Politique
Analyse

Chine : face à la crise économique et sanitaire, la réponse sécuritaire de Xi Jinping

Le président chinois Xi Jinping au sommet du Forum de la Coopération économique en Asie-Pacifique (APEC) à Port Moresby, le 22 février 2018. (Guardian)
Le président chinois Xi Jinping au sommet du Forum de la Coopération économique en Asie-Pacifique (APEC) à Port Moresby, le 22 février 2018. (Guardian)
Face aux effets néfastes de la guerre commerciale avec les États-Unis, du ralentissement économique et des sanctions liées à la situation à Hong Kong, qu’a décidé le Parti de Xi Jinping ? De mettre en place un appareil institutionnel de contrôle et de surveillance encore plus centralisé pour une gestion plus étroite des tensions sociales et des doléances qui émergent un peu partout en Chine, alors que la situation post-covid se stabilise.
*On se souviendra aussi du sens latent de la « société harmonieuse » de Hu Jintao, qui faisait était d’une société post-réforme très fractionnée entre les riches et les pauvres, entre les ruraux et les urbains. ***Le suffrage universel ne fut pas accordé en 2014 et le « mouvement des parapluies » prépara les évènements de 2019. En plus, le discours sur la sécurité, lui, ne commencer vraiment à prendre forme qu’à partir de 2019.
Vers la fin du mois d’avril, le groupe de coordination pour la construction de la « Chine sécuritaire et pacifique » (平安中国建设协调小组) était créé sous la bannière de la commission politico-légale, la « Zhengfa ». Une création qui s’inscrit dans un effort plus large pour mettre en place à la fois une structure protégeant la sécurité du régime (政权安全机构) et une agence « policière » de sécurité politique (政治安全警察领导机构). Pourtant, la « Zhengfa » avait perdu de son importance, depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping et le lancement de la « lutte anti-corruption » contre les hommes de Zhou Yongkang (puis de Meng Jianzhu), avait perdu de son importance. Comme pour beaucoup d’autres des slogans et noms de politiques en Chine, la double appellation de ce groupe « pacifique » et « sécuritaire » exprime un sentiment d’instabilité mais aussi d’insécurité au sein des hautes instances du Parti*. Surtout après la « seconde rétrocession » de Hong Kong – la loi sur la sécurité nationale promulguée le 30 juin intègre encore davantage au continent l’ancienne colonie britannique revenue dans le giron chinois en 1997*** -, et les pressions internationales qui s’en suivirent.
*中央社会管理综合治理委员会. **Xi avait lui-même été directeur du groupe « Chine pacifique et sécuritaire » au Zhejiang en 2004.
La commission politico-légale avait aussi été remaniée, notamment lors du démantèlement en 2018 de l’unité 6.10, cette organisation extrajudiciaire chargée de lutter contre les cultes et les sectes. Sans parler du fait que la Commission ne possède à présent que le rang d’un ministère. Comme le disait lui-même Meng Jianzhu avant d’être sur la sellette suite à la mise en examen de Sun Lijun, ces deux comités visaient à mettre en place une « Chine pacifique et sécuritaire ». Les groupes ainsi labellisés (en chinois « ping’an ») ne sont pas nouveaux : on en retrouvait un peu partout en Chine, liés ou non aux activités du style 6.10, avant leur retour en 2020. On en trouvait d’ailleurs une quantité importante en 2004* – sous l’égide du Comité central de gestion globale de la sécurité publique*, et cela jusqu’en 2017-2018. On disait à l’époque que la structure « ping’an » visait l’amélioration du taux de satisfaction des masses tout en mettant en œuvre une forme de gouvernance plus « globale ». Ce qui reste flou même pour les meilleurs analystes.
*Sans parler de l’endettement des gouvernements locaux ou de la faible consommation intérieure.
Ainsi, face aux effets néfastes de la guerre commerciale avec les États-Unis, du ralentissement économique, de la multiplication des faillites et des défauts de paiement ainsi que de la hausse importante du chômage provoqué par la première vague de Covid-19, sans parler des pressions internationales et aux sanctions liées à la situation de Hong Kong*, qu’a décidé le Parti ? Il a jugé bon de mettre en place un appareil institutionnel de contrôle et de surveillance encore plus centralisé pour une gestion plus étroite des tensions sociales et des doléances qui émergent (et continueront à émerger) un peu partout en Chine, alors que la situation post-covid se stabilise. Bref la structure « ping’an » devra « désamorcer » toute forme d’agitation sociale durant cette période difficile.
Depuis la mi-2019, certaines provinces avaient déjà mis en place leur groupe provincial « ping’an ». Ce lundi 6 juillet, la commission centrale politico-légale a annoncé la création d’un nouvel organe à la structure « ping’an » : le groupe d’intervention pour la sécurité politique (政治安全专项组), dirigé par Lei Dongsheng (雷东生). Il s’ajoute aux deux autres nouveaux groupes appartenant à cette structure, avec ceux sur la sécurité sociale (社会治安组) et la gouvernance sociale municipale (市域社会治理组).
Ce faisant, la commission politico-légale commence à reprendre de l’importance dans la « gestion de la société », l’une de ses activités principales, dépouillée entre 2018-2019. Cependant, on comprend mal comment Xi Jinping peut s’en remettre à Guo Shengkun, allié proche de Zeng Qinghong, le bras droit de l’ancien président Jiang Zemin pour faire fonctionner cet appareil qui vise en fait à consolider et à sécuriser la position du Parti à l’intérieur de l’ensemble des institutions du pays.

