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Analyse

Chine : le prix de la division face au double défi américain et hongkongais

Comment le président chinois Xi Jinping résoudra-t-il les divisions idéologiques dans les plus hautes instances du pouvoir à Pékin ? (Source : Geopolitical Futures)
Comment le président chinois Xi Jinping résoudra-t-il les divisions idéologiques dans les plus hautes instances du pouvoir à Pékin ? (Source : Geopolitical Futures)
Après un été mouvementé et marqué par la double incertitude de la guerre commerciale et de la crise à Hong Kong, la direction du Parti va se réunir officiellement à la mi-octobre. C’est la période qui a été enfin fixée pour le 4ème plenum du comité central issu du 19ème Congrès du Parti. Ce nouvel agenda n’a rien d’anodin : il se sera écoulé près de 600 jours depuis le troisième plenum (26-28 février 2018), une période jugée trop longue par certains au sein du Parti. En même temps, Pékin se prépare pour le 70ème anniversaire de la fondation de la Chine populaire : le maire de la capitale a débuté nerveusement son « verrouillage » dès le 31 août. À voir les mesures de sécurité, la population locale semble être considérée comme l’ennemi du Parti : se prépare-t-on à une fête ou à un désastre ?
L’organisation et la mise à l’agenda du 4ème plénum indiquent certaines choses sur la conclusion de la retraite d’été de Beidaihe, réunion estivale annuelle des plus hauts dirigeants du Parti. Une retraite qui s’annonçait mal, avec une scission idéologique au sommet qui commence à causer des problèmes dans l’entourage de Xi Jinping. À noter aussi que cette année, les dirigeants du gouvernement ne se sont pas déplacés dans les provinces du pays victimes d’inondations vers la fin du mois juillet (le Guangxi, le Hubei, le Zhejiang ou le Guangdong. Les administrations précédentes, surtout celle du tandem Hu Jintao-Wen Jiabao, s’empressaient de s’y rendre, peu importe le moment. Les observateurs ont remarqué par ailleurs la quasi-absence de couverture médiatique de la vie politique à la tête du pouvoir central jusqu’à la fin du mois d’août. Ce qui donne l’impression d’une rupture de plus en plus profonde entre le Parti, qui tente de justifier son existence, et la population.
Dans la mesure où le 4ème plenum figure désormais à l’agenda officiel, les discussions de Beidaihe pourraient avoir porté sur le ralentissement économique causé par les tensions avec les États-Unis, en plus des effets inattendus de la « lutte anti-corruption » – par exemple, la crise structurelle dans le secteur bancaire -, sans oublier la situation à Hong Kong. Par ailleurs, Xi a sûrement dû répondre des effets de sa stratégie dans la guerre commerciale. Une stratégie mise en place par ses alliés, mais dont les faux pas seront perçus par les autres groupes comme directement liés à la gestion du président. Tout cela pourrait en partie expliquer l’accumulation de retards entre les 3ème et 4ème plenum, même si le numéro un chinois voudrait bien mettre le tout sur le dos d’autres individus. En fin de compte, si la date du 4ème plenum est fixée, c’est qu’un début de solution à la double impasse américaine et hongkongaise a dû être trouvé pour protéger les intérêts du Parti. Sinon, la rentrée sera pénible.

