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Coronavirus en Indonésie : une bombe sanitaire et économique à retardement ?

Une femme porte une masque pour se protéger contre le coronavirus en Indonésie.
(Source : CGTN) Une femme porte une masque pour se protéger contre le coronavirus en Indonésie.
Sans véritable politique pour limiter la propagation du coronavirus, et avec une pratique des tests parmi les moins développées du monde, les conséquences du Covid-19 pourraient être dramatiques en Indonésie. Le gouvernement ne semble n’avoir qu’une idée en tête : préserver à tout prix son économie. Pourtant les conséquences de la pandémie sont déjà visibles et des millions d’habitants pourraient retomber dans la pauvreté.
Pour lutter contre l’épidémie de coronavirus, la politique du gouvernement indonésien n’a pas été d’imposer un confinement. Il a fait appliquer une loi datant de 2018 sur la quarantaine, en précisant, par une règlementation signée le 31 mars par le président Joko Widodo, les termes d’une « limitation sociale à grande échelle » (« pembatasan sosial berskala besar », PSBB). Cette règlementation implique notamment la fermeture des écoles et des lieux de travail, la limitation des activités religieuses et de la fréquentation des lieux publics. Ce même jour, le président avait signé un décret déclarant une « catastrophe nationale » (« bencana nasional »).
Fin mars, des dizaines de milliers de personnes étaient déjà retournées dans leur village d’origine. À cette période de l’année, avant et après le mois du Ramadan, les musulmans en Indonésie rendent en effet visite aux tombes de leurs aînés. Cette tradition est d’ailleurs bien antérieure à l’Islam : rentrer au village se dit « mudik », « aller vers l’amont ». À titre de comparaison, en 2019, plus de 20 millions de personnes s’étaient déplacées pendant et avant le mois de jeûne. Ainsi, pour empêcher un déplacement de masse, les autorités de plusieurs régions ont demandé au gouvernement central l’autorisation de pouvoir fermer l’entrée de leur territoire. Selon une enquête menée du 10 au 12 avril, 90 % des chefs de village interrogés s’exprimaient ainsi contre le mudik.

Un appel au confinement

Le président Jokowi a finalement annoncé une interdiction du mudik le 21 avril. Le 23 avril, soit la veille du début du Ramadan, le gouvernement a déclaré une interdiction des voyages par avion et par bateau jusqu’au 31 mai. Le 5 mai, il assouplit la mesure et autorise les déplacements pour affaires. Le lendemain, l’autorisation s’étend aux urgences familiales et au rapatriement des étrangers vers leur pays et des Indonésiens à l’étranger.
Début mars, juste après l’annonce des premiers cas identifiés en Indonésie, des chercheurs indonésiens, dont le Stemcell and Cancer Institute de Jakarta, lié au groupe pharmaceutique indonésien Kalbe Farma, ont dénoncé à leur tour un manque de transparence dans la manière dont le gouvernement procède pour lutter contre le Covid-19. Dans une lettre adressée mi-mars au chef de cabinet du président, un groupe de jeunes chercheurs réclame que le gouvernement applique un confinement dans les régions les plus touchées.Le DPR, l’Assemblée nationale, dont la présidente Puan Maharani est une proche du parti de Jokowi, provoque la surprise et déclare alors soutenir cette demande des scientifiques pour un confinement.

Les chiffres officiels mis en doute par le manque de tests

Les gouverneurs de Jakarta, territoire le plus touché, et de Java Ouest, la province limitrophe, ont par ailleurs à plusieurs reprises mis en doute les chiffres du nombre de contaminations au Covid-19 communiqués par le gouvernement central. Pour cause, l’Indonésie figure parmi les pays ayant le plus mauvais taux de tests, d’après le quotidien singapourien The Straits Times. D’après des chercheurs australiens spécialistes de l’Indonésie, de nombreux cas et décès n’ont ainsi sans doute pas été détectés.
En avril, des scientifiques indonésiens déclarent que le nombre réel de personnes infectées est 10 fois supérieur au chiffre officiel en raison du faible nombre de tests effectués. Ils expliquent regretter que le gouvernement ignore leur offre d’aide, limitant la capacité de détection du pays.
Début mai, le ministre indonésien du Développement humain et de la Culture, Muhadjir Effendy, affirme que le nombre de cas en Indonésie est « modéré » comparé à celui des autres pays de l’ASEAN et qu’il continue de baisser. Les scientifiques, parmi lesquels des chercheurs à l’Institut Eijkman de biologie moléculaire de Jakarta, le contredisent et continuent de contester les chiffres officiels, rappelant la faible capacité de tests de l’Indonésie. Le pays a en effet 0,39 tests pour 1 000 habitants, l’un des taux les plus bas du monde.
Selon Worldometers, qui reprend les données indonésiennes, le nombre de cas et de décès par million d’habitants seraient de respectivement la moitié et les deux tiers du Japon. Des chiffres qui sont probablement très éloignés de la réalité.
Selon Worldometers, qui reprend les données indonésiennes, le nombre de cas et de décès par million d’habitants seraient de respectivement la moitié et les deux tiers du Japon. Des chiffres qui sont probablement très éloignés de la réalité.

