Politique
Fenêtre sur les mers de Chine

 

Paracels : des missiles en mer de Chine ?

L'île Woody, photographiée du ciel le 27 juillet 2012.
L'île Woody, photographiée du ciel le 27 juillet 2012. (Crédit : STR / AFP PHOTO)
Selon de nouvelles images satellites publiées mardi 16 février, les Chinois auraient déployé une batterie de missiles sol-air sur la plus grande des îles Paracels, qu’ils contrôlent depuis le milieu des années 1970. Une nouvelle étape dans la folle course aux îles et récifs de la mer de Chine méridionale, puisque Taïwan et le Vietnam n’ont jamais cessé de clamer leur propre souveraineté sur cet archipel.
C’est peut-être un nouveau tournant. La Chine est accusée d’avoir déployé, la semaine dernière, un dispositif avancé de missiles sol-air sur l’île Woody, dans l’archipel disputé des Paracels, au nord de la mer de Chine méridionale.

La chaine de télévision américaine Fox News a été la première à révéler cette information, sur la base d’images satellites exclusives prises par le groupe ImageSat International (ISI).

« L’imagerie d’ImageSat International montre deux batteries de huit lanceurs de missiles sol-air ainsi qu’un système de radar », écrit Fox News sur son site internet. « Les missiles sont arrivés la semaine passée », précise le média américain. Et d’appuyer ses dires sur un comparatif entre deux clichés de la même plage, respectivement datés du 3 février puis du 14 février, intervalle dans lequel cette partie de l’île Woody, vide à l’origine, se serait remplie dudit matériel suspect.

« Un officiel des Etats-Unis a confirmé l’exactitude de ces photos », ajoute encore Fox News, qui explique qu’il pourrait s’agir, selon cette source, du système de défense HQ-9, proche du système de missiles russes S-300. « Le HQ-9 a une portée de 125 miles (200 km environ, NDLR), susceptible de menacer n’importe quel avion, militaire ou civil, volant à proximité », conclut la Fox, alors que les sources de CNN confirment également un tel déploiement.

Taïwan a « pris connaissance d’un système de défense aérienne déployé par les communistes chinois sur l’île de Yongxing », a réagi auprès de la presse un porte-parole du ministère taïwanais de la Défense mercredi, et ce « depuis un moment », a précisé le général David Lo. De son côté, après un entretien avec son homologue australienne Julie Bishop, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a parlé d’une « tentative de certains médias occidentaux de faire du bruit ». Il s’agit d’une « création », selon lui.

M. Wang a néanmoins précisé que « les installations d’autodéfense que la Chine a construites (sur des îles de mer de Chine du Sud) sont cohérentes avec le droit qu’a la Chine d’assurer sa protection et sa défense, dans le cadre du droit international ».

« Déployer ou non une installation de défense sur les îles Paracels pour développer notre capacité de défense nationale s’inscrit entièrement dans le cadre de la souveraineté chinoise. Cela n’a rien à voir avec une militarisation », a de son côté martelé Hong Lei, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.
Woody appartient au groupe des îles Amphitrites, dans l’archipel des Paracels, dont elle est la plus grande île. Ce lopin de terre est situé au sud de l’île chinoise de Hainan, qui abrite elle-même la base navale de Sanya et ses sous-marins nucléaires. Les Chinois et les Taïwanais appellent Woody « Yongxing ». Bien que l’archipel soit encore officiellement revendiqué par Taïwan et le Vietnam – pays selon lequel les Paracels s’appellent « Quan Dao Hoang Sa » -, Woody est actuellement la position chinoise la plus solide en mer de Chine méridionale.

Ce sont les Américains qui ont permis à la Chine, alors nationaliste, de s’installer dans les Amphitrites après la Seconde Guerre mondiale, pour éviter un retour des Japonais dans la région. Les Français étaient alors encore présents militairement dans les parages, positionnés à l’autre bout des Paracels, dans les îles du Croissant. Ils appelaient alors Woody « l’île Boisée ». Paris cédera ensuite sa place aux Vietnamiens, dont l’empereur Gia Long, dès le début du XVIIIe siècle, aurait lui-même posé un édit sur les Paracels.

Les nationalistes vietnamiens ont été chassés des Paracels par la République populaire de Chine en 1974, lors d’une meurtrière bataille autour des îles du Croissant. A cette époque, les héritiers taïwanais de la Chine nationaliste n’avaient pour leur part aucune présence en ces lieux, ce qui n’a pas changé depuis.

En 2012, Pékin, qui maintient une présence sur Woody depuis 1956, a installé dans l’île une administration type préfectorale, dotée d’un gouvernement local et chargée du contrôle de l’intégralité des territoires revendiqués par la Chine populaire en mer de Chine méridionale.

Quelque 1 000 Chinois, principalement des soldats, des pêcheurs et du personnel de construction, habitent Woody à l’heure actuelle. Protégés par une garnison militaire, ils bénéficient d’une école, d’un hôpital, d’un aéroport, d’une bibliothèque et d’une couverture pour les téléphones portables, comme le détaille la BBC.

