Politique
Analyse

Mer de Chine du Sud : la "langue de bœuf" chinoise un peu trop baveuse pour Jakarta

Détail de la carte établi par la Chine de Nankin en 1947
Détail de la carte établie par la Chine de Nankin en 1947, où l'on voit comment les îles Natuna sous le contrôle des Indes néérlandaises à l'époque, sont tout près de la "ligne à neuf traits". Cette ligne délimite, selon les Chinois, la zone qui leur revient dans la région, c'est-à-dire presque toutes les îles de la Mer de Chine du Sud. (Source : Wikimedia Commons)
Si dans les Spratleys, ou dans les Paracels, l’Indonésie ne revendique rien, elle apprécierait visiblement que la Chine clarifie ses revendications concernant les eaux situées à l’ouest de Bornéo, autour des nombreuses îles Natuna, que Jakarta administre depuis son indépendance. Un héritage des Indes néerlandaises, conforté par le droit international actuel, mais dans lequel des marins chinois se sont fait prendre le week-end dernier en pleine pêche illégale, selon les autorités. Des faits qui ont donné lieu à un face-à-face tendu entre un navire indonésien et des gardes-côtes chinois en mer de Chine méridionale.

Contexte

En mer de Chine du Sud, la raison profonde des tensions entre les pays réside dans le flou prêté la Chine au sujet de ses ambitions dans la zone. Les revendications chinoises, brandies et affinées depuis des décennies par Nankin puis Pékin, et par extension par l’ancien régime nationaliste chinois établi à Taïwan, prennent la forme d’une « ligne en neuf traits : une sorte de « langue de bœuf », selon l’expression consacrée, dessinée sur la quasi-intégralité de la carte de la mer de Chine du Sud. Nombre de pays se plaignent du fait que la Chine n’est jamais sortie de l’ambiguïté à ce sujet, refusant de publier les coordonnées exactes du parcours de cette ligne maritime qui, pourtant, fait fi des Zones économiques exclusives (ZEE) revendiquées par ses voisins.

La Chine considère, comme Taïwan, sur la base d’une exploration maritime particulièrement ancienne et retranscrite au fil des siècles par écrit, que ce qui est compris dans cette « langue de boeuf » lui appartient, y compris les ressources avérées ou supposées que ces eaux renferment. On y retrouve notamment l’archipel des Paracels, revendiqué également par le Vietnam, ainsi que les îles Spratleys, revendiquées tout ou partie par le Vietnam, les Philippines, Brunei ou encore la Malaisie.

Au contraire du lointain Japon par exemple, l’Indonésie souhaiterait ne pas être mêlée à ces tensions territoriales qui agitent ses voisins. Mais à son corps défendant, elle se retrouve impliquée, car la « ligne en neuf traits » va jusqu’aux fameuses îles Natuna. Selon la dernière version de la carte chinoise datée de 2014, les îles elles-mêmes ne sont pas incluses, mais les eaux environnantes, qui devraient revenir à l’Indonésie selon la CNUDM (la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer), entrent bel et bien dans les plans chinois.

Carte de la mer de Chine du Sud émise en 1947 par le pouvoir nationaliste chinois de Nankin.
Carte de la mer de Chine du Sud émise en 1947 par le pouvoir nationaliste chinois de Nankin. (Source : Wikimedia Commons)

Des navires gardes-côtes chinois dans les eaux indonésiennes

Un « bras de fer » sino-indonésien, du genre tendu, sur les eaux. Et ce à quelques encablures des îles Natuna, administrées par la province indonésienne des îles Riau. A défaut d’être une première (des précédents sont survenus en 2010 et 2013, rappelle The Diplomat), l’incident survenu le week-end dernier dans le sud-ouest de la mer de Chine méridionale est sensible.

La Chine et l’Indonésie sont en effet des partenaires aux relations économiques étroites. Par ailleurs, Jakarta, qui n’a aucune revendication à faire valoir dans les explosives îles Spratleys ou Paracels, tâche normalement de rester à l’écart de ces bisbilles incessantes, qui empoisonnent les relations entre Pékin et nombre de ces voisins depuis des années. Une neutralité rare dans la région, et que la Chine apprécie, on l’imagine.

