Politique
Entretien

Dilnur Reyhan : "La transmission de la culture ouïghoure fait partie du combat politique"

Concert de musique traditionnelle ouïghoure pour Norouz à Paris, le 24 mars 2019. Des hommages ont été rendus à Abdurehim Heyt, l'un des "rois du doutar", un luth à deux cordes. Abdurehim Heyt a "disparu" depuis mars 2017 au Xinjiang. (Copyright : Baptiste Fallevoz)
Concert de musique traditionnelle ouïghoure pour Norouz à Paris, le 24 mars 2019. Des hommages ont été rendus à Abdurehim Heyt, l'un des "rois du doutar", un luth à deux cordes. Abdurehim Heyt a "disparu" depuis mars 2017 au Xinjiang. (Copyright : Baptiste Fallevoz)
Comme plus de 300 millions de personnes originaires d’Asie centrale, les Ouïghours viennent de célébrer Norouz, souvent qualifié de « Nouvel An perse ». À Paris une journée de célébrations était organisée dimanche 24 mars par l’Institut ouïghour d’Europe. Asialsyt s’est entretenu avec sa présidente-fondatrice Dilnur Reyhan. Cette sociologue ouïghoure revient sur les éléments qui forgent, selon elle, l’identité ouïghoure et le regard que porte la diaspora sur la situation politique au Xinjiang.

Entretien

Dilnur Reyhan est Docteure en sociologie, enseignante à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et à l’Ecole des Mines-Télécom, directrice de publication de la revue bilingue Regard sur les Ouïghour-e-s. Son domaine de recherche est principalement l’identité et le nationalisme dans la diaspora ouïghoure, mais aussi les études de genre chez les Ouïghours.

