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Le coronavirus rebat les cartes entre les États-Unis et la Chine

Deux effigies de Donald Trump et de Xi Jinping, masquées, dans une rue de Moscou en mars 2020. Crédit : REUTERS / Evgenia Novozhenina via RFI.
Deux effigies de Donald Trump et de Xi Jinping, masquées, dans une rue de Moscou en mars 2020. (Source : RFI)
Que se passerait-il si la Terre était envahie par des extraterrestres ? Ronald Reagan, qui avait posé la question dans un discours prononcé aux Nations Unies en 1987, avait répondu que les humains s’uniraient pour faire front. Il faisait preuve d’un grand optimisme. Aujourd’hui menacés par un ennemi commun aux origines bien terrestres, le coronavirus, les États-Unis et la Chine sont encore loin de se réconcilier. Pire : le conflit sino-américain s’aggrave. Débuté sur le front commercial, il s’est prolongé sur le front technologique et se joue désormais sur le terrain de l’idéologie.

« Perdant-perdant »

Dopée par la baisse des impôts de 2018, l’économie américaine affichait une santé insolente jusqu’au dernier trimestre de 2019, concluant le cycle de croissance le plus long depuis 1945. Côté chinois, les mesures prises depuis 2017 pour freiner l’endettement ont freiné la croissance nationale, qui s’est effondrée au premier trimestre 2020. Elle reprendra lentement au second trimestre, tandis que l’économie américaine, à son tour, plongera.
D’après les sources chinoises, les exportations de la Chine vers les États-Unis ont chuté de 25 % (en yuan) au premier trimestre 2020 par rapport au premier trimestre 2019. Ses importations ont seulement baissé de 1,3 %. Vues de Washington, les exportations américaines vers le marché chinois ont diminué de 10 % sur les deux premiers mois de l’année (les données du mois de mars ne sont pas encore disponibles).
La Chine aura bien des difficultés à atteindre les objectifs de la phase 1 de l’accord commercial signé au mois de janvier. Celui-ci prévoit une augmentation de 76 milliards de dollars de ses importations en provenance des États-Unis sur l’année 2020 et de 123 milliards pour 2021. Le ralentissement économique diminue en effet les besoins de la Chine en matière d’importations. À cela s’ajoute la chute des cours du baril, le pétrole de schiste américain n’étant plus une alternative rentable au brut saoudien. Par ailleurs, l’effondrement des entrées de touristes et d’étudiants chinois aux États-Unis tire vers le bas les importations chinoises de services, dont le tourisme et la formation.
À mesure qu’approche la présidentielle américaine de novembre prochain, l’écart entre les objectifs de la phase 1 et les chiffres réels pourrait susciter des tweets rageurs de Donald Trump et justifier l’annonce de nouvelles mesures contre Pékin. Le président sortant voudra d’abord mobiliser son électorat face à un candidat démocrate qui fera de la surenchère.
Cependant, les échanges sino-américains ne se limitent pas aux importations et aux exportations mesurées par les douanes. Le chiffre d’affaires des filiales américaines implantées en Chine était de 164 milliards de dollars en 2018 (dernière estimation en date du National Bureau of Economic Research). La même année, les exportations des États-Unis vers le marché chinois s’établissaient à 109 milliards de dollars. Or la crise sanitaire a provoqué un effondrement des ventes des filiales américaines en Chine au premier trimestre 2020. Starbucks prévoit ainsi une baisse de 50 % de ses ventes dans le pays pour l’année en cours. Avec 4 100 cafés, la Chine est pourtant son plus grand marché en dehors des États-Unis (13 000 points de vente).
Quant à General Motors (GM), qui vend plus de voiture en Chine qu’aux États-Unis, les ventes de sa co-entreprise avec Shanghai Automotive Industry Corporation se sont littéralement effondrées (- 92 %) au premier trimestre 2020. De son côté, Renault a vendu seulement 633 voitures en Chine durant ce premier trimestre contre 19 000 en 2019, et en a d’ailleurs fabriqué 19 dans son usine de Wuhan. Le constructeur français a décidé de se retirer de sa co-entreprise avec Dong Feng.
Le Covid-19 aura ainsi contribué au découplage entre les économies américaine et chinoise. Les conseillers « faucons » de la Maison Blanche – dont Peter Navarro – peuvent bien s’en féliciter. Mais ni la Chine, ni les États-Unis ne sortent gagnants de cette guerre qui a ajouté ses conséquences à l’effondrement du commerce mondial provoqué par le Covid-19 au premier trimestre.

Guerre technologique : avantage à la Chine ?

