Culture
L'Asie dessinée

BD : vie, chaos et beauté dans les montagnes de Chine

Extrait de la bande dessinée "Au loin, une montagne", scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis. (Copyright : Steinkis)
Extrait de la bande dessinée "Au loin, une montagne", scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis. (Copyright : Steinkis)
Dans Au loin, une montagne, Chongrui Nie évoque cinquante ans de bouleversements de la société en Chine. Un ouvrage magnifique où la folie des hommes ne réussit jamais à éclipser la beauté des paysages.
Double-cliquez sur les diaporamas pour les visualiser en plein écran. Retrouvez ici tous les articles de notre série « L’Asie dessinée ».
*Au loin, une montagne, scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis, 264 pages, 28 euros.
Cinquante ans d’histoire de la Chine contemporaine vus à travers le prisme des séjours épisodiques effectués dans une région montagneuse du Shanxi : c’est l’approche originale adoptée par l’artiste chinois Chongrui Nie dans sa grande autobiographie graphique Au loin, une montagne*. Un album aussi captivant par la force du récit que par la beauté des images.
Couverture de la bande dessinée "Au loin, une montagne", scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis. (Copyright : Steinkis)

Couverture de la bande dessinée "Au loin, une montagne", scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis. (Copyright : Steinkis)

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Extrait de la bande dessinée "Au loin, une montagne", scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis. (Copyright : Steinkis)

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Extrait de la bande dessinée "Au loin, une montagne", scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis. (Copyright : Steinkis)

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Extrait de la bande dessinée "Au loin, une montagne", scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis. (Copyright : Steinkis)

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Extrait de la bande dessinée "Au loin, une montagne", scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis. (Copyright : Steinkis)

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Extrait de la bande dessinée "Au loin, une montagne", scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis. (Copyright : Steinkis)

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Extrait de la bande dessinée "Au loin, une montagne", scénario et dessin Chongrui Nie, Steinkis. (Copyright : Steinkis)

 
 
