Politique
Analyse

Chine : flatteries à Xi Jinping, "patriotes" à Hong Kong et tensions dans le Parti

Le président chinois Xi Jinping lors de l'ouverture de la session annuelle de l'Assemblée nationale populaire au Grand Hall du Peuple à Pékin, le 5 mars 2021. (Source : Asian Nikkei)
Le président chinois Xi Jinping lors de l'ouverture de la session annuelle de l'Assemblée nationale populaire au Grand Hall du Peuple à Pékin, le 5 mars 2021. (Source : Asian Nikkei)
Que retenir de la double session parlementaire cette année ? Trois points ressortent : le flou sur les nouvelles prérogatives de l’Assemblée nationale, la réforme « patriotique » du système électoral à Hong Kong et les tensions sous-jacentes à la conférence de presse finale du Premier ministre Li Keqiang. Xi Jingping n’a toujours pas donné d’indice sur l’après-2022.
*À noter l’absence remarquée de Bu Xiaolin (布小林), présidente de la région autonome de la Mongolie-Intérieure. Le 27 janvier dernier, elle s’était soudainement évanouie durant une session de l’Assemblée populaire de la région autonome. Bu doit par ailleurs affronter le problème de la suppression de l’éducation en langue mongole. Est-elle malade ou n’a-t-elle pas été invitée ?
Du 4 au 11 mars, les « deux assemblées » (lianghui, 两会) ont rassemblé dans le Grand hall du Peuple place Tian’anmen à Pékin, les membres de l’Assemblée nationale populaire (ANP) et de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC). Comme chaque année, elles ont entériné les décisions prises par les hautes instances du Parti communiste. Au total, plus 5 000 délégués, dont une partie a pris part aux votes symboliques. Depuis 2013, les séances des « deux assemblées » sont rigoureusement mises en scène – ce qui n’était pas entièrement le cas sous Jiang Zemin et Hu Jintao. Elles sont aussi, dirons-nous, loin d’être inoubliables. Cette année, elles ont eu lieu en même temps que le vote du 5 mars sur le plan américain de relance de 1 900 milliards de dollars voulu par Joe Biden. Bien entendu, les médias chinois ont sauté sur l’occasion pour se moquer de la lenteur du Sénat à Washington et des onze heures de relecture publique du projet de relance, dépassant les 600 pages. À Pékin, la présentation du rapport de travail annuel du gouvernement de Li Keqiang n’a pris qu’une heure environ. Une comparaison boiteuse, cependant, si l’on ne parle que de la version abrégée du rapport du Premier ministre, sans compter les centaines d’heures de travail avant la double session parlementaire.

