Politique
Entretien

Trente ans après Tiananmen, "si la croissance freine brusquement, les problèmes vont resurgir"

Couverture de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)
Couverture de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)
La « politique correcte ». C’est ainsi que le Général Wei Fenghe, ministre chinois de la Défense, a défini le massacre de la place Tiananmen, dans la nuit du 3 au 4 juin 1989. Le militaire s’exprimait au Forum de sécurité régionale Shangri-La Dialogue à Singapour, ce dimanche 2 juin 2019. La déclaration est très inhabituelle en Chine populaire, où les héritiers de Deng Xiaoping avaient choisi jusque-là de ne rien dire du tout sur les « événements » qui ont ensanglanté Pékin il y a trente ans, jour pour jour. Les autorités semblent aujourd’hui moins gênées d’évoquer la tuerie. Peut-être parce qu’elles ont réussi à l’effacer de la mémoire collective d’une grande partie de la population, à l’aide d’une censure numérique extrêmement sophistiquée. Asialyst a rencontré Lun Zhang, ancien leader du mouvement de Tiananmen, qui a choisi de maintenir la mémoire du massacre à travers la bande dessinée.

Entretien

Au Printemps 1989, Lun Zhang fut l’un des cadres du mouvement de la place Tiananmen. Chargé du maintien de l’ordre, il devait veiller à ce que les manifestations restent pacifiques, tout en contenant l’avancée de l’armée chinoise. Aujourd’hui professeur de civilisation chinoise en France, il a choisi de faire revivre les événements dans une bande dessinée de 98 pages, Tiananmen 1989, nos espoirs brisés, (avec Adrien Gombeaud et Amazing Améziane, éditions Delcourt). De la fièvre démocratique qui s’empare de Pékin à la fin des années 1970 au massacre du 4 juin 1989, l’ouvrage offre un regard pédagogique, mais non dénué d’émotion sur l’histoire du plus grand soulèvement populaire de la Chine contemporaine.

Lire la chronique de « l’Asie dessinée » sur la bande dessinée Tiananmen 1989, nos espoirs brisés.

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Couverture de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

