Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

Chine-Amérique : les risques d'une guerre monétaire

La Chine ne peut pas se permettre une guerre monétaire avec les États-Unis. (Source : Washington Post)
La Chine ne peut pas se permettre une guerre monétaire avec les États-Unis. (Source : Washington Post)
Les États-Unis et la Chine sont-ils en train de glisser de la guerre commerciale à la guerre monétaire ? Le 7 août dernier, en réponse à l’élargissement par Donald Trump des taxes douanières à l’ensemble des importations chinoises, Pékin a laissé filer sa monnaie.
*La Chine est le premier fournisseur de cette substance, cinquante fois plus puissant que l’héroïne.
Interrompues au mois de mai, les négociations sino-américaines ont repris à Shanghai à la fin du mois de juillet. Les deux parties n’apportant aucune nouvelle proposition, la réunion présentée comme constructive s’est rapidement conclue sur l’annonce d’une prochaine session en septembre aux États-Unis. Aura-t-elle lieu ? Quelques heures après le retour de la délégation américaine, Donald Trump a accusé la Chine de ne pas tenir ses promesses – achat de produits agricoles et limitation des ventes de fentanyl*. Le président américain a menacé de porter à 10 % – au lieu de 25 % prévus avant la trêve d’Osaka – les droits de douane sur 300 milliards de dollars d’importations à partir du 1er septembre. Cet élargissement touchera de nombreux biens de consommation qui avaient été épargnés jusqu’à maintenant. Le tweet présidentiel et la mesure de rétorsion de la Chine – suspension des achats de produits agricoles américains – ont signalé la fin de la trêve. Les bourses ont chuté et la parité de la monnaie chinoise qui approchait des 7 yuans par dollar, le taux le plus élevé depuis 2008, a franchi ce seuil le 6 août. Le Trésor américain a aussitôt réagi en accusant la Chine de manipuler sa monnaie.
Survenant un mois après la trêve d’Osaka, la menace d’une nouvelle hausse des droits de douane a suscité une double demande forte en dollar : celle des entreprises chinoises qui anticipent une baisse de leurs recettes en devises et celle des sociétés endettées en dollars qui redoutent les conséquences d’une baisse du yuan pour financer le service de leur dette. Le marché des changes est administré : chaque jour, la People Bank of China (PBOC) détermine un taux pivot, proche de la parité du jour précédent, autour duquel elle autorise une fluctuation de plus ou moins 2 %. Pour empêcher que le taux de change ne s’établisse au-delà de cette bande, elle intervient en achetant ou en vendant des dollars. Le 6 août, la PBOC a fixé un taux pivot plus faible que celui attendu par les marchés et ce signal a déclenché une hausse du dollar d’1,8 % qui, en passant de 6,9 à 7,03, a dépassé le plafond des 7 yuans présenté auparavant comme infranchissable. Les marchés financiers ont fortement réagi. Ils redoutent que la guerre commerciale ne dégénère en une guerre des monnaies qui pourrait embraser l’Asie. La région qui échange plus de biens et services (tourisme) avec la Chine qu’avec les États-Unis, est plus sensible aux fluctuations du yuan que du dollar : le 7 août, les banques centrales d’Inde et de Thaïlande ont diminué les taux d’intérêt.

Quelle manipulation ?

Pour quelle raison le Trésor américain a-t-il accusé la Chine de manipuler sa monnaie alors qu’il avait évité de le faire lorsque cette manipulation était évidente ? Entre 2000 et 2014, la balance courante chinoise a parfois été excédentaire (jusqu’à 9 % du PIB) et le yuan s’est très peu apprécié vis-à-vis du dollar (+30 % en quinze ans). La PBOC achetait alors de la monnaie américaine pour freiner la réévaluation. À Washington, l’administration a refusé d’engager les hostilités car contrairement à Donald Trump, elle n’estimait pas qu’une guerre commerciale « serait facile à gagner », mais nuisible aux deux parties.
Depuis 2014, l’intervention chinoise ne répond plus aux critères « canoniques » de la manipulation telles qu’ils sont définis par le Trésor américain. L’excédent des paiements courants a été ramené à moins de 2 % du PIB et le FMI envisage que la Chine pourrait devenir déficitaire. Exception faite du choix du pivot le 7 août qui allait dans le sens du marché, la PBOC n’intervient plus pour freiner la hausse du yuan mais pour lutter contre sa baisse. Entre 2015 et 2016, elle a ainsi sacrifié 1 000 milliards de dollars – un quart de ses réserves – pour soutenir la monnaie chinoise. Par ailleurs, l’accusation du Trésor est sans conséquence car l’exécutif américain a d’ores et déjà élevé les droits de douane sur les importations chinoises. Enfin, le dollar ne s’apprécie pas seulement par rapport au yuan (+9 % depuis janvier 2018), mais aussi vis-à-vis de l’euro (+9,8 %) ou de la livre britannique (+13 %).
Donald Trump de même que les candidats à la primaire démocrate dénoncent tous le niveau trop élevé du dollar. Accusant la Chine de manipuler le yuan, le président américain a évoqué une intervention directe pour faire baisser le dollar (« Je le ferai en deux secondes« ) et a fait pression sur le Fed, qui a légèrement diminué les taux d’intérêt fin juillet.
En cherchant à s’imposer, les États-Unis affaiblissent les incitations à la coopération qui ont caractérisé l’ordre international depuis 1945. À l’époque du conflit commercial avec le Japon, les accords du Plazza en 1985 n’avaient pas été la conséquence d’un diktat américain, mais d’un effort concerté des cinq plus grandes puissances mondiales. Selon Jeffrey Frankel, ancien conseiller économique de Bill Clinton, en accusant la Chine de manipuler la monnaie, l’administration américaine a seulement montré sa détermination à continuer les hostilités. Paradoxalement, en multipliant les menaces tous azimuts, elle suscite une plus grande demande pour la valeur refuge qu’est le dollar.

Les dangers pour la Chine

La guerre commerciale n’a eu que peu d’impact sur les exportations chinoises. Certes, les ventes vers les États-Unis ont baissé – le marché américain absorbe directement 17 % des exportations chinoises. Mais cette baisse a été compensée par leur progression vers le reste du monde : elles ont augmenté de 6 % (janvier – juillet) tandis que le ralentissement chinois freine les importations.
La Chine n’a que peu d’options. Elle a élevé les droits de douane sur tous les produits qu’elle importe des États-Unis, soit 150 milliards de dollars. Mais elle est à court de munition pour répondre coup pour coup aux nouvelles menaces américaines. Elle peut bien rendre la vie plus difficile aux entreprises américaines en Chine – le montant de leurs ventes est deux fois celui des exportations des États-Unis vers le marché chinois –, mais elle prend le risque d’accélérer leurs départs. Le 7 aout, en réponse aux menaces américaines, Pékin a délibérément choisi de « craquer le 7 » et de les laisser filer sa monnaie, pour envoyer un avertissement à Washington. La Chine pourrait laisser glisser le yuan jusqu’à 7,3 pour effacer l’impact de la hausse de 10 % des droits de douane. Mais aller plus loin n’est pas sans risque pour elle. Une guerre monétaire renchérira le prix des produits importés et freinera la consommation alors que l’objectif est d’en faire le moteur de l’économie. Elle suscitera aussi des sorties (illicites) de capitaux qui, en obligeant à renforcer les contrôles, saperont la crédibilité internationale du yuan.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).