Allégeances et flatteries

*En fait, plus de 52 hauts cadres se seraient réclamés de Xi, dont les membres du Politburo, les vice-présidents de la Conférence consultative, les conseillers d’État, le secrétaire du secrétariat central, la Cour Suprême ou encore le Parquet Suprême. Autant de « minorités » que Xi doit absolument contrôler.
Xi Jinping a prononcé le mot « luttes » environ 13 fois – signe que les choses ne sont pas aussi roses que l’on pourrait le penser. Ce qui n’a pas empêché un festival de flatteries à l’adresse du président chinois, chose que l’on ne voyait pas sous Hu Jintao, ni même sous Jiang Zemin. Cette nouvelle tradition de clamer son allégeance au secrétaire général du Parti, qui date du XIXème Congrès en 2017, ressemble un peu aux éloges à Mao de certains dignitaires du PCC. Durant ces élans de flagorneries, Xi a été qualifié à plusieurs reprises de « pilote » (linghang, 领航), de « leader du Parti » (dang de lingxiu, 党的领袖) et même de « timonier » (duoshou, 舵手) !
*La corruption systémique dans le secteur du charbon et des métaux non ferreux est surtout liée à la « bande mongole » de Liu Yunshan, aux associés de Zeng Qinghong et au « roi des Mongoles », Chu Bo (储波). **Après la chute de Ren Zhiqiang et de son assistant Dong Hong au début de l’automne dernier, Wang semblait se trouver dans une situation précaire. Cette idée a été renforcée après la chute récente du groupe HNA. Certains voient donc dans cet appel indirect à Xi une tentative d’apaisement et de démonstration de loyauté.
En dehors des plénières, les sessions n’ont pas été sans aucun intérêt. Xi Jinping a assisté à la réunion des délégués de la Mongolie-Intérieure. Il en a profité pour insister sur l’importance de la lutte anti-corruption dans la région autonome, et surtout dans le charbon qui, selon lui, est le secteur le plus propice à la corruption*. Ce commentaire fait suite à la relance des enquêtes en Mongolie-Intérieure, qui doivent passer en revue les vingt dernières années de gouvernance, ce qui touche notamment Hu Chunhua, secrétaire du Parti de la région de 2009 à 2012). Pendant ce temps, Hu et Wang Qishan assistaient à la séance de la délégation du Hunan. Durant son allocution, Wang n’a pas manqué non plus de louanger Xi ainsi que la pensée du président**.
Outre ces observations, la double session parlementaire n’a pas manqué, comme à l’habitude, de propositions décalées, voire farfelues, déposées par certains membres de l’Assemblée ou de la Conférence consultative. Parmi elles, le remplacement du nom de la monnaie « renminbi » par « yuan » pour aider à en faire une monnaie internationale ; un double examen d’entrée à l’université au lieu d’un actuellement ; l’annulation de l’enseignement de l’anglais dans les écoles primaires et secondaires ; la création de cours obligatoires à l’université sur l’amour et le mariage ; ou encore l’ajout de la figure de Zhang Jian, entrepreneur patriotique de la fin des Qing, dans le cursus des écoles primaires et secondaires.

Les nouveaux « pouvoirs » de l’Assemblée nationale populaire

L’une des principales mesures entérinées lors des « deux assemblées » est l’amendement à la loi organisationnelle. Il concerne le comité permanent de l’Assemblée nationale populaire et ses nouvelles prérogatives sur la nomination ou la rétrogradation des vice-premiers ministres et des membres du Conseil d’État en fonction des recommandations du Premier ministre. Il en sera de même pour les membres de la Commission militaire centrale : le comité permanent de l’Assemblée pourra les promouvoir ou les rétrograder selon les recommandations du président de la Commission, à savoir Xi Jinping. Auparavant, le comité permanent de l’ANP pouvait surtout nommer et rétrograder les ministres et les directeurs de commissions dépendant directement du Conseil d’État.
*Cela pourrait nuire aux figures comme Hu Chunhua et bénéficier à la relève étatique choisie par Xi.
Dans les faits, cette mesure isole Li Keqiang et donne en pratique plus de pouvoir à l’Assemblée*. Cependant, l’ANP ne possède pas vraiment de pouvoir et se fera quand même dicter le choix des remplaçants par le Comité central du Parti ou bien par Xi Jinping lui-même. Dans la mesure où c’est Li Zhanshu, très proche du numéro un chinois, qui dirige l’Assemblée, le tout risque de se transformer en second département de l’organisation sous la direction de Xi. L’ANP demeure une formalité, une chambre d’enregistrement obligé du Parti. L’intéressant ici est la procédure qui rend les décisions plus formelles. Si c’est l’Assemblée qui agit – même sous l’influence des hautes instances du Parti –, cela aura quand même meilleure allure que si les promotions et les rétrogradations sont prononcées de manière arbitraire. En sorte que le Politburo ne peut pas tout faire : les sceaux d’approbations – même s’ils sont illusoires – demeurent importants pour la forme.