Aussi, lundi 21 mars, la presse indonésienne s’est efforcée de relater les faits avec la plus grande minutie possible. Ce qui n’a pas empêché que certains détails varient d’une version à l’autre, comme le nombre de navires chinois impliqués, et leur mode opératoire. « L’incident, écrit The Jakarta Post, a commencé samedi vers 2h de l’après-midi [vraisemblablement 2h15, NDLR], lorsque les autorités d’Indonésie ont repéré le vaisseau chinois Kway Fey 10078 […] à la position 05°05’866” N/109°07’646” E. »

« A 3h de l’après-midi, poursuit The Jakarta Post, le patrouilleur KP HIU 011, du ministère [indonésien] de la Pêche et des Affaires maritimes, a pris le contrôle du vaisseau et de son équipage de huit membres, au motif qu’ils pêchaient illégalement par chalutage. » La presse s’accorde à dire qu’après cette interpellation, le patrouilleur indonésien a alors entrepris d’escorter le navire fautif jusqu’à une base navale dans les îles de Natuna, histoire d’effectuer de plus amples vérifications.

Mais lors de cette escorte, dans la nuit de samedi à dimanche, les gardes-côtes chinois sont intervenus, à quelques encablures seulement des Natuna, et donc en pleine Zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles nautiques revendiquée par Jakarta sur la base de la Convention internationale sur le droit de la mer (CNUDM) autour de ces îles. Donnant ainsi lieu au fameux « bras de fer » entre navires officiels indonésiens et gardes-côtes chinois.

Les îles Natuna sur notre carte interactive de l’Asie –
Combien de navires chinois sont-ils entrés en action ? Un ? Deux ? Une collision a-t-elle eu lieu, comme l’écrit The Jakarta Post, pour empêcher les Indonésiens de ramener le bateau de pêche incriminé où ils le souhaitaient ? L’ampleur de l’incident n’est pas claire. Dans l’immédiat, l’histoire retiendra la version du magazine indonésien Tempo, selon laquelle l’effort des Indonésiens a été « contrecarré », sans agression mentionnée, par « un vaisseau de la Garde côtière chinoise ».

Ce dernier serait en effet parvenu à faire revenir le bateau de pêche hors des eaux indonésiennes, sans son équipage cependant, à l’aide d’une sommation orale. « Par radio, un vaisseau pleinement armé des gardes-côtes chinois a demandé que le Kway Fey soit relâché, relate Tempo. Par souci de sécurité mutuelle, les Indonésiens ont accédé à cette demande. »

Pékin à Jakarta : « Nous sommes amis après tout »

Après la parution de ces différents rapports dans les médias, à en croire l’agence de presse Bloomberg, les Chinois auraient tenté de dissuader l’Indonésie de communiquer au sujet de cet incident. « Un diplomate chinois de haut niveau a appelé un officiel du gouvernement indonésien avec une requête : n’en parlez pas aux médias, nous sommes amis après tout. » Et Bloomberg de commenter : « Cette demande est restée lettre morte, puisque des officiels à Jakarta ont convoqué une conférence de presse pour se plaindre des agissements de la Chine. »

De facto, la ministre indonésienne de la Pêche et des Affaires maritimes a pris la parole. Le Jakarta Globe rapporte ses propos : « Nous allons convoquer l’ambassadeur chinois pour discuter de la question. Car dans le processus de capture du navire, un bras de fer a eu lieu. Nous respectons la Chine, mais nous devons également faire respecter notre souveraineté. Nous voulons éviter qu’un incident bien plus sérieux ait lieu, donc nous nous en tenons à l’arrestation des huit membres d’équipage. Le bateau est reparti, mais nous gardons les huit hommes en détention pour les besoins de l’enquête. »

La ministre a par ailleurs écrit une lettre au président indonésien Joko Widodo, qui avait fait du respect de la souveraineté maritime un argument de campagne avant son élection. Dans cette missive, elle appelle à des opérations de surveillance accrues, et à un renforcement de la loi : « Nous devons amener les KRI [navires de guerre de la République d’Indonésie, NDLR] plus souvent dans les mers telles que Natuna. »

Le Jakarta Globe rapporte également une réaction venue de l’ambassade de Chine dans la capitale indonésienne, qui n’aura pas manqué de crisper la situation encore un peu plus, en évoquant une « zone de pêche traditionnelle chinoise », dans laquelle « un bateau de pêche chinois était en train d’effectuer ses opérations de routine, lorsqu’un vaisseau indonésien armé l’a chassé ». Et le porte-parole de l’ambassade chinoise d’appeler à la libération des pêcheurs : « Nous espérons que la partie indonésienne saura traiter proprement cette situation, en tenant compte du tableau global de nos relations bilatérales. »

