personnel du chef de l’État philippin, Salvador Panelo, explique que la présence prolongée de ces bateaux représente « une tâche » sur les relations entre Manille et Pékin et risque de dégénérer « en une hostilité que les deux pays ne voudraient probablement pas emprunter. Nous pouvons négocier sur des questions d’inquiétude et de bénéfice mutuels, mais ne commettez pas d’erreur : notre souveraineté n’est pas négociable. »
Le porte-parole de Duterte, Harry Roque, enfonce le clou lors d’une conférence de presse : « Nous ne céderons pas un pouce de notre territoire national ou de notre Zone Economique Exclusive. » « Nous sommes prêts à défendre notre souveraineté nationale et à protéger les ressources maritimes des Philippines », renchérit le secrétaire à la Défense Delfin Lorenzana.

Virage à 180 degrés

Ces déclarations marquent un virage sur l’aile à 180 degrés de la position des Philippines à l’égard de la Chine. En effet, l’archipel s’était montré, ces dernières années, fort accommodant envers Pékin tout en prenant lentement ses distances avec les États-Unis.
Pour ne pas froisser les Chinois, Rodrigo Duterte était allé jusqu’à ignorer une décision de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye rendue en 2016 à la demande même des Philippines : elle invalidait les revendications chinoises en mer de Chine du Sud et donnait raison à Manille. Un jugement dangereux selon le président philippin, qui déclara à de nombreuses reprises que confronter la Chine risquait de mener à la guerre.
Pékin revendique plus de 80 % de la mer de Chine du Sud, soit toutes les îles Spratleys et Paracels, et délimite ce territoire d’une superficie de quelque 3,5 millions de kilomètres carrés, par le fameux « tracé en neuf traits » qui s’étend de la côte méridionale chinoise jusqu’au sud de la Malaisie. Mais la Chine n’en démord pas et proclame sa souveraineté sur ces vastes étendus à grands coups de considérations historiques souvent fictives.
Bruneï, la Malaisie, Taïwan et le Vietnam se disputent également une souveraineté totale ou partielle sur la mer de Chine du Sud, zone hautement stratégique par où transite plus de 40 % du trafic maritime mondial et qui pourrait receler d’énormes gisements sous-marins de pétrole et de gaz, sans compter des ressources halieutiques qui paraissent inépuisables.

Washington dans la brèche

Cette affaire semble bien attester d’une erreur stratégique grossière de la Chine : la crise avec Manille a éloigné les Philippines de sa zone d’influence pour les précipiter à nouveau dans les bras des Américains. De l’art de se tirer une balle dans le pied.
Immédiatement, Washington s’est engouffré dans la brèche. Le secrétaire d’État Anthony Blinken a ainsi déclaré le 29 mars que son pays se tenait aux côtés des Philippines après l’incursion de la « milice maritime chinoise ». « Les États-Unis se tiennent aux côtés de notre allié, les Philippines, face à la flotte armée de la République populaire de Chine aux abords du récif Whitsun. Nous serons toujours du côté de nos allies et nous défendrons l’ordre international base sur des règles », a-t-il tweeté.

« Les réactionnaires n’auront soulevé une pierre que pour se la laisser retomber sur les pieds », avait dit Mao Zedong dans une déclaration restée célèbre. Cette déclaration, le régime de Pékin peut aujourd’hui se l’appliquer à lui-même. D’autant plus que les Philippines viennent de faire une autre étrange découverte jeudi 2 avril : la marine chinoise aurait, selon toute vraisemblance, construit plusieurs structures en dur sur des récifs appelés Union Banks, dont fait d’ailleurs partie le récif Whitsun. Une preuve de l’intention de Pékin de continuer à militariser la mer de Chine du Sud.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.