Préserver l’économie à tout prix

Avant même la révélation des premiers cas le 2 mars, le gouvernement indonésien avait commencé à se préparer aux conséquences économiques du Covid-19, annonçant qu’il consacrerait 750 millions de dollars, notamment aux plus démunis, expliquant alors craindre une augmentation du taux de pauvreté. Lors d’une conférence de presse le 11 mai, la ministre des Finances, Sri Mulyani Indrawati, affirme que les sorties de capitaux d’Indonésie de janvier à mars 2020 sont bien supérieures à ceux qui avaient marqué la crise financière de 2008 ou celle de 2013. On comprend là le desserrement de l’interdiction de voyager en autorisant les déplacements pour raison d’affaires. L’économie reste la priorité du gouvernement indonésien.
Le 20 octobre 2019, alors qu’il inaugurait son second mandat, Jokowi avait annoncé un objectif ambitieux pour le pays : celui d’accéder en 2045 au statut de pays avancé avec un PIB par habitant de 23 000 dollars par an, grâce à une croissance annuelle un peu supérieure à 7 %, au lieu de 5 % depuis 2000. L’Indonésie capitaliserait sur son dividende démographique, la population en âge de travailler augmentant de 30 millions et la population totale de 35 millions d’ici là*. L’amélioration des infrastructures relancerait par ailleurs le secteur manufacturier, qui avait était été le moteur de l’économie entre 1985 et à la crise financière asiatique de 1997. L’Indonésie attirerait enfin des investissements directs de l’étranger et bénéficierait de l’érosion de la compétitivité chinoise dans les industries de main-d’œuvre.
Envisageable dans un monde dynamique et ouvert, cette perspective l’est moins depuis le déclenchement de la pandémie, qui est encore loin d’être jugulée par l’Indonésie.

Des conséquences économiques déjà lourdes

*Source base de données CHELEM du CEPII. **Selon le ministère de l’Intérieur, près de 2 millions de salariés (dont 1,5 million du secteur formel) auraient perdu leur emploi. Le nombre d’enregistrements de « pre-working cards » que le gouvernement a lancées cette année pour les demandeurs d’emploi atteindrait 5,9 millions.
En admettant que la pandémie s’est propagée en Indonésie en mars, on constate que son impact sur la croissance du premier trimestre est limité. Cette croissance a été réduite d’un tiers, passant à 2,9 %. Cette évolution s’explique notamment par le ralentissement de la croissance de la consommation des ménages, qui représente la moitié du PIB. Les ventes de motocyclettes, dont l’Indonésie est le plus grand marché asiatique, ont aussi diminué en février. On a par ailleurs assisté à une hausse du chômage* et du sous-emploi érodent la confiance, un moteur bien plus important que les exportations, composées pour moitié de produits manufacturiers**. Les conséquences de la « limitation sociale à grande échelle » seront perceptibles peu après et viennent ralentir les activités de services : commerce (détail et grossiste), soit 14 % du PIB, construction (10 %) et transport (3 %).
Les exportations indonésiennes ont légèrement reculé, de même que les importations, en raison de la chute des achats de biens d’équipement (–18 %). Les recettes du tourisme ont aussi fortement baissé (-63 % en mars). L’excédent commercial a diminué de 2,6 milliards de dollars. Le nouveau budget intègre des mesures de relance avec une baisse de 21 % et prévoit une hausse de 3 % des importations et un déficit de 5,1 % du PIB. Ce dernier sera financé par 64 milliards de dollars d’emprunts obligatoires (soit trois fois le budget initial), dont près de la moitié sous forme de « Pandemic Bonds ». La banque centrale a pris des mesures de soutien à l’économie tout en maintenant son taux directeur à 4,5 %. La détérioration des comptes externes a amené une érosion de 5 % de la parité de la roupie par rapport au dollar depuis le 1er janvier.
Près de 8 millions d’Indonésiens, soit près de 5 % des 18-64 ans, travaillent à l’étranger et leurs envois de fonds (13 milliards de dollars) représentent 6 % des exportations de biens et services et un apport significatif pour de nombreux ménages. Partout dans le monde, les immigrés font les frais des mesures de confinement. Près de 4 millions d’Indonésiens travaillent en Malaisie, dont un grand nombre dans les plantations. Le ministère indonésien des Affaires étrangères leur est de nouveau venu en aide en leur envoyant de l’aide alimentaire, et des députés demandent au gouvernement d’organiser leur rapatriement.
Le Covid-19 affecte ainsi déjà lourdement l’économie indonésienne. Les personnes modestes sont les premières touchées alors que la pandémie se répand dans les quartiers populaires densément peuplés de Jakarta. À Java, où habitent près de 60 % des Indonésiens, et qui représente également 60 % de l’économie du pays, les gouverneurs des provinces qui n’appliquent pas encore la « limitation sociale à grande échelle » exhortent le gouvernement central à les y autoriser. Le pire reste peut-être à craindre en Indonésie.
Par Jean-Raphaël Chaponnière et Anda Djoehana Wiradikarta
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).
Anda Djoehana Wiradikarta
Anda Djoehana Wiradikarta est enseignant et chercheur en management interculturel au sein de l’équipe « Gestion et Société ». Depuis 2003, son terrain de recherche est l’Indonésie. Ingénieur de formation, il a auparavant travaillé 23 ans en entreprise, dont 6 ans expatrié par le groupe pétrolier français Total et 5 ans dans le groupe indonésien Medco.