Politique
Analyse

Tensions en "mer de l’Est" : que peut faire le Vietnam ?

Un chalutier vietnamien venant de Da-Nang, centre du Vietnam, dans les eaux des îles Paracels, en mer de Chine méridionale (appelée "mer de l'Est" par le Vietnam et "Mer du Sud" par la Chine) (Copyright : Vo Trung Dung)
Alors que la Chine avance ses pions en Mer de Chine, construit des bases à usage militaire et se montre de plus en plus agressive, le Vietnam, qui appelle cette zone la « Mer de l’Est », a décidé de passer des alliances. Notamment avec les Etats-Unis, qui se posent en garants de la libre circulation maritime face à la Chine. Mais pour protéger ses intérêts dans les îles Spratleys et Paracels, Hanoï préfère jouer l’équilibre et le pragmatisme. Pour « raisonner » la Chine, le Vietnam songe à une médiation, de l’Union européenne entre autres. Dans un voyage de Hanoï à Singapour, en passant par Paris, Vo Trung Dung explique les finesses de la position vietnamienne.
Sur les chaises en plastique d’une gargote de trottoir, un groupe d’amis se tapit dans l’ombre d’un mur. Des bols de soupes, des verres de café noir glacé. Un petit déjeuner copieux et typique des Saïgonnais. Il n’est que 7 heures du matin. Le thermomètre indique 29 degrés Celsius. Il fait d’ordinaire chaud, mais là, il fait très, très chaud. La température monte aussi dans les esprits.
L’ami Chinh, 55 ans, est organisateur de tournées dans un cirque municipal. Il montre la couverture d’un journal et lit le titre à la Une : « Les garde-côtes chinois harcèlent le bateau de sauvetage en mer… en plein sauvetage ! » Il éclate de colère : « C’est quoi ce pays qui se dit un grand pays et qui empêche une mission de secours ? » L’affaire a choqué l’opinion publique. Cette nuit-là, le capitaine d’un bateau de pêche est tombé gravement malade dans l’archipel des Paracels. Comme il était trop lent pour rentrer au port à temps, il a dû faire appel à un bateau de sauvetage. Une fois sur place, alors que l’évacuation du malade se préparait, un navire de 50 mètres des garde-côtes chinois a foncé sur le groupe, et viré à bâbord aux derniers 100 mètres. Frayeur et consternation. Le navire chinois a continué à faire des ronds tout autour à grande vitesse, provoquant vagues et tangages qui ont compliqué l’opération de sauvetage… Ces jours-ci, la température encore plus chaude vient surtout de la « Mer de l’Est ».

Contexte

La Chine revendique 90% de la mer de Chine orientale et méridionale, au détriment de ses voisins japonais, vietnamien et philippin, entre autres. Depuis plus d’un an, elle intensifie ses constructions sur les îlots semi-immergés qui sont également revendiqués par le Vietnam, les Philippines, Taïwan, la Malaisie, l’Indonésie, le Japon et Brunei. Au-delà des disputes d’appartenance territoriale, c’est l’ambition chinoise qui inquiète tout le monde. Pékin a unilatéralement établi ses Zones économiques exclusives (ZEE), ses zones de défense d’identification aérienne (en anglais ADIZ), ses règlements et autres interdictions de pêche.

La collision entre un bateau de gardes-côtes chinois et des pêchers vietnamiens
Un agent de la police maritime chinoise (à droite) agite son drapeau face à un bateau vietnamien (à gauche), qui, selon les autorités chinoises, est entré en collusion avec un bateau de garde-côte chinois en Mer de Chine du Sud, le 2 mai 2014 - cliché fourni par le ministère chinois des affaires étrangères le 13 juin 2014. (Crédit : AFP / EyePress / Ministry of Foreign Affairs)
Dix jours plus tôt, dans l’archipel des Spratleys, au Sud. Un avion de surveillance américain de la Navy décolle des Philippines. Le P-8 Poseidon survole les récifs coralliens que la Chine transforme en installation à « caractère militaire », selon le Pentagone. Ce n’est pas la première fois que la Navy les survole mais cette fois-ci, elle embarque avec elle une équipe de CNN. Le reportage montre des chantiers titanesques, des digues géantes, des pistes d’avion. Sa diffusion le 20 mai dernier a donné à voir au monde entier l’ambition maritime de la Chine. D’autant que CNN a aussi enregistré le dialogue entre avions militaires chinois et américains. Résumé :