*La taille de sa population et la non-protection de la vie privée l’avantagent. À ce sujet, lire Kai-fu Lee, AI Superpowers: China, Silicon Valley, and the New World Order, Boston : Houghton Mifflin Harcourt, 2018.
La rivalité technologique est au cœur des tensions entre les États-Unis et la Chine, qui a l’ambition d’évoluer du « fabriqué en Chine » au « conçu en Chine ». Pour atteindre les objectifs du plan Made in China 2025, le pays investit dans la recherche, à laquelle il consacre 2,1 % du PIB. En fermant son marché à Google, Apple, Facebook et Amazon, Pékin a pu construire ses propres champions nationaux (Baidu, Ali Baba, Tencent ou Xiaomi) qui n’ont rien à leur envier. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, la Chine ferait presque jeu égal avec les États-Unis* et le confinement aura été l’occasion de grands progrès en la matière, de la reconnaissance faciale au traçage des citoyens.
*L’inscription d’une entreprise étrangère dans l’Entity List, créée en 1997 par le Bureau de l’Industrie et de la Sécurité, oblige les entreprises américaines à demander l’autorisation de Washington pour lui vendre des biens ou des services. Près de 200 entreprises chinoises, dont plusieurs filiales de Huawei, y ont été inscrites.
Dans un marché des télécommunications bouleversé par l’introduction de la 5G, la Chine s’impose également. Exceptés l’Australie, le Japon et la Nouvelle-Zélande, tous les alliés des États-Unis, depuis le Brésil de Bolsonaro jusqu’au Royaume-Uni de Johnson, ont ignoré les avertissements de Washington : « Autoriser Huawei à construire le réseau britannique de la 5G est comme permettre au KGB de construire le réseau de télécommunications pendant la guerre froide. » Huawei, qui permet de construire un réseau meilleur marché, devient un acteur incontournable de la 5G. En dépit de son inclusion dans l’Entity list,* le constructeur chinois a augmenté de 8 milliards de dollars ses achats de composants américains en 2019 et son chiffre d’affaires a progressé de 19 %.
La stratégie américaine visant à « confiner Huawei » est donc un échec. Toutefois, si le géant chinois des télécoms a gagné une bataille, il n’a pas gagné la guerre. L’alternative n’est pas un réseau construit par un équipementier concurrent, mais un système désagrégé s’appuyant sur un réseau virtuel qui opère dans le Cloud et se substitue aux équipements réseaux dédiés traditionnels. Pour l’aspect géopolitique, notons que le Cloud est un domaine dans lequel de très importants acteurs sont américains (Google, Amazon, Microsoft ou Oracle). Le 8 avril, le lancement par le japonais Rakuten d’un premier réseau virtuel a suscité un vif intérêt dans l’industrie des télécoms. L’absence de Huawei dans les groupes de travail autour de cette technologie mérite d’être soulignée.

Soft power

L’offensive chinoise sur le terrain du soft power a bénéficié du retrait américain et de la politique dite « America First » de Donald Trump. Bien avant l’apparition du Covid-19, son administration avait proposé des coupes drastiques dans le budget alloué à l’aide internationale (- 21 %) et le financement de la santé dans le monde. Le 14 avril, Donald Trump a ainsi annoncé la suspension de la participation financière américaine à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), dont les États-Unis sont pourtant le plus gros contributeur. Dans le cadre de la relance, le gouvernement prévoit une hausse de 274 millions de l’aide pour l’US Aid et le Centre pour le contrôle des maladies et de la prévention – soit 0,00001 % du budget annoncé de 2 200 milliards de dollars.
Les États-Unis conservent deux avantages. Le premier est la notoriété de leur système universitaire qui attirait un million d’étudiants étrangers dont 300 000 chinois – même si ce nombre a diminué à la rentrée de septembre. À ce titre, Xi Jinping et Donald Trump ont un point commun : tous les deux ont scolarisé leurs filles à Harvard. Le second avantage correspond au dollar : la monnaie américaine continue d’être à la fois une valeur refuge et une arme. L’Europe l’aura mesuré à l’occasion de l’embargo sur l’Iran.
De leur côté, les autorités chinoises réécrivent l’histoire de l’épidémie de coronavirus en faisant l’impasse sur leur mutisme initial et les pressions exercées sur l’OMS pour retarder la déclaration de l’état de pandémie. Elles attribuent leur succès à l’efficacité de leur régime politique, comparé à l’inefficacité des démocraties – oubliant au passage les succès de deux démocraties asiatiques dans la gestion de l’épidémie : la Corée du Sud et Taïwan.
*Michel Fouquin et Jean-Raphael Chaponnière, « Évaluation des Nouvelles routes de la Soie », in blog du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), janvier-février 2019.
On peut s’interroger sur la portée de cette propagande – tout en constatant que les initiatives de Jack Ma pour la fourniture de matériel médical à de nombreux pays confèrent au fondateur d »Ali baba une notoriété internationale comparable à celle de Bill Gates. En dépit de la « diplomatie des masques » de la Chine, des annonces faites en Italie et en Serbie et les aides apportées aux petits États du Pacifique Sud (Samoa, Tonga), on pourrait assister à la poursuite du ralentissement des « Nouvelles Routes de la Soie », commencé avant la pandémie*.

Influence chinoise menacée

La Chine sortira-t-elle gagnante ? Ce n’est pas le scénario le plus probable – à moins d’une amnésie collective sur l’attitude des autorités chinoises pendant le premier mois de l’épidémie. Elle pourrait être dénoncée par une initiative des juristes à la Cour internationale de Justice. Si cette dénonciation a peu de chance d’aboutir, elle maintiendra le souvenir.
Comme l’indique Bruno Tertrais au journal Le Temps, la seule manière pour la Chine de sortir gagnante serait d’être la première à mettre au point un traitement ou un vaccin. Il serait toutefois surprenant qu’elle remporte la confiance après les problèmes de qualité de ses matériels sanitaires livrés à l’étranger : la Chine a envoyé une mission médicale au Burkina, et également au Nigeria où cette annonce a été critiquée par les médecins. L’influence chinoise pourrait au contraire diminuer à l’échelle globale tout en se concentrant sur les régimes autoritaires, dont les BRICS. Pendant ce temps, les États-Unis, éventuellement présidés par Joe Biden, renoueraient avec leurs alliés.
Par Jean-Raphaël Chaponnière
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).