Une composition particulière

Comment se composent les groupes provinciaux « ping’an », dont une majorité s’est réunie en juin 2020 ? Leur directeur est en général le secrétaire provincial du Parti. Même si dans certains cas, comme au Liaoning, dans le Hunan, le Guangxi et le Sichuan, c’est le secrétaire provincial de la « Zhengfa » qui dirige le groupe. Le directeur adjoint est souvent le gouverneur, le maire de la capitale provinciale ou le président de région autonome. En moyenne, il se compose de cinq directeurs adjoints dont le directeur de la sécurité publique provinciale, le secrétaire de la « zhengfa », du président du tribunal de grande instance de la province, du procureur général du parquet populaire provincial du commandant du corps provincial de la police armée, etc. Dans certains cas plus rares, on retrouve des commandants de garnison militaire, comme Chen Baoming (陈宝明) dans le Sichuan, et des gouverneurs adjoints, comme Mao Chaofeng (毛超峰) à Hainan.
Ces groupes, qui contiennent de six à huit individus, sont maintenant également présents dans plusieurs villes et comtés, et même dans des institutions locales. Certains d’entre eux ont déjà mis en place les structures additionnelles comme celle pour la « sécurité sociale », par exemple avec Yan Xichun (闫喜春), secrétaire adjoint pour la « Zhengfa » provinciale dans le Shanxi.
L’organe labellisé « Chine pacifique et sécuritaire » (ping’an) va plus loin que la traditionnelle commission politico-légale dans la mesure où le judiciaire, la sécurité et parfois même les forces armées travaillent ensemble. Ce qui rend n’importe quelle mesure de contrôle plus qu’expéditive, afin de « résoudre » la moindre « anomalie sociale ». Il y a de ça quelques années déjà, les groupes de type « ping’an » avaient été décrits comme l’enchevêtrement de différentes structures administratives et de direction visant à établir ensemble des plans d’action et procéder à la mise en place des règles. Au regard des problèmes liés à la pandémie, mais aussi au ralentissement économique, au chômage ainsi qu’aux inondations qui affectent près de 26 provinces, la structure « ping’an » risque d’être souvent sollicitée d’ici la fin de l’été.

Les trois groupes

[Les trois nouveaux groupes « ping’an » sont dirigés respectivement par Lei Dongsheng, Lin Rui (林锐), vice-ministre de la Sécurité publique, et Wang Hongyang (王洪祥), secrétaire général adjoint pour la Commission centrale des affaires politiques et légales. Des trois, Lei, un proche de Meng Jianzhu et Guo Shengkun, est celui qui a atteint le rang le moins élevé. Lin est un proche de Wang Xiaohong (王小洪), le « policier » de Xi, tandis que Wang Hongyang est plus connu pour avoir supervisé l’affaire Sun Xiaoguo (孙小果), un violeur en série et chef d’un groupe mafieux à Kunming exécuté en février 2020. Autrement dit, à eux deux, Wang et Lei représentent la moitié du secrétariat de la « Zhengfa ». L’autre moitié est composée de Bai Shaokang (白少康), policier proche de Xi, et de Jing Hanchao (景汉朝).
Ces trois groupes, dont la présence se fera sentir également en province, dépendront de Chen Yixin (陈一新), secrétaire général pour la « Zhengfa » et allié du Zhejiang de Xi. Chen est également l’un des directeurs adjoints du groupe de travail central sur le coronavirus au Hubei.
Ainsi, cette nouvelle structure, qui vise à maintenir la stabilité et la sécurité sociale et politique, est « rationalisée » en quasi-ligne droite sous la direction Zhao Kezhi, ministre de la Sécurité publique, et Guo Shengkun, le chef de la « Zhengfa » centrale. La mise en place soudaine d’une autre structure de gestion s’ajoute aux cellules pour le coronavirus, de la structure duale du Parti (双重领导), et autres structures existantes comme les curieux groupes de travail pour la prévention et la résolution de risques majeurs (防范化解重大风险工作领导小组), qui semblent être une création de la Commission pour la Sécurité nationale. Tout cela risque de causer des maux de tête aux cadres et autres bureaucrates chinois : qui a préséance sur qui ? qui doit acheminer l’information et surtout, vers qui ? Ne risque-t-on pas la torpeur plutôt que « l’efficience », même si toutes les institutions sont réunies en un seul endroit ?

