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Spratleys: pourquoi les Chinois ont-ils jeté l'ancre près de l'atoll Jackson ?

Filipino students shout anti-Chinese slogans during a rally near Malacanang Palace in Manila on March 3, 2016, to denounce reported Chinese vessels dropping anchor near a South China Sea atoll also claimed by the Philippines. (Crédits : TED ALJIBE / AFP)
La diplomatie chinoise a confirmé, mercredi 2 mars 2016, avoir envoyé récemment des navires près d’un atoll revendiqué par plusieurs de ses voisins en mer de Chine méridionale, dans la partie orientale des Spratleys, à moins de 200 milles marins des côtes philippines. Une opération d’utilité publique, explique Pékin, mais qui rappelle à Manille quelques douloureux précédents.

Contexte

A une soixantaine de kilomètres au sud de Jackson, on trouve l’atoll « Mischief », chasse gardée présumée des Philippines jusqu’en 1994-95, avant que les Chinois, revenus dans les Spratleys à partir de 1987-88, ne s’y installent pour, officiellement à l’époque, construire des huttes afin que les pêcheurs puissent s’abriter pendant la mousson. Sauf que 26 ans plus tard, Mischief n’est même plus accessible pour les Philippins, puisque les Chinois en ont fait leur poste avancé dans l’est des Spratleys. Comme Subi et d’autres récifs, Pékin a transformé Mischief en île artificielle, et y construit actuellement des d’installations potentiellement militaires, dont une piste d’atterrissage.

Les relations sino-philippines sont difficiles. En 2011, rappelle The Philippine Star, un navire chinois aurait effectué « des tirs de sommation sur des pêcheurs philippins » près de Jackson. Puis, en 2012, les Chinois ont pris par la force le contrôle des hauts-fonds de Scarborough, situés bien plus au Nord en dehors des Spratleys, mais à quelque 220 kilomètres des côtes philippines seulement. Un incident de pêche avait alors débouché sur une brève confrontation entre les marines des deux pays. Les Philippins s’étaient retrouvés dépassés en nombre et en armes, et les Chinois n’ont plus jamais quitté les lieux.

Après cela, Manille a pris la tête des pays contestant l’expansion chinoise dans la région. Il peut arriver au président philippin d’être véhément, par exemple lorsqu’il compare la situation régionale actuelle à l’Europe des années Hitler, ce qui donne systématiquement lieu à des réponses musclées de Pékin. Mais Manille a surtout lancé en 2013 une procédure d’arbitrage devant le Tribunal international du droit de la mer (Tidu), créé dans le cadre de la Cnudm, et a rassemblé tous les documents à sa disposition pour prouver sa souveraineté sur Scarborough et sa partie des Spratleys.

L'atoll Jackson
L'atoll Jackson, parfois surnommé "Jackson Five" en raison de sa configuration, photographié par la NASA le 21 avril 2001. (Source : Wikimedia Commons / Domaine public)

Une excellente raison de s’approcher de l’atoll Jackson

Des navires chinois ont récemment été envoyés dans une zone maritime passablement tendue, marquée par la promiscuité et revendiquée par trois autres pays : Vietnam, Taïwan et Philippines. Cela s’est passé dans la partie est des explosives îles Spratleys à quelque 250 kilomètres environ des côtes philippines de Palawan. Les Chinois se sont approchés d’un atoll qu’ils revendiquent sous le nom de « Wufang », mais que les Philippins appellent « Quirino », lorsqu’ils ne reprennent pas son nom anglo-saxon, « Jackson ».

Nuance cependant : Pékin avait une excellente raison de s’approcher de l’atoll Jackson, a soutenu ce mercredi 2 mars le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères chinois. Fin 2015, a expliqué Hong Lei, « un vaisseau étranger » (un bateau de pêche philippin, en fait) s’était échoué dans la zone du lagon. La Chine a donc entrepris de le dégager depuis lors, à l’aide de remorqueurs. « Si le bateau avait été laissé là plus longtemps, il aurait fini par devenir un danger pour la sécurité des navigateurs, et aurait provoqué des dégâts dans l’environnement marin », justifie Hong Lei.

Le diplomate chinois précise que c’est la Force de secours en mer (CRS), dépendante du ministère chinois des Transports, qui a mené l’opération, et non les gardes-côtes. Mais pendant cette dernière, a-t-il concédé, effectivement, « la partie chinoise a demandé aux bateaux de pêcheurs positionnés près de ces eaux de rester à l’écart » pour des raisons de sécurité. Pour le reste, Hong Lei a tenu à le redire encore une fois : la Chine a selon luie une « souveraineté indiscutable sur l’ensemble des îles Nansha [nom chinois des Spratleys, NDLR], ce qui inclut l’atoll Wufang et les eaux adjacentes. »

Voir notre carte interactive de la zone de l’atoll Jackson :

Démonstration de la souveraineté chinoise dans la zone

Un peu plus tôt dans la journée du 3 mars, c’est le journal The Philippine Star qui avait lancé l’alerte. « Quirino, alias l’atoll Jackson, de longue date une source riche pour les pêcheurs de Palawan, mais aussi de la partie sud de Luçon, des Visayas occidentales et même de Manille, est désormais sous contrôle chinois de fait. Des vaisseaux chinois gris et blancs n’ont pas quitté les lieux », écrivait le quotidien philippin, laissant penser que des gardes-côtes, et non des remorqueurs, menaient les opérations autour de l’épave. Ces bateaux « nous empêchent d’accéder à notre zone de pêche traditionnelle », se lamentait notamment un pêcheur du Mindoro occidental dans les colonnes du même journal.