A l’origine, le partage des puissances coloniales

Fin octobre 2015, dans un article consacré aux îles Natuna sur Asialyst, notre confrère Anda Djoehana Wiradikarta faisait un rappel sur l’historique de cet archipel, autrefois inclus dans le sultanat de Riau. « En 1824, écrit le chercheur, les Pays-Bas et le Royaume-Uni signent à Londres un traité dont le but est de mettre fin aux tensions entre les deux puissances, qui entendent toutes deux contrôler le commerce international en Asie du Sud-Est. Dans ce partage, Johor revient aux Britanniques et les îles Riau aux Néerlandais, comme le rapporte Michael Leifer dans son ouvrage de 1978, Malacca, Singapore, and Indonesia. Aujourd’hui, les îles Riau forment une province de la République d’Indonésie, héritière des Indes néerlandaises. »

Anda Djoehana Wiradikarta explique que la fameuse carte des revendications chinoises est l’objet de frictions sino-indonésiennes depuis au moins 25 ans. Il rappelle qu’en avril 2014, dans The Wall Street Journal, le chef des armées indonésiennes, le général Moeldoko, écrivait ceci : « L’Indonésie est consternée par le fait que la Chine ait inclus des parties des îles Natuna dans sa ligne en neuf traits ; paraissant donc revendiquer un segment de la province indonésienne des îles Riau dans son territoire. »

Et de rapporter ces propos du président indonésien Joko Widodo, datés de 2015 : « La ligne en neuf traits que la Chine dit être la démarcation de sa frontière maritime n’a aucune base dans quelque loi internationale que ce soit. » « Et comme pour faire écho à sa déclaration », ajoutait notre confrère, le gouvernement indonésien annonçait au mois de juillet suivant un projet de construction d’une nouvelle base militaire pour garder les zones frontalières en bordure de mer de Chine du Sud, confirmée en septembre par le ministre de la Défense, qui avait déclaré : « Nous équiperons Natuna d’un port et allongerons la piste de sa base aérienne militaire. »

A la recherche du « juste milieu » diplomatique

Signe que la tension suscitée par l’intervention chinoise près des îles indonésiennes semble réelle, un bateau de pêche taïwanais aurait essuyé des rafales dans le détroit de Malacca quelques dizaines d’heures après les faits. « L’agence de pêche taïwanaise a déclaré que deux thoniers palangriers passaient par les eaux d’Indonésie tôt lundi lorsque qu’ils auraient été pris en chasse et pris sous le feu de vaisseaux officiels », relate The Japan Times, qui précise que selon la même source, l’un des deux palangriers présentaient plus de dix impacts de balles.

Était-ce l’œuvre de pirates, ou de navires officiels indonésiens ? Le Premier ministre taïwanais n’exclut rien dans l’immédiat. Mais « même s’il s’agit de la zone économique indonésienne, nos bateaux peuvent passer par là sans causer le moindre dommage, donc il reste beaucoup de choses à clarifier », estime Chang San-cheng, pour qui il serait « inacceptable » que l’Indonésie ait eu recours à la violence, « même si notre bateau était engagé dans une pêche illégale ».

Jusqu’ici, l’Indonésie cherche le juste milieu au niveau diplomatique. Mais comme souvent en mer de Chine méridionale, l’affaire serait peut-être plus simple si les eaux de Natuna n’étaient pas considérées comme un champ de gaz naturel majeur dans le monde. Dès 1995, l’Indonésie avait dû annoncer qu’elle augmenterait les patrouilles aériennes autour de ces îles pour protéger le champ de gaz en cours de développement, comme le rapporte Anda Djoehana Wiradikarta, par la compagnie pétrolière américaine Exxon et Pertamina, le géant étatique indonésien de l’or noir.

Par Igor Gauquelin
Tags de l'article
A propos de l'auteur
Igor Gauquelin
Igor Gauquelin est journaliste, spécialisé sur l'écrit et le format numérique. Après des collaborations et des passages plus ou moins longs en presse régionale à Montpellier et Lyon, puis au sein des rédactions de Mediapart et de la Croix à Paris, il a rejoint en janvier 2012 la rédaction multimédia de Radio France Internationale, alors en pleine mutation. Journaliste « touche-à-tout » et responsable d'édition multimédia sur rfi, il continue de signer ponctuellement ses propres reportages en France et à l'international.