Le « patriotisme » à Hong Kong

Le sort du système électoral à Hong Kong est le deuxième point qui ressort de la session parlementaire. Xia Baolong, le directeur du bureau des Affaires de Hong Kong et Macao, l’avait déjà annoncé le 23 février dernier : des « patriotes doivent gouverner Hong Kong » (aiguozhe zhigang, 爱国者治港). La coupure est nette avec l’héritage de Deng Xiaoping pour qui « Hong Kong devrait être gouverné par les Hongkongais » (gangren zhigang, 港人治港). Aucune surprise néanmoins : les changements à venir dans le système électoral de la région administrative spéciale étaient inévitables. D’ailleurs, l’Assemblée a voté à l’unanimité « l’amélioration » de ce système par 2 895 voix pour et 0 contre.
*À 61 ans, Yang, a atteint la limite d’âge pour son poste qui est de rang vice-ministériel. **Gouverneur du Guangdong de 2012 à 2016, Zhu est un cadre apprécié de Hu Jintao. C’est d’ailleurs pour cette raison que Zhu Xiaodan est devenu gouverneur en 2012 et non Zhu Mingguo (朱明国), un allié de Zhou Yongkang.
Par ailleurs, le gouvernement central a remanié de manière très active les effectifs du Bureau de liaison de Pékin à Hong Kong, dirigé par Luo Huining depuis 2020. Le plus récent de ces changements est l’arrivée de Yin Zonghua (尹宗华) comme directeur adjoint, le 16 mars. Il remplace Yang Jianping (杨建平) un allié de Zeng Qinghong*, ex-bras droit de l’ancien président Jiang Zemin. Yin a beaucoup d’expérience dans le commerce international et a travaillé deux ans sous la direction de Zhu Xiaodan (朱小丹)** au comité de la Conférence consultative sur Hong Kong, Taïwan et les Chinois d’outre-Mer. Avant Yin, en février, Wang Songmiao (王松苗) avait pris la place Wen Hongwu (文宏武) comme secrétaire général du Bureau de Liaison. Pourtant, les deux hommes étaient du même âge. Bientôt, il ne restera plus qu’à remplacer Qiu Hong (仇鸿), ancienne « secrétaire particulière » (mishu) de Wu Yi (吴仪) et épouse de Liu De (刘德). Au bout du compte, le Bureau de Liaison a subi une transformation complète : environ la moitié de ses effectifs a été remanié, ce qui traduit la volonté de Pékin de s’impliquer encore plus dans la politique hongkongaise.
*Le beau-fils de Wang est Zhang Xinliang (张辛亮), le petit-fils de Zhang Aiping (张爱萍), un proche de Jiang Zemin.
Parlons maintenant du discours de Wang Yang prononcé le 4 mars à l’ouverture de la Conférence consultative, qu’il préside. Wang a d’emblée laissé transparaître que des changements importants concernant la position de Pékin envers Hong Kong et Taïwan seraient à l’ordre du jour. Pékin, a-t-il dit, soutient à la fois la mise en place du principe « des patriotes gouvernent Hong Kong » et la nécessité de promouvoir la « réunification de la grande nation chinoise ». Wang n’a pas prononcé les « 12 caractères », c’est-à-dire les trois principes qui prévalaient jusqu’à présent : « un pays, deux systèmes », « Hong Kong dirigée par les Hongkongais » et un « haut degré de liberté » (高度自治). Le président de la Conférence consultative s’est contenté d’être au diapason avec Xi. Ce discours place Wang aux antipodes du Premier ministre Li Keqiang. Pourtant sa carrière doit beaucoup aux anciens chefs du gouvernement réformateurs Zhu Rongji et Wen Jiabao ainsi qu’à son affiliation à la faction de la Ligue des Jeunesses communistes (tuanpai)*. Peut-être Wang Yang est-il inquiet de sa « sortie du Politburo » (出局) en 2022 ?