Le ministère philippin des Affaires étrangères a confirmé que des vaisseaux chinois avaient été aperçus dans la zone ces derniers temps. Mais selon le site d’analyse The Diplomat, le ministère a aussi déclaré que ces bateaux n’étaient plus sur place à la date du 2 mars. Cela étant, l’affaire risque de s’ajouter aux nombreux griefs opposant Manille et Pékin au sujet des Spratleys, quelle que soit la nature des bateaux repérés. Car si les embarcations des sauveteurs chinois ont des objectifs bien distincts de ceux des gardes-côtes chinois, « une opération du CRS présuppose, et démontre, la souveraineté chinoise dans la zone », souligne The Diplomat.

Selon le site d’analyse, « remorquer un navire abandonné sur l’atoll Jackson peut être utile à la sécurité de navigation, mais cela constitue également une démonstration du contrôle et de l’administration par la Chine d’un élément revendiqué par d’autres Etats. » Après tout, le mandat du CRS, selon son propre site internet, est précisément de faire face aux « accidents maritimes survenus dans les eaux chinoises ». L’affaire de l’atoll Jackson pourrait donc devenir un avatar supplémentaire de la fameuse « stratégie du fait accompli », discipline qui prévaut de longue date dans les Spratleys et dont Pékin est devenu maître.

Carte de l'archipel des îles Spratleys, en mer de Chine méridionale
L'archipel des îles Spratleys, en mer de Chine méridionale. En rouge, l'atoll Jackson. (Source : Australian National University / College of Asia & the Pacific)

Dans la Zone économique exclusive des Philippines

Les Philippins ont lancé leur propre « chasse » aux îles Spratleys il y a près de 50 ans. L’atoll Jackson n’est pas vraiment une pièce de leur dispositif, contrairement à d’autres territoires comme l’île « Thitu », alias « Pagasa », position la plus à l’ouest de Manille en mer de Chine (la plus lointaine, donc) et seule île contrôlée par les Philippines qui soit dotée d’une piste d’atterrissage. C’est aussi un poste d’observation privilégié pour Manille lorsqu’il s’agit de dénoncer les travaux chinois dans la région, puisque Subi, l’une des positions fortes de Pékin, est à une vingtaine de kilomètres au sud de Thitu.

En revanche, contrairement à la lointaine Thitu, l’atoll de Jackson est clairement situé dans la Zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles marins revendiquée par Manille dans le cadre de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM). Et à une vingtaine de kilomètres au nord de Jackson, on trouve ainsi l’île « Nanshan » (alias « Nawak » pour Manille), une position elle aussi occupée et habitée par des Philippins depuis des dizaines d’années, comme sa voisine, l’île « Flat » alias « Patag », située à une dizaine de kilomètres plus au Nord.

Pour les Philippins, Nanshan, Flat et Jackson sont à mi-chemin entre la terre ferme et Thitu. « Quirino [Jackson, NDLR] est sur notre chemin lorsque nous voyageons de Palawan jusqu’à Pagasa [Thitu, NDLR]. Nous nous y arrêtons normalement pour nous reposer », explique à Reuters le maire de Thitu et administrateur philippin de la région. Eugenio Bito-onon Jr trouve la situation « très alarmante et ne croit pas aux justifications chinoises. « Je ressens autre chose. Les Chinois essaient de nous choquer en mettant en place un checkpoint imaginaire », estime-t-il, parlant d’une « violation claire de notre droit de voyager ».

Une présence chinoise bientôt permanente ?

Désormais, la question est de savoir si la Chine compte en rester là, ou si le contrôle du trafic autour de Jackson l’intéresse plus étroitement. Les Philippins se montreront, à n’en pas douter, attentifs. « Le mois dernier, des navires chinois gris et blanc – vraisemblablement des vaisseaux de surveillance navale et maritime – ont harcelé un navire logistique de la marine philippine près des hauts-fonds de Hasa-Hasa (Half-Moon), une autre zone de pêche philippine », relate The Philippine Star. « Il y a aussi des bateaux autour des hauts-fonds d’Ayungin (Second Thomas), donc nous voulons vérifier si cette présence est permanente », explique Restituto Padilla, porte-parole de l’armée philippine, à l’agence de presse Reuters.

Depuis que Pékin contrôle Mischief, ces dernières années, des pêcheurs chinois sont allés naviguer jusque dans le parc naturel des récifs de Tubbataha, au coeur de la mer de Sulu au beau milieu de l’archipel philippin. L’attitude des Chinois frustre Manille. Après l’affaire de l’atoll Jackson, le président Aquino a déclaré : « Nous avons discuté avec eux à maintes reprises. Le problème, c’est qu’ils disent tout le temps que ces territoires sont tous les leurs. » De son côté, le candidat à la présidence Manuel Roxas II a invité son pays, un allié de longue date des Etats-Unis dans la région, à garder sa modération : « Il est important que nous restions sobres, car si nous utilisons la violence, nous ne savons pas comment cela va se finir »

Par Igor Gauquelin
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A propos de l'auteur
Igor Gauquelin
Igor Gauquelin est journaliste, spécialisé sur l'écrit et le format numérique. Après des collaborations et des passages plus ou moins longs en presse régionale à Montpellier et Lyon, puis au sein des rédactions de Mediapart et de la Croix à Paris, il a rejoint en janvier 2012 la rédaction multimédia de Radio France Internationale, alors en pleine mutation. Journaliste « touche-à-tout » et responsable d'édition multimédia sur rfi, il continue de signer ponctuellement ses propres reportages en France et à l'international.