La bande dessinée met en scène un narrateur, qui vous ressemble trait pour trait. Mais vous dîtes d’entrée qu’il ne s’agit pas d’une autobiographie. Qui est ce « jumeau de papier », comme vous l’appelez ?
Lun Zhang : Toutes les scènes dans lesquelles j’apparais sont réelles à 100%. Mais pour donner une aperçu plus général du mouvement, on a du romancer un peu, imaginer par exemple certains personnages comme des habitants de Pékin ou des étudiants.
Lun Zhang, ancien cadre du mouvement de la place Tiananmen en juin 1989. (Source : RFI)
Lun Zhang, ancien cadre du mouvement de la place Tiananmen en juin 1989. (Source : RFI)
Où êtes-vous dans la nuit du 3 au 4 juin 1989, quand l’armée entre sur la place Tiananmen ?
Dans la grande banlieue de Pekin, avec d’autres activistes. Je reprenais des forces après quelques jours de grève de la faim et des pertes de connaissance. Et puis on préparait aussi l’après-mouvement car on se doutait que quelque chose se tramait. On avait plus de nouvelles sur ce qui se passait au sein du pouvoir, mais personne ne pensait que ce serait aussi violent. Quand on a appris que l’armée était entrée dans Pékin, on a essayé de revenir, sans succès. Le 6 juin, j’ai pris la route vers le Grand Ouest de la Chine : la Mongolie-Intérieure, puis la province du Gansu où je me suis caché chez des amis. Ensuite, des gens de Hong Kong m’ont contacté [dans le cadre de la fameuse opération « Yellow Bird » – NDLR]. J’ai fui vers Hong Kong où j’ai passé 3 mois, en attendant que la France règle toutes les procédures pour me faire venir. Et je suis arrivé à Paris.
Vous n’êtes jamais revenu en Chine ? Pourquoi ?
Non, j’étais parti sans passeport et pour revenir, j’aurais probablement dû rédiger mon autocritique, ce que j’ai refusé. Mes parents sont venus 2 fois en France. Ma mère est décédée l’an dernier, je n’ai pas pu assister à ses obsèques en Chine. Mais cela ne m’empêche pas de garder de nombreux contacts dans le pays. Je dirais même que je sais plus de choses sur ce qu’il s’y passe que la plupart des gens qui y vivent. Si un général chinois se suicide, je le sais deux heures plus tard.
Revenons aux événements de 1989. Dans le livre, vous expliquez qu’il ne fallait pas voir le mouvement de Tiananmen comme une révolution, au sens occidental du terme. Pourquoi ?
On voulait à tout prix éviter le recours à la violence. Il n’y a pas eu d’insurrection, mais presque 3000 étudiants qui ont fait la grève de la faim, vous imaginez ! La Chine connaissait une plus grande ouverture depuis quelques années et l’objectif était de continuer, pacifiquement, sur ces avancés démocratiques. La répression a brisé cet espoir. J’ai bien peur que face à de futurs problèmes sociaux, le pays connaisse de nouvelles violences.
Dans le livre, on sent une pointe d’aigreur à l’égard de Chai Ling, l’égérie du mouvement de Tiananmen, mais aussi l’une des figures les plus radicales. Certains observateurs disent que le massacre aurait pu être évité sans son « jusqu’au-boutisme »…
Tant que Tiananmen n’est pas réhabilité, je ne veux pas trop polémiquer. Ces étudiants n’avaient pas d’expérience des mouvements sociaux, il était difficile pour eux de quitter la place. De toute façon, quand il n’y a pas d’organisation en amont, ce sont les participants les plus radicaux qui prennent le pouvoir. Regardez les « Gilets jaunes » en France.
Dans un éditorial du 3 juin dernier, le quotidien nationaliste Global Times affirme que la répression de Tiananmen a « immunisé la Chine » contre de futurs troubles politiques. Le journal évoque aussi les immenses progrès économiques de ces trente dernières années…
Bien sûr qu’il y a eu des progrès économiques, mais comme chez d’autres pays asiatiques. Tiananmen a surtout laissé beaucoup de problèmes non résolus. La politique du slogan « Enrichissez-vous ! » s’est faite sans aucun accompagnement éthique. On a aujourd’hui un modèle totalement déséquilibré. Si la croissance freine brusquement, tous les problèmes vont ressurgir. Attendons de voir ce que donnera l’éclatement de la bulle immobilière ou la guerre commerciale avec les États-Unis. Le gouvernement chinois en est parfaitement conscient et c’est pour cela qu’il a l’air aussi paniqué par ce conflit. Pour faire une comparaison, prenons l’exemple de la Tunisie qui avait l’un des modèles de développement les plus stables d’Afrique. Cela n’a pas empêché la révolution. Certains malades ont l’air de très bien se porter en apparence.
Pourtant la jeunesse chinoise semble plus dépolitisée que jamais…
C’est un choix rationnel. Quand tu publies quelque chose sur Wechat [le principal réseau social en Chine – NDLR] et qu’un policier frappe à ta porte dans les minutes qui suivent, tu préfères éviter certains sujets. Tant que la croissance est encore là, ça passe, mais après… D’ailleurs, je pense qu’il y a des signes de repolitisation de la jeunesse chinoise à travers le mouvement des étudiants neo-marxistes. Les gens ne peuvent plus accepter en permanence l’injustice.
Propos recueillis Baptiste Fallevoz
A propos de l'auteur
Baptiste Fallevoz
Producteur, journaliste, actuellement rédacteur en chef et chroniqueur à France 24. Auparavant basé en Chine, il a été directeur général adjoint d’ActuAsia, à Shanghai puis Pékin, de 2009 à 2016. Il collaboré avec de nombreux médias français et internationaux (France 24, Arte, Associated Press, Canal +, BFM TV ou Mediapart).