Rien ne prédisposait Chongrui Nie, issu d’une famille pékinoise de lettrés et de hauts fonctionnaires, à passer une partie significative de sa vie dans les montagnes isolées de Guancen Shan. Mais pour un jeune homme né en 1943, la tourmente de la Révolution chinoise a de quoi faire dérailler les parcours les plus naturels. Chongrui Nie doit ainsi renoncer à faire les études artistiques dont il rêvait et se retrouve ouvrier mécanicien. En 1966, au moment où commence la Révolution culturelle, Nie est envoyé à Guancen Shan pour travailler à la construction d’usines d’armement. Il y découvre, et nous fait découvrir avec ses dessins, la beauté de cette région montagneuse à l’accès malaisé ainsi que les communautés de paysans qui y vivent dans des conditions difficiles. Le travail est dur mais le jeune homme est subjugué par les paysages. Durant ses heures de loisirs, il dessine tout ce qui passe à sa portée : les montagnes, les forêts, les animaux, les villageois, les curiosités locales.
Entre un travail qu’il a appris à aimer et les charmes de la région, tout se passerait plutôt bien pour Nie si la Révolution culturelle ne finissait par atteindre même les endroits les plus reculés. Un « vent de folie » déferle alors. Tel temple orné de statues exceptionnelles, vieilles de plusieurs siècles, que Nie dessine un jour, est ravagé par les Gardes rouges dix jours plus tard. Deux vieux hommes vivant reclus dans un petit temple à flanc de montagne sont attaqués par les mêmes, accusés de se livrer à des « pratiques de féodalisme et de superstition » – ce qui n’empêche pas ces Gardes rouges d’être saisis d’hystérie à la vue de renards censés abriter des esprits malfaisants.
Dans un climat de plus en plus violent, les accusations, les dénonciations se multiplient. Une scène surréaliste voit un chef d’équipe lancer des slogans révolutionnaires avec conviction suivis d’un retentissant « A bas le président Mao ! » Un lapsus qui ne pardonne pas : le militant zélé bascule instantanément dans la catégorie infamante des « contre-révolutionnaires pris en flagrant délit ».
Au milieu de cette tourmente, Nie relève des scènes étonnantes, comme la prostitution pratiquée avec enthousiasme par les jeunes épouses du village auprès des ouvriers venus de la ville : une pratique scandaleuse en pleine Révolution culturelle tout à fait puritaine, mais à laquelle les autorités ne savent pas comment réagir, les maris étant d’accord…
Durant toute cette période, qui occupe la majeure partie du livre, Nie échappe au pire, en dépit de ses antécédents de fils d’une famille « capitaliste ». Son application au travail, sa discrétion lui permettent d’échapper aux purges et procès publics qui sont alors monnaie courante. Son chef d’équipe finit malgré tout par lui interdire de dessiner, considérant que ses dessins des paysages entourant les usines d’armement en construction pourraient aider les ennemis de la Chine ! La violence de l’époque n’empêche en tout cas pas le jeune artiste de continuer à s’émerveiller des beautés naturelles, artistiques et historiques qui l’entourent, en un contraste saisissant dont témoignent ses dessins.
En 1969, la mission de Nie à Guancen Shan s’achève et il retourne à Pékin. Les temps devenant plus calmes, il peut s’orienter vers les activités artistiques dont il rêvait et commence la bande dessinée. En 1980, le voici de retour – brièvement – dans ses montagnes chéries, dans le cadre de la réalisation de diapositives éducatives sur les forêts de la région. Le contexte est alors complètement différent de son premier séjour de deux ans et demi : Nie peut constater que les usines construites au prix de tant d’efforts douze ans plus tôt sont à l’abandon…
Quatorze ans plus tard, sa troisième visite dans la région témoigne de l’évolution de la Chine. Cette fois, elle intervient dans le cadre d’un projet de constitution d’un parc national et d’une réserve naturelle à Guancen Shan… Et quand Nie, qui vit désormais en France avec son épouse française, y retourne enfin en 2016 pour préparer la réalisation de cet ouvrage, la transformation de la Chine est complète : l’artiste fait le voyage en SUV sur une autoroute, trouve sur place un hôtel cinq étoiles et constate qu’un temple millénaire intégralement détruit durant la Révolution culturelle a été reconstruit – n’importe comment.
Au loin, une montagne est d’abord un récit intimiste, celui des relations entre Chongrui Nie et une région qu’il aime. La grande Histoire de la Chine, les tourments révolutionnaires, la modernisation échevelée interviennent en toile de fond, ce qui ne rend pas le message moins puissant. A cet égard, l’approche de Nie est très différente de celle d’un autre très grand artiste chinois de bande dessinée, Li Kunwu, dont l’œuvre maîtresse, Une vie chinoise, parcourt elle aussi les cinquante années écoulées. Mais là où Li Kunwu procède de manière très systématique et analytique, Chongrui Nie a donc une approche plus anecdotique et impressionniste.
La puissance de Au loin, une montagne tient évidemment beaucoup au graphisme très original de l’artiste. Les dessins de Nie sont exécutés intégralement avec une multitude de petits traits réalisés au feutre extra fin, en un style qui fait immanquablement penser aux gravures anciennes (autre différence profonde avec le dessin de Li Kunwu). Le résultat est en tout cas impressionnant, très bien servi par une édition grand format à l’italienne sur beau papier et bien reliée.
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Couverture de la bande dessinée "Juge Bao", scénario Patrick Marty, dessin Chongrui Nie, Éditions Fei. (Copyright : Éditions Fei)

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Extrait de la bande dessinée "Juge Bao", scénario Patrick Marty, dessin Chongrui Nie, Éditions Fei. (Copyright : Éditions Fei)

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Extrait de la bande dessinée "Juge Bao", scénario Patrick Marty, dessin Chongrui Nie, Éditions Fei. (Copyright : Éditions Fei)

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Extrait de la bande dessinée "Juge Bao", scénario Patrick Marty, dessin Chongrui Nie, Éditions Fei. (Copyright : Éditions Fei)

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Extrait de la bande dessinée "Juge Bao", scénario Patrick Marty, dessin Chongrui Nie, Éditions Fei. (Copyright : Éditions Fei)

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Extrait de la bande dessinée "Juge Bao", scénario Patrick Marty, dessin Chongrui Nie, Éditions Fei. (Copyright : Éditions Fei)

 
 
*Juge Bao, scénario Patrick Marty, dessin Chongrui Nie, six volumes de 160 pages chacun, Éditions Fei, 8,90 euros le volume, également disponible en deux coffrets de luxe reprenant chacun trois albums en grand format, 45 euros le coffret.
Si Au loin, une montagne est incontestablement l’œuvre majeure de Nie – « l’œuvre d’une vie », selon lui -, la sortie de ce livre est une bonne occasion de s’intéresser à ses autres bandes dessinées. Essentiellement, donc, à la série des enquêtes du Juge Bao* dont les six volumes ont été réalisés par le Français Patrick Marty au scénario et Chongrui Nie au dessin. Ces enquêtes policières situées au XIème siècle de notre ère mettent en scène un personnage réel, le haut magistrat Bao, devenu le symbole de la justice, de la lutte contre la corruption et de la défense des citoyens ordinaires contre les abus en tous genres. Ces intrigues complexes aux multiples personnages offrent une plongée dans la Chine médiévale où, là encore, le dessin de Nie fait merveille, en particulier pour les décors et l’architecture d’époque, dont l’artiste s’est fait une spécialité. A signaler : une exposition des dessins de Juge Bao se déroule à l’Espace Asia Paris jusqu’au 8 juin.
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Couverture de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