La Chine :

« Avion étranger… Ici la marine chinoise… Vous approchez de la zone militaire d’alerte… Ici, la marine chinoise, ici, la marine chinoise… S’il vous plait, quittez rapidement cette zone pour éviter des malentendus. [Puis, moins polie, moins patiente, presque crié] Partez, partez, vous devez partir… »

Les Etats-Unis :

« Ici, la marine américaine… Identifiez-vous… Nous opérons en dehors de votre espace aérien national conformément aux régulations et lois internationales…. »

La Chine sous pression internationale

Les diffusions du reportage de CNN et autres longues vidéos brut fournies par la Navy, sont intervenues – opportunément – quelques jours avant l’ouverture du « Shangri-la Dialogue », le rendez-vous stratégique de la sécurité en Asie-Pacifique, le 30 mai dernier à Singapour. Côté américain, l’offensive s’est poursuivie avec les déclarations successives du vice-président Joe Biden, de son secrétaire d’Etat John Kerry, du sénateur John McCain puis à Singapour d’Ashton Carter. Le secrétaire à la Défense a ensuite fait étape à Hanoï où, guidé par son homologue vietnamien, il a visité ports, QG de la marine et des garde-côtes, et surtout, proposé de lever encore davantage les restrictions sur les ventes d’armes létales américaines à la marine du Vietnam.
Malgré le vrombissement des motos et scooters à cette heure de pointe, l’ami Chinh et sa tablée se délectent des vidéos de CNN et de la Navy sur leur smartphone. Ils dévorent les journaux sur tout ce qui concerne les nouvelles tensions sino-américaines. Les Vietnamiens s’en inquiètent et en même temps, s’en réjouissent. Au coin de la rue, un vieux paysan vend des légumes. L’homme reste terre à terre : « Fais attention mon petit frère. Quand les buffles se battent, évite de te mettre au milieu ! »
A quelques heures d’avion de l’agitation de Saïgon, l’aseptisée Singapour se prépare à accueillir ministres et généraux. Sans surprise, la guerre des mots entre les Etats-Unis et la Chine fait rage. Au Shangri-La Dialogue, les Chinois ont réussi à lever un front commun… contre eux ! Naguère, la « mer de Chine » restait loin de l’Occident. Très lointaine pour l’homme de la rue à Washington, Paris ou Berlin. Tout au plus, elle évoquait des plages de sable blanc paradisiaques, bordées de cocotiers quelque part en Asie-Pacifique.

L’image n’est pas fausse mais elle commence à changer. Les derniers développements en mer de Chine méridionale y contribuent. Pékin intensifie la construction sur les îlots d’infrastructures artificielles à caractère visiblement militaire. Les Etats-Unis, désormais plus « offensifs », montrent un peu plus les dents à la Chine. Ils rendent plus concrète la politique du « pivot » américain vers l’Asie-Pacifique.

« Les Etats-Unis ont choisi le bon argument pour contrecarrer l’ambition plutôt belliqueuse des Chinois, analyse le politologue belge Bruno Hellendorff du Group of Research and Information for Peace and Security (GRIP). Washington s’engage à protéger la liberté de circulation maritime et aérienne. Cet argument est imparable sur le plan politique mais aussi du droit ! »

Eviter de prendre partie entre les « buffles »