La sociologue ouïghoure Dilnur Reyhan. (Crédits : Dilnur Reyhan)
La sociologue ouïghoure Dilnur Reyhan. (Crédits : Dilnur Reyhan)
Norouz est souvent assimilé à la culture perse. Quels sont ses liens avec le peuple ouïghour ?
Dilnur Reyhan : Norouz est généralement présenté comme le Nouvel An perse, tout comme le Nouvel An lunaire est connu sous le nom de Nouvel An chinois. Certes, cette fête trouve ses racines dans le zoroastrisme (religion de l’Iran ancien), mais elle a été adoptée dans toutes les zones influencées par la culture perse. Au fil des millénaires, chacun a développé sa manière de fêter Norouz. La Région ouïghoure, située au coeur des brassages culturels turco-iraniens a fait de Norouz une fête nationale. Pour les Ouïghours, la fête de fin du ramadan et celle du sacrifice (Aïd el-Kebir) sont des fêtes religieuses, tandis que Norouz est considéré comme une fête laïque.
Cette année, vous avez voulu rendre hommage à plusieurs chanteurs ouïghours détenus au Xinjiang…
Oui, car les camps d’internement du gouvernement chinois visent en premier lieu les intellectuels ouïghours, les artistes, les sportifs et les hommes d’affaires philanthropes. La majorité des grands artistes ouïghours ont disparu ou sont détenus dans ces camps. Ceux qui sont basés en France et ceux qui sont venus de l’étranger pour notre événement ont voulu rendre hommage à leurs professeurs et leurs collègues enfermés. Ils ont eu une pensée particulière pour les « rois du doutar » (instrument traditionnel) Abdurehim Heyt et Sanubar Tursun [disparus respectivement depuis mars 2017 et décembre 2018, NDRL], qui sont considérés comme les piliers actuels de la musique traditionnelle ouïghoure. Les chanteurs ont donc repris leurs morceaux.
Joueur de "ghijek", violon traditionnel ouïghour à quatre cordes, lors de la célébration de Norouz à Paris, le 24 mars 2019. (Copyright : Baptiste Fallevoz)
Joueur de "ghijek", violon traditionnel ouïghour à quatre cordes, lors de la célébration de Norouz à Paris, le 24 mars 2019. (Copyright : Baptiste Fallevoz)
Vous décrivez les Ouïghours comme « l’âme de la civilisation turque ». Pourquoi ?
Parce que le peuple ouïghour, qui est réduit aujourd’hui à une petite minorité par la Chine, est un peuple ancien qui a immensément contribué aux civilisations asiatiques, en particulier à celles du monde turc. Les Ouïghours furent les premiers sédentaires parmi les turcophones et il ont forgé l’identité sédentaire de ces peuples. La civilisation des Ouïghours bouddhistes de Qocho, dont l’âge d’or s’étend du IXème au Xème siècles, fut une perle unique dans l’histoire de la région en termes artistiques et littéraires. Par la suite, l’ère islamique ouïghoure a donné naissance à des ouvrages célèbres du XIème siècle comme le Recueil des langues turques du linguiste Mahmoud de Kachgar et La Science qui apporte le bonheur du philosophe Yusuf Has Hajip. Ce sont les principales fiertés littéraires de l’ensemble du monde turc. La place de la civilisation ouïghoure y est aussi importante que la civilisation gréco-romaine pour le monde occidental.
Vous êtes une spécialiste des questions d’identité et de nationalisme dans la diaspora ouïghoure. La répression chinoise au Xinjiang a-t-elle renforcé ce sentiment identitaire ?
Sans aucun doute. La transmission de l’identité culturelle a toujours été primordiale pour les Ouïghours de la diaspora européenne mais depuis deux ans et la révélation de l’existence des camps d’internement, le combat politique prend de plus en plus d’importance. La sauvegarde et la transmission de la culture ouïghoure font désormais partie de ce combat.
Les Ouïghours ont le sentiment croissant qu’ils doivent protéger leur langue face à sa possible disparition. Ce sentiment s’est accentué avec l’interdiction de sa pratique dans les écoles de la Région ouïghoure, avec l’effacement de son écriture dans l’espace public, sur les panneaux de signalisation, les produits de consommation… Sans parler de la destruction de nombreux livres en ouïghour et l’arrestation des intellectuels qui ont participé à la rédaction des manuels scolaires. En réponse, partout en Europe, la diaspora ouvre des classes de langue ouïghoure. Des cours du week-end sont proposés aux enfants nés à l’étranger. Ils y apprennent aussi la culture et les traditions. Les Ouïghours sont des gens très fiers de leur culture et leur langue. Les persécutions chinoises ont conduit de nombreux Ouïghours silencieux à s’orienter vers une résistance active.
Vous n’appréciez pas qu’on parle de « musulmans ouïghours ». Pour quelle raison ?
L’islam est une des mille couleurs de la vie ouïghoure. Il est un aspect culturel indissociable de son identité mais certainement pas le premier élément. S’il faut donner une hiérarchie à ce qui constitue l’identité ouïghoure, il y a d’abord la langue, la musique, la cuisine et la danse. Un(e) Ouïghour(e) peut être musulman(e), athé(e), chrétien(ne) ou agnostique, mais il ou elle reste Ouïghour(e) car il ou elle se sent ainsi, mange ouïghour, écoute de la musique ouïghoure et dans certaines occasions, danse ouïghour. L’Islam, contrairement à ce que la Chine et les médias présentent, est loin d’être une marque ouïghoure. La vie réelle de ce peuple est très loin de cette présentation.
Concert de musique traditionnelle pour Norouz à paris, le 24 mars 2019. (Copyright : Baptiste Fallevoz)
Concert de musique traditionnelle pour Norouz à paris, le 24 mars 2019. (Copyright : Baptiste Fallevoz)
Y a-t-il selon vous, une radicalisation religieuse au Xinjiang ?
Avec la chute de l’URSS, les nouvelles républiques turcophones, voisines de la Région ouïghoure, ont redonné de l’espace à la pratique religieuse. Dans le sillage de cette ré-islamisation, se sont greffées certaines idéologies et pratiques wahhabites du Moyen-Orient. De son côté, le gouvernement chinois a commencé à institutionnaliser l’Islam ouïghour. Il a autorisé la publication d’ouvrages religieux, bien entendu sous son contrôle. Mais à côté de ces publications officielles, les autorités ont fermé les yeux sur la vente d’autres textes dans les marchés, devant les mosquées… Pékin a également envoyé de jeunes boursiers ouïghours étudier dans des pays représentant différents courants de l’Islam : l’Égypte, l’Arabie saoudite, l’Iran et le Pakistan. Certains de ces élèves ont relayé, à leur retour, des préceptes wahhabites.
Et puis il y a eu le soulèvement de juillet 2009 [émeutes interethniques ayant fait 197 morts dans la capitale Urumqi, selon les chiffres officiels, NDLR] et la politique de répression et de contrôle social qui a suivi. S’il y a eu une naissance de l’islam radical chez certains individus, l’État chinois n’y est certainement pas pour rien. Cette répression continue, banalisée et quotidienne pousse des individus à se venger lorsqu’ils n’ont plus rien à perdre, à part leur vie. Mais malgré cela, la très grande partie des Ouïghours a choisi la résistance symbolique. Cela passe par l’art, la protection et la perfection de la langue ouïghoure, le développement d’une industrie légère et culturelle ouïghoure*. Mais cette résistance symbolique est vue par les autorités chinoises comme une rébellion et un obstacle à son projet de sinisation rapide de la région.
Propos recueillis Baptiste Fallevoz
A propos de l'auteur
Baptiste Fallevoz
Producteur, journaliste, actuellement rédacteur en chef et chroniqueur à France 24. Auparavant basé en Chine, il a été directeur général adjoint d’ActuAsia, à Shanghai puis Pékin, de 2009 à 2016. Il collaboré avec de nombreux médias français et internationaux (France 24, Arte, Associated Press, Canal +, BFM TV ou Mediapart).