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Coronavirus : la Chine utilise la carte ouïghoure dans sa guerre de communication

Manifestation de Ouïghours à Washington, le 10 juillet 2009 (Source : Malcom Browns, Wikimedia )
Ces dernières semaines, de nombreux Ouïghours vivant en Europe ont reçu d’étranges appels de leur famille restée au Xinjiang. Leurs proches les alertent sur la crise liée au coronavirus dans les pays occidentaux, pour mieux vanter sa gestion par le régime chinois.
*nom d’emprunt.
C’est par un message vocal, envoyé sur le réseau social Wechat – le plus utilisé en Chine -, que la mère d’Arman* a brisé deux ans de silence. « Comment vas-tu mon fils ? Ça fait longtemps ! » demande fin mars la vieille dame qui vit à Urumqi, capitale de la Région autonome ouïghoure du Xinjiang, en Chine. Arman, membre de la diaspora et installé en France depuis 10 ans, est surpris par la banalité du ton, qui tranche avec un précédent message, reçu en février 2018. Ses parents l’avaient alors sommé de ne plus les appeler.

« C’est le gouvernement chinois qui est derrière »

Certes, le contact n’avait pas été totalement coupé. Comme pour des milliers d’autres Ouïghours de l’étranger, la famille du jeune homme servait de relais à la police chinoise. Par des messages laconiques, ses parents lui demandaient d’envoyer toutes sortes de documents (photos d’identité, diplômes, adresse en France…) pour alimenter la gigantesque machine de surveillance de la diaspora ouïghoure mise en place par Pékin.
 
Mais le message du mois de mars est différent. « Ma mère m’a dit qu’elle était au courant de l’épidémie de Covid-19 frappant la France, que je devais rester chez moi, être prudent, bien me soigner. Elle a ensuite ajouté que tout allait bien pour la famille restée au Xinjiang », témoigne Arman qui n’a aucun doute sur l’origine de l’appel : « C’est le gouvernement chinois qui est derrière. »

« La situation est grave en Europe. Ici, le virus est éradiqué »

En ces temps de crise du Covid-19, certaines familles du Xinjiang refont ainsi surface. Dilnur Reyhan, Présidente de l’Institut ouïghour d’Europe, basé à Paris, a reçu un coup de téléphone similaire de sa soeur, après un an sans nouvelles : « Elle a appelé sans dire bonjour, je sentais qu’elle était stressée. Elle a évoqué les très nombreux cas de virus en Europe, dit que la situation était grave, qu’elle s’inquiétait pour moi alors que chez eux, tout était normal, le virus était éradiqué. »
Dilnur Reyhan, Présidente de l'Institut ouïghour d'Europe. (Crédits : Dilnur Reyhan)
Dilnur Reyhan, Présidente de l'Institut ouïghour d'Europe. (Crédits : Dilnur Reyhan)
Difficile de connaître la situation sanitaire au Xinjiang où le confinement a été totalement levé le 12 mars dernier. Officiellement, seuls 76 cas de contamination y ont été enregistrés, pour 3 décès (au 22 avril), mais le sort des prisonniers du tentaculaire réseau de camps d’internement de la région reste inconnu.

Opération de communication

La Chine semble en tout cas inclure la diaspora ouïghoure dans son opération de communication visant à vanter sa victoire, et celle de son modèle politique, sur le Covid-19. « Ils dramatisent la situation en Europe et veulent montrer que le gouvernement chinois, lui, prend soin de sa population. Ils cherchent ainsi à s’assurer le soutien de certains Ouïghours », analyse Halmurat Harri, activiste basé en Finlande qui a reçu le même message de ses parents : « Ils m’ont aussi dit que je devais arrêter d’utiliser le terme « virus chinois » pour décrire l’épidémie. »
Halmurat Harri, activiste ouïghour basé en Finlande (Crédit : Halmurat Harri)

« Le confinement rend les gens plus malléables »

« Si la Chine peut utiliser le relais ouïghour, qui est d’ordinaire critique, et faire passer message que le pouvoir chinois a agi de façon efficace, elle gagne deux fois », explique Thierry Kellner, politologue spécialiste de la Chine à l’Université Libre de Bruxelles. Pour le chercheur, Pékin pourrait aussi profiter de l’impact psychologique créé par le confinement en Europe : « Les gens sont plus faibles, plus malléables et le gouvernement chinois espère avoir de leur part une oreille plus attentive. Ce message passe encore mieux quand il vient de la famille avec laquelle ces personnes avaient dû couper les ponts. N’oublions pas que la Chine est très forte pour jouer de la carotte et du bâton. »

Pékin exploite les failles du modèle occidental

Le succès d’une telle manoeuvre est incertain, auprès d’une diaspora sous pression constante des autorités chinoises. Mais Pékin semble déterminé à utiliser tous ses réseaux d’influence dans la gigantesque guerre de communication qu’il mène contre l’Occident. « C’est la même chose que lorsque la Chine envoie des masques en Europe ou mobilise ses ambassadeurs pour monter au créneau, nous confie un bon connaisseur du Xinjiang.  Ils exploitent toutes les failles du modèle occidental pour le décrédibiliser, et la crise du coronavirus est une opportunité parfaite. »
Par Baptiste Fallevoz
A propos de l'auteur
Baptiste Fallevoz
Producteur, journaliste, actuellement rédacteur en chef et chroniqueur à France 24. Auparavant basé en Chine, il a été directeur général adjoint d’ActuAsia, à Shanghai puis Pékin, de 2009 à 2016. Il collaboré avec de nombreux médias français et internationaux (France 24, Arte, Associated Press, Canal +, BFM TV ou Mediapart).