La préfecture de l’île Woody s’appelle « Sansha », autrement dit les « trois Sha », pour « Xisha » (Paracels), « Nansha » (Spratleys) et « Zonghsa » (des ensembles essentiellement sous-marins de la mer de Chine du Sud). Toutes ces parties de la sous-région sont disputées tout ou partie par les pays environnants.

Plus au sud, dans les Spratleys, le Vietnam, Taïwan, les Philippines, Brunei ou encore la Malaisie ont formulé de longue date des revendications contradictoires à celles de la Chine, qui clame sa souveraineté sur la quasi intégralité de la mer de Chine méridionale et s’est installée dans les Spratleys en 1987-1988.

Après un nouvel accrochage particulièrement meurtrier avec le Vietnam en 1988 autour du récif Johnson, Pékin s’est mis à construire, notamment ces dernières années, un vaste dispositif sur plusieurs éléments des Spratleys, comprenant des ports et des pistes d’atterrissage.

A plusieurs reprises cette année, les Etats-Unis ont dépêché des avions d’observation et des navires de guerre dans les Spratleys et les Paracels, pour faire valoir leur capacité à naviguer et voler partout où le droit international le permet, et pour illustrer que la Chine cherche à installer dans cette partie du monde une Zone d’identification de la défense aérienne comme en mer de Chine orientale (ZIDA). La dernière mission américaine dans les Paracels, qui remonte au 30 janvier dernier, pourrait d’ailleurs être l’élément déclencheur du nouveau dispositif potentiellement déployé par Pékin.

Maintes fois depuis la bataille des Paracels en 1974, des embarcations vietnamiennes ont tenté de s’approcher de ces “îles de la discorde”, provoquant systématiquement de vives réactions de la marine et de la diplomatie chinoise. Des Vietnamiens se sont fait capturer en 1979 et 1982 par exemple, avant d’être relâchés. L’an passé, le quotidien officiel vietnamien Lao Dong relatait qu’un pêcheur vietnamien aurait été blessé à la jambe lors de l’attaque, par les Chinois, d’une embarcation de treize hommes au canon à eau.

Les faits rendus publics par Fox News cette semaine ne surviennent pas dans un contexte anodin. Le président américain Barack Obama concluait le jour même une rencontre à Palm Springs, sur la côte Pacifique américaine, avec 10 dirigeants de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) : Indonésie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Brunei, Laos, Birmanie, Cambodge… et Vietnam, ancien pays ennemi avec lequel Washington opère ces temps-ci un spectaculaire rapprochement. L’objectif de la rencontre : discuter de la sécurité maritime dans la région.

Lors de cette réunion aux Etats-Unis, le président américain a réaffirmé la liberté de navigation de son pays, appelant néanmoins à la prise de « mesures tangibles » pour réduire les tensions dans cette partie instable du monde. Le Pentagone surveille de près les activités chinoises en mer de Chine méridionale. « Les Etats-Unis continuent d’appeler tous les protagonistes à cesser la conquête de terres sur la mer, la construction et la militarisation des éléments de mer de Chine », confie d’ailleurs un officiel à Fox News.

La « poldérisation » d’éléments maritimes immergés tout ou partie dans l’eau n’est pas le seul fait de la Chine dans les Spratleys. Le Vietnam, Taïwan et les Philippines s’y prêtent également dans une moindre mesure et de longue date. Pour les nations environnantes, l’objectif de ce procédé, qui consiste à construire des îles artificielles, est notamment d’étendre leur Zone économique exclusive de 200 milles nautiques, auquel tout pays jouissant d’une côte peut prétendre selon le droit international.

La Chine estime que la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale lui appartient. Ces revendications ont fait l’objet d’une carte plus ou moins détaillée, émise en 1947 par le pouvoir nationaliste de Nankin. Ces revendications, reprises intégralement par les deux Chine après la séparation de 1949, ont fait l’objet de nouvelles démarches officielles de la République Populaire de Chine, notamment en 1958 et 1992. En 2014, Pékin a découvert un gisement de gaz dans les îles Paracels. Depuis des décennies, les experts spéculent sur les hypothétiques réserves d’hydrocarbure que recèlerait la mer de Chine, par ailleurs riche d’autres ressources : faune, flore, guano.

Selon Mira Rapp-Hooper, spécialiste de la mer de Chine méridionale au Center for a New American Security, ce n’est pas la première fois que la Chine installe de tels dispositifs sur l’archipel des îles Paracels. « Je ne crois pas que des missiles sol-air constituent un événement considérable », dit-elle, reprise par l’agence Reuters. .

A propos de l'auteur
Igor Gauquelin
Igor Gauquelin est journaliste, spécialisé sur l'écrit et le format numérique. Après des collaborations et des passages plus ou moins longs en presse régionale à Montpellier et Lyon, puis au sein des rédactions de Mediapart et de la Croix à Paris, il a rejoint en janvier 2012 la rédaction multimédia de Radio France Internationale, alors en pleine mutation. Journaliste « touche-à-tout » et responsable d'édition multimédia sur rfi, il continue de signer ponctuellement ses propres reportages en France et à l'international.