Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

Guerre commerciale : après 18 mois d'hostilités, on est loin du "deal du siècle"

Le président américain Donald Trump reçoit Liu He, le "M. Économie de Xi Jinping", dans le Bureau ovale de la Maison Blanche le 11 octobre 2019. (Source : Lawfare Blog)
Le président américain Donald Trump reçoit Liu He, le "M. Économie de Xi Jinping", dans le Bureau ovale de la Maison Blanche le 11 octobre 2019. (Source : Lawfare Blog)
Washington et Pékin ont signé une trêve sur le front commercial. Que contient « l’accord de phase 1 » ? Aura-t-il une suite ? Retour sur l’évolution du commerce et des investissements entre les deux pays un an et demi après le déclenchement de la guerre commerciale.

Baisse du commerce bilatéral

Les exportations américaines vers la Chine qui avaient légèrement diminué en 2018 (-3 %) ont chuté de 16 % en 2019. En novembre, la reprise des achats de soja par la Chine a interrompu la chute. Les produits agricoles ont beaucoup plus souffert des mesures de rétorsion chinoises que les produits industriels également menacés par l’Entity List : les entreprises américaines doivent demander l’autorisation à l’administration pour exporter aux sociétés chinoises inscrites sur cette liste. Ce blocage s’est révélé poreux : les ventes de composants et de logiciels (dont l’Android de Google) ont été autorisées pour les filiales de Huawei. Le chiffre d’affaires du géant chinois des télécoms a autant augmenté en 2019 qu’en 2018.
Si la baisse des exportations de biens était attendue, celle des exportations de services l’était moins. Les États-Unis dégagent traditionnellement un excédent dans ces échanges – voyage, transport, propriété intellectuelle, formation – qui jusqu’au troisième trimestre 2018, a toujours augmenté. Ce n’est plus le cas. Le tourisme chinois est en baisse – de 3,2 à 2,8 millions d’entrées entre 2017 et 2019. Après avoir quadruplé, de 100 à 400 000, entre 2005 et 2018, les entrées d’étudiants se sont stabilisées.
Après avoir seulement ralenti en 2018 (3 % par rapport à 2017), les importations américaines de Chine ont diminué de 15 % de janvier à novembre 2019, du fait de hausses de droits de douane aux États-Unis. Contrairement à ce qui avait parfois été annoncé par le gouvernement américain, les exportateurs chinois n’ont pas absorbé ces hausses et les ont transférées aux consommateurs. Par rapport au revenu moyen, La facture demeure faible.
La réduction du déficit bilatéral avec la Chine n’a aucune incidence sur le déficit courant des États-Unis avec l’ensemble du monde (-2,4 % du PIB en 2019). La surprise est venue de la balance chinoise des paiements courants. En effet, le FMI et la plupart des analystes prévoyaient sa baisse et l’apparition d’un déficit qui, obligeant la Chine à emprunter sur les marchés, aurait réduit ses marges de manœuvre. Cela n’a pas été le cas. Si la croissance des exportations chinoises dans le monde a légèrement ralenti (-0,2 % entre janvier et octobre), les importations du pays ont un peu diminué (-5 %). Quant à son excédent courant, il s’élèverait à 1,5 % du PIB en 2019 et pourrait rester à ce niveau plutôt que se transformer en déficit. Seconde surprise, cette remontée ne s’est pas accompagnée d’un gonflement des réserves. L’excédent courant et d’autres ressources financières servent à financer les projets des « Nouvelles Routes de la Soie » ou les acquisitions des entreprises chinoises à l’étranger. De ce fait, la Banque centrale chinoise n’a plus à intervenir sur le marché des changes pour éviter une appréciation du yuan.

