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La Troisième Guerre mondiale va-t-elle éclater à Taïwan ?

Le port-avions chinois Liaoning, à la tête d'un groupe de navires de guerre, traverse le détroit de Taïwan, le 10 janvier 2017. (Source : BBC)
Le port-avions chinois Liaoning, à la tête d'un groupe de navires de guerre, traverse le détroit de Taïwan, le 10 janvier 2017. (Source : BBC)
Avec la montée des tensions entre la Chine et le monde occidental, se pose avec de plus en plus d’acuité la question suivante : une Troisième Guerre mondiale va-t-elle éclater à Taïwan ? L’archipel est devenu ces derniers mois le point central de la confrontation qui ne cesse de croître entre Pékin et Washington.
On est peut-être encore loin de cette échéance. Qui souhaite d’ailleurs qu’elle advienne ? Le pouvoir chinois, s’il devait un jour décider de lancer l’assaut, devra être absolument certain de gagner cette guerre. Sinon il courrait le double risque de tomber dans le piège qu’il aurait lui-même tendu et de provoquer l’effondrement du régime quasi-certain.
L’alerte la plus sérieuse est venue le 23 mars dernier, lorsque l’amiral John Quilino, commandant des forces américaines en Indo-Pacifique, a déclaré ceci lors d’une audition à la Commission des Affaires militaires du Sénat : la Chine pourrait bien lancer l’offensive contre Taïwan « bien plus tôt que la plupart d’entre nous ne le pensons. Nous devons prendre ceci en compte et mettre en place des capacités de dissuasion dans le court terme avec un sentiment d’urgence. »
En attendant qu’une décision soit éventuellement prise un jour, l’Armée populaire de libération se prépare depuis longtemps déjà – et activement – à cette perspective. Nous savons avec certitude que les soldats chinois procèdent à des simulations d’invasion sur des répliques de cibles réelles afin de se mettre en condition pour le jour J.
Pour espérer gagner cette guerre, les forces chinoises n’auront d’autre choix que celle d’une guerre éclair, jouant de l’effet de surprise pour paralyser toute réaction de l’armée taïwanaise en moins de trois jours. Au-delà de ce délai, la 7e flotte américaine aurait le temps d’organiser une réplique et Pékin aurait alors probablement perdu la guerre. En-deçà, l’Amérique serait placée devant un fait accompli face auquel elle ne pourrait plus faire grand-chose.

Budget militaire chinois en hausse et « préparation au combat »

Le 5 mars, le Premier ministre chinois Li Keqiang a annoncé un budget militaire de 1 355 milliards de yuans (260 milliards de dollars) pour 2021, en hausse de 6,8 % comparé à 202. Voilà un budget en progression constante ces dernières années. Il est certes très loin du budget militaire américain (934 milliards de dollars pour 2021, soit plus que tous les budgets militaires du monde réunis), mais il se situe au deuxième rang mondial. Le chef du gouvernement chinois l’a précisé lors de son discours d’ouverture de la session annuelle de l’Assemblée nationale populaire : ce budget permettra à l’Armée populaire de libération (APL) de « renforcer ses capacités de préparation au combat ».
Le 9 mars, le président Xi Jinping, également secrétaire général du Parti communiste chinois et chef de la Commission militaire centrale – donc chef des armées -, avait souligné que la Chine faisait face à « une situation sécuritaire instable et incertaine ». « L’ensemble de l’armée doit coordonner ses efforts pour assurer la préparation au combat, afin d’être prête à répondre à une variété de situations difficiles et complexes à tout moment ; de sauvegarder la souveraineté nationale, les intérêts de sécurité et de développement dans le but d’apporter un soutien fort à la construction d’un État socialiste moderne. »
Par comparaison, le budget militaire chinois seize fois supérieur à celui de Taïwan, qui s’élève à 13,2 milliards de dollars, en hausse de 4 % sur un an. De surcroît, ce budget officiel est jugé par les experts très inférieur aux dépenses réelles :il ne prend pas en compte notamment le coût des recherches sur de nouveaux armements.
Alors pourquoi un tel budget ? La Chine est-elle menacée d’une invasion étrangère imminente ou même distante ? A l’évidence, non. Est-ce alors pour attaquer un jour Taïwan ? Les frères de sang chinois en viendraient-ils à s’entre-tuer ? Il me vient donc la crainte que Xi Jinping, lorsqu’il et s’il sera confronté à une fronde organisée dans son pays, ne décide de lancer l’assaut contre Taïwan, dans un acte désespéré pour faire diversion et tenter d’user de la fibre nationaliste dans son pays pour retrouver l’unité nationale autour de lui.

Comment le conflit s’internationaliserait

Mais une chose semble sûre : si un tel conflit armé devait éclater un jour, il serait appelé à s’internationaliser. Il paraît certain en effet que l’Armée populaire de libération prendrait pour cibles prioritaires les bases militaires américains installées sur le sol japonais. Et même si sa Constitution pacifique nippone interdit à Tokyo le recours à la force armée pour régler ses différends internationaux, le Japon serait, qu’il le veuille ou non, entraîné dans la guerre.
Dans la semaine du 15 au 21 mars, les chefs de la défense japonaise et américaine sont tombés d’accord pour garantir une coopération étroite pour le cas où Pékin décidait de lancer l’assaut contre Taiwan, croit savoir le South China Morning Post.
« Si Pékin décidait d’attaquer Taïwan, les généraux de l’APL auraient à prendre la décision de tirer de nombreux missiles sur les bases américaines à Okinawa et le reste du territoire japonais, puisque les États-Unis y disposent de leurs forces les plus puissantes pour intervenir et infliger de lourdes pertes sur les forces chinoises », souligne Timothy Heath, un expert des questions de sécurité du think tank américain Rand, cité par le quotidien hongkongais.
Les États-Unis possèdent un total de 23 bases militaires sur le sol japonais, dont en particulier la base aérienne de Kadena à Okinawa, la plus importante de tout le dispositif militaire américain en Indo-Pacifique. La plupart des avions américains de surveillance qui patrouillent dans la zone décollent de Kadena.
Pour Malcolm Davis, un analyste spécialiste de stratégie de défense à l’Institut Australien de Politique Stratégique, l’Australie serait probablement elle aussi entraînée dans le conflit qui connaîtrait alors une escalade incontrôlée. « Si tous les efforts de dissuasion devaient être ignorés et si la Chine devait se livrer à des provocations à l’intérieur de la « zone grise » [à proximité immédiate de Taïwan, NDLR] et, dans le pire des cas, lancer un assaut direct contre Taïwan, les États-Unis, le Japon et l’Australie seraient conduits à coordonner leur réponse », soutient-il.
Reste à savoir qu’elle serait alors la réaction de la Russie qui s’est considérablement rapprochée de la Chine ces derniers mois. Mais les analystes s’accordent à penser qu’une alliance militaire sino-russe demeure hautement improbable. « Il ne fait aucun doute que les deux pays se sont rapprochés sous la pression des États-Unis, mais il reste plus de différences que d’intérêts communs entre eux, explique Cheng Yijun, un spécialiste des relations sino-russes à l’Académie chinoise des Sciences sociales. Nouer une alliance avec la Russie n’est pas le meilleur choix que puisse faire la Chine. »
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.