Politique
Analyse

Accord sino-européen sur l'investissement : inquiet, Biden appelle l’UE à la "concertation" face à Pékin

Le président élu américain Joe Biden. (Source : Asia Times)
Le président élu américain Joe Biden. (Source : Asia Times)
La Chine et l’Union européenne ont conclu un accord majeur sur la protection des investissements qui était négocié depuis sept ans. Cela ne fait pas vraiment les affaires de Joe Biden. Le président élu américain a appelé l’UE à la concertation pour faire face ensemble aux visées chinoises.
Les négociations s’éternisaient depuis 2014. Les vingt-sept avaient récemment donné pour date butoir à cet accord la fin 2020. Il a été conclu in extremis mercredi 30 décembre par le président chinois Xi Jinping d’un côté et la présidente de la Commission Ursula von der Leyen de l’autre, entourée du président du Conseil européen Charles Michel. La chancelière allemande Angela Merkel et le président Emmanuel Macron s’étaient joints à cette conférence virtuelle.
Cet accord « démontre la détermination et la confiance de la Chine pour poursuivre une ouverture vers le monde extérieur », a proclamé Xi Jinping. Il va donner aux entreprises européennes « un meilleur accès et des garanties puissantes et systémiques ainsi qu’un avenir meilleur pour une coopération à venir », a-t-il ajouté. Dans une pique transparente à l’adresse des États-Unis, le président chinois a invité les dirigeants européens à « travailler ensemble avec la Chine dans l’année qui vient ».« En tant que deux grandes puissances mondiales, deux civilisations, la Chine et l’Europe doivent montrer leur engagement, agir de façon pro-active, renforcer le dialogue, approfondir la confiance, aborder de façon appropriée les différences et se donner la main pour encourager de nouvelles opportunités et s’engager dans une nouvelle ère », a encore déclaré Xi Jinping.

Succès géopolitique pour Pékin

Cet accord doit encore être entériné par le parlement européen, une étape qui n’est pas gagnée d’avance. Il donnera aux entreprises européennes qui s’installent en Chine le droit de se passer désormais de l’obligation de s’associer à un partenaire chinois et d’accepter des transferts de technologies importants, deux mesures qui étaient obligatoires jusqu’alors.
Il s’agit d’un succès indéniable pour la Chine sur le plan géopolitique, celle-ci trouvant ainsi un précieux contrepoids face à ses relations exécrables avec les États-Unis. Il donne en effet une véritable respiration politique aux relations sino-européennes, Bruxelles acceptant de facto de s’engager à poursuivre une coopération sur le long terme avec Pékin. Cet accord est en outre un succès personnel pour Angela Merkel qui va se retirer de la politique allemande en 2021 et dont le pays vient de quitter la présidence tournante de l’UE le 1er janvier au profit du Portugal.
La conclusion de cet accord n’était pas gagnée. Jusqu’au dernier moment, la France, soutenue par les Pays-Bas, la Belgique et la Pologne, avait exigé de la Chine qu’elle promette au préalable de signer les conventions, y compris celle sur le travail forcé, de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Paris avait expressément fait mention des accusations de travail forcé imposé aux Ouïghours au Xinjiang.
« Cet accord est d’une signification économique majeure et lie les parties dans une relation pour les investissements basée sur les valeurs inscrites dans des principes de développement durable, a déclaré la Commission européenne dans un communiqué. Une fois entré en vigueur, [l’accord] contribuera à équilibrer la relation commerciale et les investissements entre l’UE et la Chine. La Chine s’est engagée à respecter un niveau sans précédent d’accès au marché aux investissements européens, donnant ainsi aux entreprises européennes un gage de certitude et de prédictibilité. »

Pas de mécanisme de surveillance, dénonce l’administration Trump

La réaction des Américains ne s’est pas faite attendre. Le même jour, le président élu Joe Biden a invité l’UE à adopter « une approche coordonnée » avec les États-Unis face à la Chine. « Alors que nous sommes en concurrence avec la Chine et que nous la tenons responsable pour ses abus en matière de commerce, de technologies, de droits de l’homme et dans d’autres domaines, notre position sera beaucoup plus forte si nous construisons une coalition avec nos partenaires et nos alliés », avait-il déjà averti le lundi 28 décembre, alors que les négociations entre Pékin et Bruxelles étaient sur le point d’aboutir.
« L’administration Biden-Harris attend des consultations avec l’UE qu’elles permettent une approche coordonnée face aux pratiques économiques injustes de la Chine et à d’autres défis importants », a expliqué le 30 décembre un responsable de l’équipe de transition du président élu américain cité par le South China Morning Post.
L’équipe du président sortant Donald Trump a été encore plus explicite. Le conseiller adjoint à la Sécurité nationale de la Maison Blanche, Matt Pottinger, a ouvertement critiqué l’accord, soulignant qu’il ne changerait rien aux exactions perpétrées à l’encontre des Ouïghours et d’autres minorités ethniques musulmanes du Xinjiang.
« Nous ne pouvons pas escompter de Pékin qu’il s’apprête à honorer les droits du travail alors qu’il continue de construire des millions de mètres carrés d’usines destinées au travail forcé au Xinjiang, a souligné Matt Pottinger. Les dirigeants des deux partis américains [démocrate et républicain] et ceux du gouvernement sont perplexes et consternés de voir l’Union européenne se diriger vers un traité sur les investissements sous le nez d’une nouvelle administration américaine. »
Un officiel du département d’État américain a, quant à lui, expliqué que Washington allait demander à l’UE « de continuer à insister pour la mise en place de mécanismes de surveillance forts pour s’assurer que Pékin respecte ses engagements ».
De fait, si la Chine s’est bel et bien engagée à signer les conventions de l’OIT, absolument rien ne dit qu’elle respectera ses promesses puisqu’il n’existe aucun mécanisme contraignant et l’on voit mal le gouvernement chinois décider de démanteler du jour au lendemain ses camps dans lesquels croupissent plus d’un million de Ouïghours. Des camps que Pékin a pudiquement rebaptisés « centres de formation professionnelle ».
Par Pierre-Antoine Donnet

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.