Un retour « rectifié »

*Zhou Qiang (周强) doit se sentier particulièrement isolé ces jours-ci.
Par ailleurs, Chen Yixin a également annoncé le 8 juillet que le système judiciaire sera assujetti à une « campagne anti-corruption »* qui vise à « enlever les tumeurs » de l’institution. La totalité du système des affaires politiques et légales, dont fait partie le ministère de la Justice, fera l’objet d’une campagne d’éducation et de rectification, slogan tout droit sorti des années 1940. La « campagne de rectification » de Yan’an, qui cimente la prise de pouvoir de Mao et scinde la direction du Parti à l’époque, visait à « convaincre » les cadres et les autres de dirigeants communistes de soutenir Mao. C’est Chen Yixin qui a fait lui-même le rapprochement.
*Ce qui consolide l’idée que Xi tente de devenir « the only game in town » et de « tout rafler ».
Ce faisant, l’idée est ici de purger ce système une fois pour toutes du « poison » que représentent encore les hommes de Zhou Yongkang, et des autres figures « non alignées » de « l’Ancien régime », le réseau de pouvoir de l’ex-président Jiang Zemin. Cette campagne de rectification, qui vise la consolidation et la sécurisation de la nouvelle orthodoxie du Parti, semble en quelque sorte une dernière tentative de la part de Xi avant le Congrès du Parti en 2022, afin de purger le dernier bastion de l’ancienne garde*. Prendre le contrôle du dernier « suprême » (« gao »), la Cour suprême populaire (最高法院) et de la dernière pièce du système des affaires politiques et légales, considérant que Xi contrôle le Ministère de la Justice depuis la « retraite » de Fu Zhenghua, ce serait la consécration pour le numéro un chinois.

La gestion du grain et des eaux

*Malgré tout, aucun des membres du Comité permanent du Politburo n’est allé sur les lieux pour soutenir la population. **Et que dire du retour de la grippe H1N1 dans l’industrie porcine chinoise ? Elle affectera « l’index du porc » et donc le prix de la viande la plus consommé sur le continent, ce qui aura également une influence sur l’ensemble du panier alimentaire en Chine, ajoutant ainsi un fardeau supplémentaire dans une situation « précaire » pour le consommateur chinois moyen qui se remet à peine du Covid-19.
Alors que le Parti se mobilise face à des « épreuves politiques », comme Xi l’avait déjà mentionné lors des « deux assemblées » de 2019, les provinces du centre de la Chine se retrouvent malgré tout un peu laissées à elles-mêmes alors que les inondations se multiplient et que les réservoirs de grain atteignent leur limite*. On sait également que l’État a commencé à écouler ses réserves de grain depuis le mois de mai déjà, ce qui pourrait compliquer la gestion des stocks, surtout dans un contexte d’inondations importantes dans le grenier de la Chine**. De fait, la Chine a déjà commencé à se tourner vers le Canada pour ce qui est de l’orge, malgré les tensions qui entre les deux pays depuis l’affaire Meng Wanzhou et plus récemment la loi sur la sécurité nationale imposée à Hong Kong.
Lors d’une visite au Guizhou le 6 juillet dernier, le Premier ministre Li Keqiang s’est permis de suggérer aux manufactures qui tournent au ralenti d’engager des travailleurs migrants afin de relancer l’économie. La question du chômage est encore à l’ordre du jour : le taux officiel du mois de mai en zone urbaine était de 5,9 %, même si certains observateurs parlent plutôt de 20 %, 25 %, voire même de 30 %. Sans parler des blogueurs et des « gamers » qui semblent être à présent comptabilisés dans les créations d’emploi afin de faire baisser artificiellement le taux de chômage. Et que dire que la notice gouvernementale destinée à guider et encourager les diplômés à retourner dans les communautés urbaines et rurales pour trouver du travail ou créer une entreprise ? Elle semble tout droit sortie des années de la Révolution culturelle, durant lesquelles on envoyait les jeunes citadins à la campagne. Elle ne risque pas de résoudre la situation.
Cette réponse institutionnelle à la crise, avec la mise en place de la structure « Chine pacifique et sécuritaire » ne s’adresse pas aux problèmes domestiques journaliers des citoyens, mais plutôt à l’instabilité perçue par le Parti. Au lieu de mettre autant d’énergie sur la continuité de la « lutte anti-corruption » et les luttes intra-Parti, sur la « microgestion » de Hong Kong – qui est d’ailleurs aussi une réponse institutionnelle – ou encore sur la mise en place de plusieurs structures de sécurité sur le continent – chose qui trahit un certain sentiment d’insécurité généralisé, il serait bon de repasser sur les tâches essentielles, comme la gestion des stocks de grains et le contrôle des eaux.
Par Alex Payette

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A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.