Chute de l’investissement, surenchères et peu de relocalisation

La Chine est le second détenteur de bons du Trésor américain avec 1 101 milliards de dollars en octobre 2019, derrière le Japon (1 168 milliards), sur un total de 6 780 milliards détenus par des étrangers. Les avoirs chinois ont légèrement diminué en 2018 et début 2019, mais en dépit des hostilités entre Washington et Pékin, ils se sont stabilisés depuis. Par contre, les investissements directs chinois aux États-Unis qui avaient sextuplé entre 2010 et 2016 pour atteindre 54 milliards de dollars, ont dégringolé depuis. Cet effondrement est pour partie la conséquence du durcissement de l’administration financière chinoise : elle s’interrogeait sur le bien-fondé de ces acquisitions qui masquaient souvent des fuites de capitaux.
En 2016 et 2017, selon l’American entreprise Institute (AEI), sur 78 milliards d’acquisitions chinoises annoncées, 37 milliards se dirigeaient vers l’immobilier, le tourisme et les loisirs, et 10 milliards dans les hautes technologies. Au cours du premier trimestre 2019, le total des annonces était tombé, selon l’AEI, à 2,3 milliards de dollars dont 150 millions dans la high tech. L’administration américaine a renforcé le pouvoir de contrôle du Comité sur l’investissement étranger aux États-Unis pour limiter les acquisitions de technologie. Par contre, les États américains, y compris les « Rouges » (dirigés par des Républicains), jouent la surenchère pour attirer les investisseurs chinois dans des activités industrielles traditionnelles (mécanique ou machinisme agricole).
Les IDE américains en Chine ont, quant à eux, peu diminué. Il n’y a pas d’alternative au marché chinois dans le cas de la construction automobile : l’Américain Tesla a ainsi annoncé un investissement de 1,5 milliard de dollars. Contrairement à ce qu’espérait le président Trump, les États-Unis ont connu très peu de relocalisation. Les entreprises américaines ont modifié leurs chaînes globales de valeur en important plus du Vietnam ou du Bangladesh. Le corollaire de la baisse du déficit américain avec la Chine a été son creusement avec le Vietnam et d’autres pays.

Deux gagnants ?

L’accord signé le 15 janvier prévoit que la Chine augmentera ses importations de biens et services américains de 200 milliards de dollars soit un quasi-doublement par rapport au niveau de 2017 (120 milliards de dollars de biens et 60 milliards de services). Le gouvernement chinois s’engage à renforcer la défense de la propriété intellectuelle, à interdire les transferts forcés de technologie, à prendre des mesures d’ouverture du secteur financier et à ne pas manipuler la parité du yuan. En contrepartie, Les États-Unis qui ont abandonné la hausse prévue des taxes douanières pour le 15 décembre et ne considèrent plus la Chine comme un manipulateur de monnaie, ramènent de 15 % à 7,5 % les droits de douane sur 120 milliards de dollars d’importations, tout en maintenant à 25 % les droits sur 250 milliards d’importations.
Est-ce le « deal du siècle » ? Difficile d’en parler ainsi. Certes, les agriculteurs américains sortent gagnants, mais si la guerre commerciale n’avait pas éclaté, leurs ventes n’auraient pas autant chuté. L’augmentation annoncée des exportations agricoles (40 milliards de dollars) pourrait seulement compenser le manque à gagner des deux dernières années.
Ces promesses seront-elles tenues ? Ni le gouvernement chinois ni son ministère du Commerce ne mentionnent les engagements d’achat agricoles et aucune précision n’est donnée sur le calendrier des autres réformes. Un récent sondage montre que si la politique économique du président Trump est approuvée, son offensive contre la Chine ne fait pas l’unanimité. Cette première phase ne sera pas suivie d’une seconde et contrairement à ce qui était annoncé, il n’y aura pas de négociations sur les points laissés en suspens depuis l’échec du mois de mai. Une commission mixte se réunira périodiquement pour discuter, ou enterrer ces points, comme cela avait été le cas pendant les administrations Bush et Obama.
Est-ce une « victoire » pour la Chine ? Pas vraiment. Elle n’a obtenu qu’un démantèlement partiel des hausses de droits de douane et accepté une révision trimestrielle de ses engagements. Si Xi Jinping n’a pas clamé victoire, le Politburo lui a néanmoins adressé des louanges, raconte l’agence Xinhua, pour la « maîtrise » dont il a fait preuve durant cette période « sans précédent historique. »
Pendant ce temps, les hostilités continuent sur les fronts technologiques et financiers. La trêve commerciale risque d’être de courte durée.

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A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).