Protéger le Parti

D’ordinaire, les plenums annuels visent à parler des accomplissements mais aussi des projets. Cette fois, le ton est différent : on parle cette fois de « protéger le Parti ». Li Keqiang l’avait déclaré plus tôt cette année : le PC chinois doit éviter que l’économie ne « tombe en chute libre » (断崖式下跌). Ce qui pourrait nuire fortement à la stabilité sociale, mais aussi directement au Parti. Alors que les effets de la guerre commerciale commencent à se faire sentir au sein de la population, des tensions, mais surtout de l’insatisfaction commence à émerger sur Internet. La pression qui monte ainsi que le ralentissement économique sont autant de menaces pour le Parti, qui l’obligent à revoir ses mécanismes de gouvernance. Le plus gros problème à résoudre demeure celui de la guerre commerciale avec les États-Unis. Face à la population, le Parti se pose comme la seule entité à pouvoir développer le pays. Sa légitimité en prendra un coup si la situation actuelle se change en crise.
En même temps, Pékin doit composer avec une crise au Sud du pays : les manifestations à Hong Kong. Tout a commencé par le refus du projet de loi autorisant l’extradition de criminels vers la Chine : la colère en arrive bientôt à son troisième mois et s’est changée en mouvement social pro-démocratie. Le problème est d’autant plus complexe que les États-Unis ont menacé de se retirer des négociations commerciales si la situation n’était pas abordée de façon « humaine ». Le Parti semble comprendre les conséquences éventuelles d’une confrontation directe avec les manifestants : il a choisi de laisser les choses suivre son cours. À ce titre, le retrait définitif du projet de loi d’extradition le 4 septembre dernier nous en apprend un peu plus sur la stratégie chinoise : cette décision divisera les manifestants en deux, entre radicaux et modérés. Certains penseront à rentrer chez eux, et les « éléments perturbateurs » deviendront alors plus facilement identifiables pour les forces de l’ordre.
La guerre économique, ainsi que les manifestations à Hong Kong, ont ouvert deux fronts pour Pékin. Dans les deux cas, il n’existe pas de solution facile. Dans le premier, les Américains demandent davantage de concessions aux Chinois, concessions inacceptables pour les conservateurs, partisans de la ligne dure dans les hautes instances du Parti – alliés de Xi Jinping ou non. Dans le second cas, les manifestants hongkongais, avec leurs 5 demandes, voudraient qu’au minimum la Chine respecte la Loi fondamentale (Basic Law). Encore une fois, les partisans de la ligne dure ne sont pas prêts d’accepter un tel arrangement.

Le prix de la division à Pékin

*En fait, la vraie question est de savoir comment agira le Parti après la recentralisation effectuée par Xi.
Le recoupement de ces deux événements n’aide en rien la prise de position du pouvoir à Pékin. Un pourvoir qui depuis 2017 recentralise les décisions autour du Parti, au détriment des instances gouvernementales et administratives. Sans parler de la fin de la limite à deux mandats pour le président. Le tout se combine à une « lutte anti-corruption » qui déstabilise à présent le secteur financier et qui a fait naître, depuis 2015, un ressentiment réel parmi les cadres du Parti.
Les pressions mises par les États-Unis sur le régime chinois vont plus loin que le rééquilibrage des échanges commerciaux. Elles pourraient à terme provoquer des changements structurels dans l’économie chinoise, problématiques à maints égards pour le Parti. Le 4ème plénum devra donc absolument discuter d’économie – un thème qui n’a pas été abordé lors des trois précédents. Par ailleurs, la date exacte de la rencontre demeure variable : la rencontre pourrait encore être repoussée si la direction du Parti juge un autre moment plus opportun. Autrement dit, si elle a besoin de plus temps pour reconstruire le consensus au sommet du Parti-État.
A propos de l'auteur
Alex Payette
Alex Payette (Phd) est co-fondateur et Pdg du Groupe Cercius, une société de conseil en intelligence stratégique et géopolitique. Ancien stagiaire post-doctoral pour le Conseil Canadien de recherches en Sciences humaines (CRSH). Il est titulaire d’un doctorat en politique comparée de l’université d’Ottawa (2015). Ses recherches se concentrent sur les stratégies de résilience du Parti-État chinois. Plus particulièrement, ses plus récents travaux portent sur l’évolution des processus institutionnels ainsi que sur la sélection et la formation des élites en Chine contemporaine. Ces derniers sont notamment parus dans le Journal Canadien de Science Politique (2013), l’International Journal of Chinese Studies (2015/2016), le Journal of Contemporary Eastern Asia (2016), East Asia : An International Quarterly (2017), Issues and Studies (2011) ainsi que Monde Chinois/Nouvelle Asie (2013/2015). Il a également publié une note de recherche faisant le point sur le « who’s who » des candidats potentiels pour le Politburo en 2017 pour l’IRIS – rubrique Asia Focus #3.