Politique
Fenêtre sur les mers de chine

 

Radars dans les Spratleys: les "grandes oreilles" de Pékin en mer de Chine

L'île artificielle créée par la Chine sur le recif Cuarteron
L'île artificielle créée par la Chine sur le recif Cuarteron, photographiée le 24 janvier 2016. (Copyright : CSIS Asia Maritime Transparency International / DigitalGlobe)
Une semaine après l’annonce du déploiement de missiles sol-air dans l’archipel des Paracels, la Chine refait les gros titres. Selon le cercle de réflexion et d’influence américain CSIS, Pékin pourrait avoir dressé un radar haute fréquence sur l’île artificielle de Cuarteron, tout au sud des îles Spratleys. Une information porteuse d’enseignements aux yeux du think tank, particulièrement rigoureux lorsqu’il s’agit d’observer l’évolution quotidienne de la situation en mer de Chine méridionale. D’autant que les avions de combat chinois commencent à pointer le bout de leur nez dans ce vaste territoire de toutes les revendications, selon le commandement militaire américain dans le Pacifique (USPACOM).
La semaine dernière, lorsque la presse américaine a révélé que des missiles sol-air avaient été transférés par la Chine dans l’archipel des îles Paracels, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a répondu que les médias occidentaux se trompaient de débat. Et de les inviter, sans infirmer ni confirmer les informations dont on lui faisait part, à se pencher sur d’autres installations dressées par Pékin dans la région : des phares, des stations météorologiques et des structures permettant par exemple de sauver ou d’abriter des pêcheurs en mer.

« Phares » contre « tours radars »

Au fond, selon le chef de la diplomatie chinoise, Pékin a déployé en mer de Chine méridionale des « services publics » qui seront bénéfiques à la communauté internationale dans son ensemble. La Chine souhaite en effet, selon le ministre, jouer le « rôle positif » qui lui revient dans cette zone, en tant que « plus grand Etat littoral de mer de Chine du Sud », face aux grands enjeux auquel le monde fait face. Le dernier Livre blanc de la Défense chinoise évoque par exemple le terrorisme, la piraterie et les changements climatiques.

Xi Jinping lui-même a promis, devant son homologue américain Barack Obama, de ne pas militariser la sous-région. Mais il semblerait que les équipes du très sérieux Center for Strategic and International Studies (CSIS) aient décidé une nouvelle fois de confronter à la réalité les dires du chef de la diplomatie chinoise et de son président, par le biais de leur site internet dédié, intitulé Asia Maritime Transparency Initiative (AMTI). Ce dernier, qui chronique jour après jour l’évolution de la situation en mer de Chine du Sud, vient en effet de publier un nouveau dossier bardé d’imageries satellites inédites.

Dans ce nouveau dossier, AMTI s’intéresse spécifiquement à certaines tours construites par Pékin dans les Spratleys. Mais loin de se focaliser sur les phares comme le souhaiterait Wang Yi, le CSIS s’est plutôt penché sur d’autres types de tours, à savoir des « tours radars ». Pas uniquement des tours d’ailleurs, puisqu’il est aussi question d’un radar d’un autre type, à « haute fréquence ». Et sur la base de toutes ces photos, les équipes du think tank américain constatent une nouvelle fois que les installations construites en mer par les Chinois ne revêtent pas seulement un caractère civil, mais aussi stratégique et donc potentiellement militaire.

Comment la Chine a pris le dessus dans les Paracels et les Spratleys

Depuis des décennies, la République populaire de Chine revendique la quasi intégralité des territoires qu’abrite la vaste mer de Chine méridionale, au sud de son territoire. Au nord de ce carrefour majeur du commerce maritime international, l’archipel des îles Paracels est également revendiqué par Taïwan et le Vietnam. Mais les Paracels sont tombées sous le contrôle des Chinois au milieu des années 1970, après une bataille meurtrière contre le Vietnam du Sud en 1974.

Puis, à la fin des années 1980, Pékin a opéré un retour gagnant plus au Sud, dans l’archipel des Spratleys, un ensemble d’îlots et de récifs coralliens revendiqué tout ou partie par le Vietnam, les Philippines, Brunei, la Malaisie et Taïwan. Tous ces pays sont guidés, entre autres préoccupations, par la vieille théorie selon laquelle ces eaux regorgeraient d’hydrocarbures, en plus des ressources avérées dont ils profitent déjà : faune, flore, et les produits que ces dernières offrent, par exemple le guano.

Le retour chinois dans les Spratleys devait se faire dans le strict cadre onusien de l’observation marine, sur décision de la Commission océanographique intergouvernementale de l’UNESCO, un organisme favorisant la coopération pour l’étude des océans. Il s’est cependant traduit dès l’année suivante par une seconde confrontation meurtrière entre les Chinois et les Vietnamiens (réunifiés), près du récif Johnson South en 1988, lui-même situé à proximité de Fiery Cross, où Pékin avait établi sa mission d’observation.