Rue Ma Mây à Hanoi. Un artisan qui fabrique des objets en fer blanc, balance un juron après un coup de marteau rageur sur la tôle : « P… de sa m… ! Tout est bon à prendre. Américains, Japonais, Philippins. On prend tout. On doit virer ces Chinois qui occupent nos îles ! »
L’homme de la rue à Hanoï et ailleurs applaudit des deux mains le rapprochement du Vietnam avec les Etats-Unis et d’autres pays de la région, afin de contrebalancer les ambitions maritimes de la Chine. Cependant, un nombre non négligeable de hauts dirigeants, politiciens et chercheurs vietnamiens, préfèrent ne pas prendre partie, pour ne pas se trouver — jusqu’à une certaine limite — entre les « buffles » que sont la Chine et les Etats-Unis, comme au temps de la guerre froide. Ils craignent que ces puissances ne scellent un accord sur le dos du Vietnam. « Quand on est petit, il faut jouer finement… », souffle un haut diplomate vietnamien entre deux gorgées de café dans le quartier historique de Hanoï.
Les tensions géopolitiques régionales ne sont jamais bonnes pour les affaires. Sauf bien sûr pour les marchands d’armes. Aussi les dirigeants vietnamiens travaillent-ils à faire émerger un médiateur neutre. Face aux divisions de l’ASEAN, l’Association des Nations d’Asie du Sud-Est, la préférence va naturellement à l’Union européenne : un médiateur non concerné par les disputes, mais qui possède assez de poids économique et diplomatique — de moyens de pression aussi — vis-à-vis de la Chine.

L’Union européenne en médiateur ?

Mi-mai. Direction Paris pour une conférence sur les « Nouvelles tensions en mer de Chine méridionale », organisée par l’IRIS
et la Fondation Gabriel Péri. Les intervenants jugent nécessaire une médiation pour faire baisser la tension, et rendre la Chine plus raisonnable, plus enclin à discuter à la lumière du droit international. C’est l’avis de l’Indien Baladas Ghoshal, directeur de la Society of Indian Ocean Studies de New Delhi : « Les médiateurs neutres ne manquent pas, qu’ils viennent des Nations Unies, de l’UE, ou même de la Suisse et pourquoi pas de Singapour. Mais l’action la plus rapide face aux activités chinoises devra venir certainement des pays de l’ASEAN et de son organisation. Son rôle sera crucial dans les règlements éventuels des disputes. Car les réactions des pays de l’ASEAN toucheront directement la Chine : relation diplomatique, échanges économiques et même influences politiques. Le problème est que la Chine essaie de mettre l’ASEAN dans son giron et de la diviser — avec succès — afin d’éviter toute condamnation contre elle. Mais les choses vont peut-être évoluer… » L’ambassadeur français pour la Communauté du Pacifique, Christian Lechervy, intervient :

« L’UE pourrait très bien servir de médiateur. Elle l’a fait avec succès au Timor-Oriental et dans d’autres régions du monde. »
Jusqu’à présent, l’Union européenne semblait prise d’une grande timidité, à la limite de la négligence politique. Pour Alain Obadia, le directeur de la Fondation Gabriel Péri, « cette négligence va sans doute prendre fin bientôt avec les derniers développements en mer de Chine méridionale. Plusieurs éléments redessinent les rapports de force entre puissances : le pivot américain vers l’Asie-Pacifique, les traités commerciaux comme le Trans-Pacific Partnership, la course aux armements dans la région… Tout cela fera que l’UE et surtout la France — qui a des intérêts directs dans cette partie du monde — ne pourront plus rester sur les rives à regarder passer les navires ! »
De fait, Français et Européens paraissent ne plus vouloir laisser les Chinois s’attribuer des droits économiques et des droits de contrôle maritime et aérien en mer de Chine. L’ambassadeur français Christian Lechervy le rappelle : « La France possède des territoires, des intérêts dans cette région. Nos citoyens y vivent. Notre pays et le Royaume-Unis ont des accords de défense et de partenariat stratégique avec un certain nombre de nations en Asie-Pacifique. La France est le seul pays européen à y posséder des capacités marines militaires basées en permanence. Nous réagirons si la Chine franchit une certaine limite. Quoiqu’on en dise, la France et l’UE travaillent sur ces questions même si nos actions ne sont pas visibles dans l’opinion publique. » Une sorte de « mini-pivot » européen vers l’Asie-Pacifique serait donc en marche. Mais à quelle vitesse, on ne sait pas encore…

