Politique
Analyse

Les élections en Thaïlande en cinq points

En Thaïlande, malgré les élections du 24 mars, l'horizon d'un retour à la démocratie est encore lointain. (Source : Asia Nikkei Review)
En Thaïlande, malgré les élections du 24 mars, l'horizon d'un retour à la démocratie est encore lointain. (Source : Asia Nikkei Review)
Les militaires thaïlandais les avaient promises. Cinq ans après leur arrivée au pouvoir grâce à un coup d’État, et après les avoir repoussées de nombreuses fois, ils ont fixé une date pour des élections législatives. Les Thaïlandais se rendront donc aux urnes le 24 mars prochain. Si de toute part, on se félicite de la tenue de ces premières élections depuis 2014, l’horizon d’un retour à la démocratie reste néanmoins lointain. Car si l’armée n’a cessé de repousser l’échéance du scrutin, c’est avant tout pour s’assurer du maintien de son influence sur la vie politique.
Le Premier ministre Prayuth Chan-ocha, chef de la junte militaire, n’a pas encore officiellement annoncé sa candidature. S’il cultive l’ambiguïté, il a néanmoins de bonnes chances de se maintenir à son poste. Mais face à lui, l’opposition s’organise. Plusieurs dizaines de partis se sont enregistrés ces derniers mois pendant que l’influence de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra, aujourd’hui en exil, a toujours de quoi inquiéter les militaires.

1. Militaires contre pro-Shinawatra

Les deux principaux partis à se faire face dans ces élections législatives sont le Phalang Pracharat [« Le pouvoir par le peuple et l’État », NDLR], composé majoritairement de militaires et de fonctionnaires étatiques, et le Phue Thai, parti historique guidé de loin par Thaksin Shinawatra. Si les deux dirigeants que ce parti a mené au pouvoir, Thaksin et Yingluck Shinawatra, sont aujourd’hui en exil, le Phue Thai possède encore une forte influence dans les régions les plus pauvres du royaume, au nord-est et au nord du pays.
Rappelons que l’arrivée au pouvoir de Thaksin Shinawatra en 2001 avait bousculé le jeu politique du royaume. C’était la première fois que son parti, le Thai Rak Thai (« les Thais aiment les Thais ») gagnait des élections. Une victoire écrasante qui s’expliquait par le programme social promis lors de la campagne et axé notamment sur la santé. Mais les affaires de corruption ont rapidement éclaboussé le Premier ministre. Résultat, une grande instabilité politique dans un pays bientôt scindé en deux mouvements : les défenseurs de Thaksin Shinawatra, les « chemises rouges », contre les monarchistes proches des militaires, les « chemises jaunes ».
Le Premier ministre a finalement été évincé par un coup d’État en 2006. Jusqu’en 2014, le pays a été en proie à une lutte entre les deux clans, chaque élection menant au pouvoir un proche de Thaksin, notamment sa soeur Yingluck Shinawatra. Ces tensions ont atteint leur paroxysme en 2014 lorsque des scandales de corruption la visant ont entraîné une vague de manifestations. En mai de la même année, les militaires ont repris le pouvoir, dans un vingtième coup d’État depuis 1932, en se posant comme garants d’un retour à l’ordre.
Depuis son arrivée au pouvoir, la junte n’a cessé de manoeuvrer pour se maintenir à la tête du pays. Attisant la haine contre Thaksin Shinawatra et muselant de plus en plus l’opposition politique, elle a interdit les manifestations et censuré les médias. Malgré une relative ouverture ces derniers mois, avec notamment l’autorisation donnée aux partis d’opposition de faire campagne, c’est dans ce contexte de répression politique que les élections vont avoir lieu.

