Economie

Trop tôt pour le savoir ? Le coronavirus en Chine grippe déjà l'économie mondiale

Un porte-conteneurs dans le port de Qingdao, dans la province chinoise du Shandong, le 14 janvier 2020. (Source : SCMP)
Un porte-conteneurs dans le port de Qingdao, dans la province chinoise du Shandong, le 14 janvier 2020. (Source : SCMP)
Depuis l’annonce officielle du début de la pandémie de coronavirus à la mi-janvier, l’économie chinoise en a pris un coup. Et l’expression n’a jamais été aussi appropriée : quand elle tousse, l’ensemble de la chaîne de production mondiale se grippe.
La Chine a bien dû s’adapter à sa propre politique de confinement des villes. Les vacances du Nouvel An chinois ont été prolongées. La rentrée des classes, retardée dans plusieurs écoles à Hong Kong et dans de nombreuses villes chinoises, a été en partie compensée par le passage aux cours en ligne. Des vols charters ont évacué les ressortissants de plusieurs pays hors de Chine. Une multitude d’usines et de bureaux ont été fermés à Hong Kong et dans le Delta de la Rivière des perles. Résultat, un grand nombre de multinationales aux intérêts financiers liés à la Chine ont dû ajuster leurs prévisions trimestrielles, et les marchés mondiaux se sont trouvés déstabilisés. La situation économique globale, que beaucoup espérait positive en 2020, n’est pour l’instant pas très prometteuse.
Alors que le coronavirus continue d’étouffer l’économie chinoise, l’ampleur des dégâts à court comme à long terme n’est pas encore clairement quantifiable, en Chine comme dans le reste du monde. Cela dit, les autorités de Pékin ont déjà commencé à prendre diverses mesures pour faire baisser la pression, fussent-elles temporaires. Le 17 février, la banque centrale (PBoC) a baissé de dix points son taux d’intérêt sur 200 milliards de yuans de prêts accordés via le programme de crédit à moyen terme d’un an, passant ainsi de 3,25 % à 3,15 %. Mais cette baisse est loin d’être suffisante pour l’imposante économie chinoise. D’autres plans de relance sont attendus tout au long de l’année, en particulier à la fin de l’épidémie.
Pékin a également assoupli ses politiques commerciales afin de stimuler l’économie par la consommation. Le 18 février, la Chine a étendu des exonérations douanières à une liste de 696 marchandises en provenance des États-Unis. Cela permet aux Chinois de respecter leurs engagements pris dans le cadre de la première phase de l’accord commercial. C’est aussi une relance commerciale indispensable alors que le coronavirus paralyse en quelque sorte les structures domestiques de production. Reste à voir si cette baisse des droits de douane aura un effet quelconque sur la demande chinoise, qui, pour l’instant, demeure encore timide. Il n’empêche, cet assouplissement va dans la bonne direction.

Peur sur le marché immobilier

Jusqu’à présent, les analystes ont surtout pointé les dommages causés à l’industrie chinoise, en particulier l’automobile et la métallurgie. Cependant, il existe un problème encore plus pressant dans le contexte actuel : le marché immobilier. C’est l’un des piliers de l’économie en République populaire. Or plus l’épidémie dure, plus la reprise sera difficile.
Un exemple parmi d’autres : les quarantaines strictes instaurées dans de nombreuses villes empêchent l’activité des salles d’exposition et donc des transactions. Bien que certaines sociétés immobilières soient passées aux « salles d’exposition virtuelles », cela ne permet pas aux principaux acteurs du secteur de se maintenir. Par ailleurs, les frais de gestion immobilière, qui montaient déjà en flèche depuis un moment, sont en train d’exploser : de plus en plus de résidents exigent une meilleure qualité de services d’assainissement dans leur immeuble comme dans leur quartier. Cette amélioration de service entraînera une hausse des coûts d’exploitation pour les entreprises d’un secteur connu pour ses problèmes récurrents de trésorerie.
Ce type de problème sera d’ailleurs le principal obstacle pour les sociétés de développement et de gestion immobilières. Ce qui aura par effet de domino des répercussions importantes sur d’autres secteurs de l’économie. Sachant le besoin de financement nécessaire sur une durée d’au moins cinq ans pour réaliser ses projets, une société immobilière n’est pas en mesure d’en de tirer des revenus tant que la grande majorité des unités n’a pas été vendue ou louée. Or dans la situation actuelle, les ventes tournent au ralenti quand elles ne sont pas inexistantes.
Cette pression financière exacerbée par le coronavirus affecte naturellement toute une chaîne d’entreprises impliquées dans ce secteur, de la construction aux institutions financières. Ces dernières subissaient déjà une pression triple : la « pause » de l’économie liée aux vacances du Nouvel An, le contre-coup des défaillances d’entreprises en 2019 et un secteur immobilier alourdi par une lenteur accentuée. En ce sens, les prêteurs sur le marché chinois devront s’en remettre aux plans de relance de la banque centrale s’ils veulent survivre à cette période difficile. Les seuls à bénéficier de la crise pourraient être les consommateurs : après la fin du coronavirus, les sociétés immobilières pourraient être contraintes de leur offrir des remises pour stimuler les ventes.