Le Vietnam, la stratégie philippine et le rôle de l’Inde

Si les travaux titanesques de la Chine sur 6 îlots dans l’archipel des Spratleys attirent l’attention du monde, ce sont les visées chinoises qui inquiètent le plus. « Tous les pays concernés dans ces disputes construisent et consolident les îles et îlots qu’ils administrent. Mais aucun n’impose unilatéralement et par la force le contrôle de la pêche, ni ne crée une zone militaire d’identification aérienne ! », souligne le chercheur indien Baladas Ghoshal.
Face à cette stratégie unilatérale, certains pays commencent à contre-attaquer sur le plan juridique. « Les Philippines ont porté les différends avec la Chine devant la Cour arbitrale des Nations Unies, remarque Jean Vincent Brisset, ancien général de l’armée et directeur de recherche à l’IRIS. Pas pour demander de statuer sur une quelconque souveraineté ou à qui appartient la Zone Economique Exclusive (ZEE), mais pour juger en droit la revendication chinoise. Comment justifier les 9 traits dessinés par la Chine [voir la carte de ses revendications] ? Comment les récifs, les rochers comme Johnson South Reef, Union Band, Gaven Reef peuvent-ils par extension constituer une ZEE ? [La démarche juridique des Philippines ] est très astucieuse car elle permettra d’invalider les arguments chinois sans entrer dans des débats historiques sans fin. » La Chine, malgré son opposition à toute solution multilatérale aux disputes, ne pourra pas ignorer le jugement d’une instance internationale.
« Les autres pays comme le Vietnam et le Japon devraient suivre et soutenir la stratégie philippine », préconise Eric Mottet, directeur adjoint du Centre québécois d’Etudes géopolitiques. Une alliance stratégique dans l’intérêt mutuel permettrait ainsi de faire pression sur la Chine : « Tout en conservant le dialogue avec Pékin, poursuit Eric Mottet, le Vietnam a tout à gagner à un partenariat de défense avec les Etats-Unis, le Japon, l’Inde, les Philippines, et même dans une certaine mesure avec la Russie, son premier fournisseur d’armes. » Comme la Chine ne fonctionne que dans le rapport de force, l’approche multilatérale serait donc le bon choix.

Face aux tensions maritimes, le reste de la région asiatique est loin de rester neutre. L’Inde vient d’attribuer au Vietnam une ligne de crédit pour des équipements militaires, notamment en matière de défense maritime. Pour le Pr. Prabhakar Williams, du Centre d’étude stratégique de l’Asie à New Delhi,

« L’Inde soutient et soutiendra les Philippines, le Vietnam, le Japon et les autres pays dans la démarche juridique internationale. L’Inde est une puissance régionale et possède des intérêts stratégiques en mer de Chine. Notre pays ne laissera pas un autre Etat, quel qu’il soit, s’en emparer. L’Inde veut contribuer à garantir la libre circulation sur cette mer. Elle fera tout pour cela… »
Port de pêche de Da-Nang, au centre du Vietnam. Les bateaux en bois en rouge blanc bleu, « guidés » par des yeux peints à l’avant, se tiennent prêts à partir pour une campagne de cinq jours. Ces pêcheurs vietnamiens prennent la mer, la peur au ventre. « J’ai peur pour mon mari et mes fils, murmure Mme Hoa. J’ai peur qu’ils soient attaqués par les Chinois dans les Paracels. Ils ont d’énormes bateaux, et très agressifs. Vous savez, à chaque départ, c’est un peu comme la dernière fois que je les vois… » Le mari de Mme Hoa et leurs fils ont quitté la maison tôt ce matin, pour préparer la glace pour les poissons, l’eau, la nourriture et le gazole. Ils marchent droit devant, sans un regard en arrière. « Nous savions qu’elle pleurait, confient-ils un peu plus tard, sur le point de lever l’ancre. C’était un vrai crève-cœur. Nous ne voulions pas voir ça. »
Vo Trung Dung à Hô-Chi-Minh-Ville
A propos de l'auteur
Vo Trung Dung
Journaliste francophone free-lance et multimédia, Vo Trung Dung est un basé à Ho-Chi-Minh-Ville. Il travaille pour les médias français (lemonde.fr, France Télévisions, entre autres) et vietnamiens (Tuôi Tre, VietnamNet et HTV-9). Il a cofondé en 2005 Orizon Photography Group. Il a participé à l’aventure du magazine Asies. De 1989 à 2006, il avait travaillé pour Gamma, Cosmos, Sygma et Corbis.