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Extrait de la bande dessinée "Tiananmen 1989, nos espoirs brisés", scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, Seuil Delcourt. (Copyright : Seuil Delcourt)

 
 
*Tiananmen 1989, nos espoirs brisés, scénario Adrien Gombeaud et Lun Zhang, dessin Améziane, 112 pages, Seuil Delcourt, 17,95 euros.
Retour à la Chine contemporaine, mais cette fois dans un registre totalement historique et politique : Tiananmen 1989, nos espoirs brisés* évoque les événements qui ont mené au massacre de la place Tian’anmen. Trente ans plus tard tout juste, Lun Zhang, qui fut au premier rang parmi les leaders de la mobilisation étudiante et vit depuis en exil en France, retrace l’enchaînement des faits : un contexte de modernisation économique qui nourrit les espoirs d’ouverture de la jeunesse, des rêves de liberté et de démocratie qui se heurtent à l’incompréhension et l’inflexibilité de Deng Xiaoping, le soutien enthousiaste initial de la population de Pékin, le lancement d’une grève de la faim géante de la part des étudiants, la proclamation de la loi martiale puis la répression sauvage qui fera des milliers de morts.
Extrêmement pédagogique, la BD n’est pas exempte d’autocritique : Lun Zhang déplore par exemple l’absence d’organisation du mouvement étudiant qui a laissé la voix des plus radicaux l’emporter jusqu’au désastre, alors que le but de la majeure partie des manifestants n’était pas, selon lui, de faire tomber le régime, mais plutôt de l’accompagner dans une démarche d’ouverture. L’auteur, aidé par un scénariste français, Adrien Gombeaud, et le dessinateur Ameziane, dont le style manque de charme mais pas d’efficacité, réussit à conclure le compte-rendu de ces journées terribles sur une note positive : le printemps de Tian’anmen, estime-t-il, a refleuri ailleurs avec la chute du Mur de Berlin en novembre 1989, suivie de celle des dictatures roumaine et chilienne, entre autres.
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Couverture du livre "Les histoires d’amour au Japon, des mythes fondateurs aux fables contemporaines" par Agnès Giard, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait du livre "Les histoires d’amour au Japon, des mythes fondateurs aux fables contemporaines" par Agnès Giard, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait du livre "Les histoires d’amour au Japon, des mythes fondateurs aux fables contemporaines" par Agnès Giard, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait du livre "Les histoires d’amour au Japon, des mythes fondateurs aux fables contemporaines" par Agnès Giard, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait du livre "Les histoires d’amour au Japon, des mythes fondateurs aux fables contemporaines" par Agnès Giard, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait du livre "Les histoires d’amour au Japon, des mythes fondateurs aux fables contemporaines" par Agnès Giard, Glénat. (Copyright : Glénat)

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Extrait du livre "Les histoires d’amour au Japon, des mythes fondateurs aux fables contemporaines" par Agnès Giard, Glénat. (Copyright : Glénat)

 
 
*Les histoires d’amour au Japon, des mythes fondateurs aux fables contemporaines, Agnès Giard, Glénat, 512 pages, 49 euros.
Peut-on comprendre l’idée que les Japonais se font de l’amour ? Selon une anecdote reprise dans Les histoires d’amour au Japon, des mythes fondateurs aux fables contemporaines*, un écrivain japonais aurait dit à un étudiant ayant effectué une traduction littérale en japonais de « I love you » : « Cette traduction est mauvaise. Vous auriez dû dire : « la lune est belle ». » Autant dire que selon l’auteure du livre, Agnès Giard, les manières de penser, de sentir et d’aimer n’ont pas grand-chose en commun entre l’Occident et le Japon. Dans ce gros ouvrage, elle passe en revue une centaine de contes, mythes et récits d’amour japonais et tente de les décrypter, à la lumière notamment d’une analyse sémiologique approfondie des mots utilisés en japonais. Ce livre, où il est beaucoup question d’absence, de silence, d’éloignement et de mystère, n’est pas toujours d’une lecture facile. Mais il comporte aussi d’innombrables illustrations dans les registres les plus variés : œuvres classiques, estampes, photos anciennes, peintures et photos d’artistes contemporains, dessins populaires ou mangas. De quoi en faire une véritable anthologie des représentations graphiques japonaises sur le thème de l’amour.
Par Patrick de Jacquelot
A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.