L’impact sur les chaînes d’approvisionnement mondiales

Par ailleurs, n’oublions pas que la Chine a vu son rôle changer dans l’économie mondiale ces dernières années. Elle est passé du statut de simple exportateur à un rôle plus orienté sur l’assemblage et l’organisation. Alors que le pays continue de progresser et de s’intégrer à la chaîne d’approvisionnement et de production internationale, les risques d’une telle crise sont difficiles à mesurer avec précision, mais ils demeurent globaux. En amont comme en aval, les économies seront – si elles ne le sont déjà – durement affectées dans les semaines ou les mois qui viennent. Les livraisons de Tesla ou d’Apple, pour ne citer qu’eux, sont déjà retardées.
Ainsi, comme la Chine est un importateur de produits industriels finis et de matières premières industrielles, les chaînes mondiales d’approvisionnement commencent déjà à ressentir les effets de l’épidémie. Les constructeurs automobiles allemands ont notamment signalé une baisse importante de leur production, tandis que les importations chinoises de cuivre et d’aluminium devraient toutes deux diminuer nettement. Sans compter la production intérieure chinoise de cuivre qui devrait perdre plus de 15 % rien qu’en février. Plus inquiétant encore, au début de ce même mois de février, Bloomberg prévoyait une baisse de plus de 20 % de la demande de pétrole brut en Chine en raison du coronavirus. Si c’est au final une bonne nouvelle potentielle pour les consommateurs et les pays importateurs nets de pétrole – comme la Chine -, les dommages à court terme sur les économies fondées sur l’or noir se feront sentir pendant plusieurs mois.

Deuxième onde de choc à Hong Kong

En plus des industriels, les institutions financières en Chine et à l’étranger commencent déjà à « souffrir » du coronavirus. Selon des sources internes à des banques et des sociétés de capital-investissement à Hong Kong, approchées par le cabinet en cabinet de conseil stratégique Cercius Group, les transactions transfrontalières et les introductions en bourse ont considérablement diminué en janvier et continuent encore de baisser. Ce n’est pas une surprise : la plupart de leurs bureaux sont fermés ou leurs employés travaillent à domicile depuis un moment déjà. Ces transactions resteront modérées jusqu’à ce que la crise soit maîtrisée. Ce qui n’empêchera pas une relance particulièrement difficile à Hong Kong comme à Macao.
Hong Kong, qui a vu son économie perdre de la vitesse et même rétrécir le temps des manifestations en 2019, subit donc une deuxième onde de choc avec le coronavirus. Le tourisme, la vente au détail, les marques de luxe et le secteur financier n’arrivent pas à rebondir. Si l’épidémie a considérablement ralenti le rythme et l’intensité des manifestations, la crise sanitaire a continué d’endommager les secteurs cruciaux de la région administrative spéciale, qui dépend fortement des flux de capitaux et du marché de consommation.

Macao dans le marasme ?

Le 18 février, HSBC a notamment annoncé un important plan de restructuration : la banque devrait supprimer 35 000 emplois et se débarrasser de 100 milliards de dollars d’actifs. HSBC a déclaré vouloir diversifier ses activités dans d’autres régions que l’Asie, d’où proviennent 50 % de ses revenus.
Le 17 février, Macao a annoncé la réouverture de ses casinos, fermés depuis un moment en raison de l’épidémie. À l’instar de Hong Kong, l’économie de Macao dépend des secteurs du tourisme, du jeu et de l’hôtellerie. Cependant, la crise est loin d’être finie à Macao avec le ralentissement générale de son activité touristique. La simple réouverture des casinos ne permettra pas d’attirer à nouveau les touristes en masse. Au contraire, les sociétés de casino opèrent sans doute à perte, incapables de tourner à pleine capacité. Il faudra encore attendre à Pékin pour voir Macao devenir l’un des nouveaux centre financier de la Chine, selon les projets du Parti. D’autres problèmes devront être résolus après l’épidémie, et la bourse de Macao n’est certainement pas en tête de liste.
Dans l’ensemble, les effets du coronavirus ne se feront pas attendre. Mais surtout, ils tarderont à disparaître. L’étendue totale des dégâts ne peut être mesurée tant que l’épidémie n’est pas sous contrôle, que les quarantaines n’ont pas été levées et que l’activité économique n’a pas repris son cours normal.
A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.