Li Keqiang rencontre la presse

Dernier moment fort de cette double session parlementaire, la conférence de presse de clôture du 11 mars. Cette « zone grise » n’est qu’en partie mise en scène par le pouvoir central. Elle pose donc problème à l’équipe de Xi Jinping, qui doit s’en remettre à Li Keqiang. Et comme pour sa phrase sur les « 600 millions de Chinois à moins de 1 000 yuans par mois » l’an dernier, de son « économie de vendeurs de rue », de son appel à « dire la vérité » – pour ne parler que de ces trois commentaires « spontanés », Li a de nouveau surpris en parlant de la situation de l’emploi. Environ 200 millions de personnes en Chine (plus de 25 % de la population active) occupent un « emploi flexible » (灵活就业), a-t-il affirmé. Qu’entendait-il par là ? « L’emploi flexible » a une définition assez large, allant du travail à temps partiel aux « petits boulots » (打零工), en passant par la possibilité d’avoir plusieurs employeurs pour boucler les fins de mois. Ce point va à l’encontre du discours de Xi Jinping sur la lutte contre la pauvreté et le discours sur la prospérité générale tenu lors de la double session parlementaire. Par ailleurs, Li a annoncé l’arrivée de 14 millions de personnes sur le marché du travail en 2021. Dans la mesure où les multiples plans de relance ont mis l’accent sur les grandes entreprises d’État, comment le marché domestique pourra-t-il absorber ce surplus de travailleurs qui ne cesse de croître ?
Ce ne sont pas les seuls remarques du Premier ministre à contre-courant du discours dominant. Li Keqiang a aussi parlé des fonds de recherche et développement et de la qualité de vie en milieu rural à rebours des déclarations de « victoire sur la pauvreté », de prospérité et de « développement de haute qualité », rapportée le 12 mars par le China Times. D’ailleurs, le « développement de haute qualité » est aussi l’un des points essentiels du 14e plan quinquennal.

Rien sur l’après-2022

*Liu est un associé de Wang Min (王珉), membre de la « Bande du Liaoning » et de Bo Xilai. Li Wei est un proche de Zhou Yongkang et le « secrétaire particulier » (mishu) de Wang Anshun. Wang Yong est un proche de Zhang Qi (张琦), l’ex-secrétaire du Parti à Haikou surpris par la police avec 13,5 tonnes d’or dans sa maison. Les procédures de Liu et de Li ont commencé le 13 mars, celles de Wang Yong, le 15. **Après Li Wenxi (李文喜), vice-président de la Conférence consultative du Liaoning, Wang Fuyu (王富玉), président de celle du Guizhou, Song Liang (宋亮), membre du comité permanent du Parti du Gansu, et Zhang Xinqi (张新起), directeur adjoint de l’Assemblée populaire populaire provinciale du Shandong.
Ces frictions dans les discours entre Li et Xi démontrent encore une fois combien la situation est tendue dans les hautes sphères du Parti. Mais ce n’est pas tout. Immédiatement après les « deux assemblées », ont débuté les procédures judiciaires contre Liu Guoqiang (刘国强), vice-président de la Conférence consultative du Liaoning, contre Li Wei (李伟), vice-président de la Confrence consultative de Pékin, et de Wang Yong (王勇), vice-président de celle de Hainan*. Dans le même temps, le 13 mars, Peng Bo (彭波), l’ancien directeur adjoint du groupe dirigeant sur la prévention et le traitement des problèmes liés aux cultes (ou l’unité « 610 »), a été mis en examen. Associé de Zhou Yongkang et représentant d’une des institutions les plus tristement célèbres de « l’Ancien régime », le réseau de pouvoir de l’ex-numéro un Jiang Zemin, Peng a été arrêté pour « violations disciplinaires graves ». Il devient le cinquième cadre de niveau vice-provincial et ministériel ou plus (副省部级以上) à être arrêté depuis le début de 2021**. Autrement dit, les luttes internes au Parti sont loin d’être terminées, même si on se lance des fleurs durant les rencontres officielles.
*Outre Chen Yunying (陈云), née à Taipei, les autres membres de la délégation ne sont pas vraiment taïwanais.
Quant à l’épineuse question de la succession, soulevée à plusieurs reprises de manière indirecte par des publications du Parti, dont le Beijing Youth Daily, elle n’a pas été abordée. Le plan de 2035 et la question du « développement de haute qualité » ont été abordés. Il y a même eu de la place pour la « délégation taïwanaise » qui représente les « compatriotes de Taïwan » durant les « deux assemblées »*. Mais rien sur l’après-2022. Xi Jinping continue donc de « faire campagne » pour le XXe Congrès du Parti en mettant l’accent sur la lutte contre la pauvreté, la lutte anti-corruption ainsi que sur le développement et la prospérité. Pendant ce temps, les mécontents continuent de s’organiser, ne laissant à Xi que très peu de répit.
Par Alex Payette

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A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.