Depuis lors, la Chine a pris le dessus et a déployé ses intérêts aux quatre coins de la mer de Chine, établissant par exemple une structure type « préfectorale » dans les Paracels (2012) et pérennisant une garnison sur l’île principale de cet archipel, Woody. Mais ces derniers temps, c’est surtout la stratégie chinoise dans les îles Spratleys qui a fait couler de l’encre.

Dans ce second archipel, où les cinq rivaux de la Chine disposent tous d’une ou plusieurs positions physiques, Pékin construit ces temps-ci des îles artificielles sur au moins sept récifs. Et ce, sans se préoccuper, pour ce qui concerne le récif de Mischief à tout le moins, des Zones économiques exclusives (ZEE) de 200 milles nautiques revendiquées par ses voisins côtiers dans le cadre de la Convention des Nations unies pour le droit de la mer (CNUDM).

Trois îles chinoises, dont celle construite sur Mischief près des côtes philippines, pourraient abriter de futures pistes d’atterrissage et font craindre le risque de voir s’instaurer une Zone d’identification de la défense aérienne chinoise (ZIDA). Or, les Philippines, le Vietnam, Taïwan et la Malaisie disposent eux aussi d’une piste chacun sur des îlots remblayés, ce qui tend à exacerber encore davantage la course aux îles, récifs et à leurs infrastructures dans la région.

« Iles artificielles »

Dans le détail de son rapport du jour consacré aux îles Spratleys (disponible ici en anglais), AMTI se concentre particulièrement sur les installations identifiées sur Cuarteron, la position la plus au sud que Pékin ait sous son contrôle dans l’archipel. Sur ce récif corallien, la « poldérisation » (la construction d’une île artificielle), a été engagée début 2014 et semble presque achevée, précise le CSIS grâce à l’imagerie.
Mais surtout, « deux probables tours radars ont été construites dans le nord de l’île, et un certain nombre de poteaux longs de 65 pieds (20 mètres) ont été dressés le long d’une large section de la partie sud, relate le cercle de réflexion américain. Ces poteaux pourraient être une installation radar haute fréquence, ce qui renforcerait considérablement la capacité de la Chine à surveiller le trafic à la surface de l’eau et dans les airs à travers le sud de la mer de Chine méridionale. »
Le récif de Cuarteron en mer de Chine du Sud
Le récif de Cuarteron en mer de Chine du Sud, photographié le 14 janvier 2014 à l'état quasi sauvage, avant sa transformation express en île artificielle. (Copyright : CSIS Asia Maritime Transparency International / DigitalGlobe)
Sur Cuarteron (voir l’évolution du récif en photo ici), le CSIS constate qu’un bunker enterré a également été construit, ainsi qu’un phare, et un certain nombre de bâtiments, en plus d’un héliport, d’équipements de communication et d’un quai de chargement. Mais selon le think tank, si l’existence d’un radar haute fréquence est confirmée sur Cuarteron, alors cet îlot suréquipé deviendra l’une des pièces maîtresses du vaste dispositif élaboré par Pékin dans les îles Spratleys dans leur ensemble.

Héliports, bunkers et radars

Quand les récifs de Fiery Cross, de Mischief et de Subi ressemblent de plus en plus à des bases aériennes pour avions de combat ou de reconnaissance (voir notre article sur le sujet), Cuarteron semble en effet plutôt voué à prendre, à terme, la tête des autres îlots chinois de la sous-région des Spratleys, tous trois potentiellement dédiés spécifiquement à la surveillance, selon le CSIS. Ces autres îlots artificiels sont les récifs de Gaven, de Hughes et de Johnson South.
L'île artificielle chinoise créée sur le récif Johnson South
L'île artificielle chinoise créée sur le récif Johnson South, photographiée le 9 février 2016. (Copyright : CSIS Asia Maritime Transparency International / DigitalGlobe)
« Gaven est désormais équipé d’un quai doté d’une probable grue de chargement, d’une jetée, d’un héliport et probablement d’un bunker dans sa partie Sud. (…) La partie centrale de l’installation abrite un vaste bâtiment, avec quatre possibles emplacements pour des armes, un panneau solaire, et une probable tour de communication. La partie nord abrite un deuxième héliport, des immeubles de support et probablement un radar », décrit le CSIS.
L'île artificielle chinoise créée sur le récif Gaven,
L'île artificielle chinoise créée sur le récif Gaven, photographiée le 12 février 2016. (Copyright : CSIS Asia Maritime Transparency International / DigitalGlobe)
Quant à l’avant-poste de la Chine sur le récif Hughes, il inclut désormais, toujours selon le CSIS, « un grand bâtiment avec quatre emplacements possibles pour des armes, un probable terrain de loisirs, et plusieurs petits bâtiments sur sa partie ouest, ainsi qu’un quai avec une grue de chargement, un héliport, une tour radar probable et un possible bunker à l’Est ». Et le think tank américain de dresser un inventaire similaire concernant le récif Johnson, doté quant à lui « d’au moins deux probables radars ».
L'île artificielle créée par la Chine sur le récif Hugues
L'île artificielle créée par la Chine sur le récif Hugues, photographiée le 7 février 2016. (Copyright : CSIS Asia Maritime Transparency International / DigitalGlobe)

Batteries de défense aérienne HQ-9

La Chine bénéficie déjà d’une « couverture radar significative de la moitié nord » de la mer de Chine méridionale, rappelle le CSIS, « grâce à ses installations sur la terre ferme et dans les îles Paracels ». Le cercle de réflexion émet aussi l’hypothèse que Pékin jouit déjà d’une bonne couverture d’aires positionnées plus au Sud aussi, éventuellement grâce à des radars transhorizon sur son sol. Mais l’installation d’un radar à haute fréquence sur Cuarteron « renforcerait considérablement la capacité de la Chine à surveiller le trafic à la surface et dans les airs en provenance du détroit de Malacca et d’autres voies maritimes importantes stratégiquement », considère le think tank.