2. La jeunesse mobilisée

Outre cette opposition traditionnelle entre militaires et défenseurs de Thaksin, deux autres partis pourraient tirer leur épingle du jeu : le parti démocrate et le jeune parti Anakot Mai, composé majoritairement de jeunes et de novices en politique.
Le parti démocrate mené par Abhisit Vejjajiva, un ancien diplômé d’économie à l’université d’Oxford, fait parti du paysage politique thaïlandais depuis près de 70 ans. Arrivé en seconde position après le Phue Thai aux élections en 2011, il pourrait aujourd’hui s’illustrer comme la troisième voie pour ceux qui rejettent à la fois le Phalang Pracharat et le parti fidèle à Thaksin.
Mais le nouveau parti Anakot Mai – « Future Forward » – pourrait aussi créer la surprise. Cette formation est dirigée par un jeune multimillionnaire de 39 ans, Thanathorn Juangroongruangkit et s’inspire de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon. L’objectif affiché : sortir des clivages traditionnels et se défaire de l’emprise de la junte militaire. Future Forward attire ainsi une grande partie des 18-25 ans, fortement mobilisés. Le parti pourrait donc « bénéficier d’un effet générationnel », confirme Sophie Boisseau du Rocher, spécialiste de l’Asie du Sud-Est à l’IFRI (Institut français des relations internationales). Thanathorn et son mouvement « incarnent une Thaïlande jeune, face à un establishment politique qui a eu beaucoup de mal à se renouveler. Ils ont donc la capacité d’entraîner une génération connectée au monde, et moins nationaliste que la précédente », souligne la chercheuse. En revanche, elle s’interroge : « Si leur discours est facilement lisible en Occident, vont-ils parvenir à entraîner la Thaïlande rurale, qui constitue 65 % de l’électorat ? »

3. Le redécoupage des circonscriptions

En marge de ces quatre grands partis, sont nés ces dernières semaines une ribambelle de petites formations satellitaires qui leur sont proches. En cause, un nouveau découpage des circonscriptions par la junte militaire visant à désavantager les grands partis. Le scrutin thaïlandais fonctionne en effet selon un système complexe. Sur les 500 députés, 350 seront élus au scrutin uninominal majoritaire dans 350 circonscriptions. Les autres seront élus au scrutin proportionnel de liste. Chaque parti se démultiplie donc pour être représenté dans un maximum de circonscriptions. A l’issue du vote, il est possible qu’aucun parti n’obtienne la majorité. La Thaïlande sera ainsi plutôt gouvernée par une coalition de partis de taille moyenne.

4. Le rebondissement Ubolratana, l’erreur des partis pro-Thaksin

Le Phue Thai ne fait pas exception. Dans son giron a été crée le Thai Raksa Chart. C’est ce parti qui a provoqué un séisme politique le 15 février dernier en proposant comme candidate aux élections la soeur aînée du roi, la princesse Ubolratana. En Thaïlande, la famille royale est hautement vénérée et protégée par l’une des lois de lèse-majesté parmi les plus sévères au monde. Et selon la Constitution, ses membres doivent rester en dehors du Parlement. Mais c’est oublier que la princesse Ubolratana a abandonné ses titres royaux en 1972 lorsqu’elle a épousé un américain lui ouvrant, théoriquement, la voie à une carrière politique.
Cette annonce n’a pas manqué d’embarrasser les militaires. L’armée a en effet longtemps puisé une partie de sa légitimité dans le soutien au défunt roi Rama IX. C’est le nouveau roi lui-même, Maha Vajiralongkorn, qui a mis fin à la polémique naissante. Dès le soir du 15 février, il a déclaré cette candidature royale « anormale et inappropriée ». Sa soeur a immédiatement annoncé son retrait.

5. Pas de retour à la démocratie

Quelle que soit l’issue du scrutin, les élections ne marqueront pas un retour à la démocratie dans le pays. En cause, la Constitution approuvée par référendum en 2016. Cette dernière restreint la marge de manoeuvre du prochain gouvernement et maintient l’influence des militaires. Elle met en effet en place un système bicaméral avec une Chambre basse composée des 500 députés élus, et un Sénat, constitué de 200 membres désignés uniquement par les militaires. Le Premier ministre devra par ailleurs être approuvé par ce Sénat. Si le Phue Thai ou Future Forward remportent la majorité des voix à la chambre basse, ils devront de toute façon composer avec un Sénat proche des militaires. Si les partis proches de l’armée gagnent, alors vraisemblablement, Prayuth Chan-Ocha pourrait poursuivre son travail, sous couvert, cette fois-ci, du « soutien du peuple ».
Par Cyrielle Cabot
A propos de l'auteur
Cyrielle Cabot
Jeune journaliste diplômée de l’école du CELSA (Paris-Sorbonne), Cyrielle Cabot est passionnée par l’Asie du Sud-Est, en particulier la Thaïlande, la Birmanie et les questions de société. Elle est passée par l’Agence-France Presse à Bangkok, Libération et Le Monde.