Autrement dit, cela parachèverait le système chinois de surveillance de la partie sud de la mer de Chine méridionale. Mais dans quelle mesure ? « Cela dépend du type de radars positionnés sur place », précise le think tank. Pour rappel, au-delà des mers de Chine, les intérêts maritimes de Pékin s’étendent de nos jours jusqu’à l’Afrique et le Moyen-Orient, où la République populaire puise une partie des ressources en énergie qu’elle consomme. Le détroit de Malacca, qui relie la mer de Chine méridionale à l’océan Indien, est précisément situé sur la voie maritime dite du « collier de perles », qui permet aux Chinois de naviguer jusqu’à Port-Soudan pour s’approvisionner en hydrocarbures.

« Le déploiement de missiles sol-air HQ-9 sur l’île Woody dans les Paracels, bien que notable, n’altère pas l’équilibre militaire en mer de Chine méridionale. Les nouvelles installations radars qui sont actuellement développées dans les Spratleys, en revanche, pourraient significativement changer la réalité opérationnelle de cette mer », analyse encore le CSIS, selon lequel les dernières constructions observées constituent ainsi « une autre pièce du puzzle ».

Si l’on ajoute la découverte de ces radars à l’ensemble des informations rendues publiques jusqu’ici concernant des installations chinoises en mer de Chine méridionale, notamment la construction de pistes d’atterrissage dans les Spratleys, alors l’ambition chinoise se dessine clairement, selon le CSIS, qui parle d’une « stratégie d’interdiction d’accès à long terme menée par la Chine, à même de lui permettre d’établir un contrôle effectif sur la mer et dans les airs à travers la mer de Chine du Sud ».

Hawaii chinois ?

De quoi donner du grain à moudre à Washington, qui a effectué cette année plusieurs opérations de reconnaissance en mer de Chine du Sud, pour faire valoir son droit de naviguer et de voler partout où la communauté internationale le permet. D’autant que ce mardi 23 février, le commandement militaire américain dans le Pacifique a confirmé des informations de Fox News, selon lesquels des avions de combat chinois ont été observés ces derniers jours dans les Paracels, sur la fameuse île Woody. « Cela fait quelque temps qu’ils volent là-bas », a indiqué le capitaine de vaisseau Darryn James, porte-parole de l’USPACOM.
L'île Woody, photographiée du ciel le 27 juillet 2012
L'île Woody, photographiée du ciel le 27 juillet 2012. (Crédit : STR / AFP PHOTO)
Comme la semaine dernière lors de l’affaire des missiles sol-air déployés dans les Paracels, Hua Chunying, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a réagi aux informations dont lui faisait part la presse. Une fois de plus, elle n’avait pas d’élément à disposition des journalistes pour confirmer ou infirmer ces informations du CSIS. La porte-parole a cependant réitéré que les constructions chinoises dans les Spratleys avaient des visées pacifiques dénaturées par le traitement médiatique qui en était fait à l’Ouest.
« Le déploiement par la Chine d’installations de défense limitées et nécessaires sur son territoire est l’exercice de son droit à l’autodéfense, garanti à tout Etat souverain par le droit international », a fait valoir Mme Hua. « Il n’y a aucune différence entre le déploiement par la Chine des équipements nécessaires à sa défense nationale sur son propre sol et les installations de défense des Etats-Unis à Hawaii »considère-t-elle.
A n’en pas douter, les autorités de certains pays de la région, qui partagent des convictions diamétralement opposées à celle de Pékin au sujet de la mer de Chine méridionale, verront l’affaire d’un autre œil. Le porte-parole de la Maison Blanche Josh Earnest a déjà fait valoir qu’à l’inverse des îles et récifs de mer de Chine du Sud, « aucun autre pays que les Etats-Unis ne revendique la souveraineté de l’île d’Hawaii ».
Par Igor Gauquelin
A propos de l'auteur
Igor Gauquelin
Igor Gauquelin est journaliste, spécialisé sur l'écrit et le format numérique. Après des collaborations et des passages plus ou moins longs en presse régionale à Montpellier et Lyon, puis au sein des rédactions de Mediapart et de la Croix à Paris, il a rejoint en janvier 2012 la rédaction multimédia de Radio France Internationale, alors en pleine mutation. Journaliste « touche-à-tout » et responsable d'édition multimédia sur rfi, il continue de signer ponctuellement ses propres reportages en France et à l'international.