Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

La Chine n'est pas responsable de la désindustrialisation de l’Afrique

Travailleurs chinois et sénégalais lors d'une cérémonie sur le site de construction du théâtre national, financé par la Chine, à Dakar le 14 février 2009. (Source : Ansetze Were)
Travailleurs chinois et sénégalais lors d'une cérémonie sur le site de construction du théâtre national, financé par la Chine, à Dakar le 14 février 2009. (Source : Ansetze Were)
60 milliards de dollars de financement pour l’Afrique. C’est la somme que la Chine a proposé à l’occasion du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC), qui s’est déroulé à Pékin ce lundi 3 et ce mardi 4 septembre. C’est autant d’argent qu’en 2015. Parmi ces crédits, 5 milliards sont destinés à financer des exportations vers la Chine. Une réponse aux demandes des pays africains à Pékin de contribuer davantage à leur industrialisation.
La Chine est accusée d’avoir désindustrialisé l’Afrique, où ses exportations ont ruiné des artisans et des petites entreprises. Toutefois, les statistiques montrent que la désindustrialisation du continent (la baisse du secteur manufacturier dans le PIB) a précédé l’irruption des produits chinois. Elle a plutôt découlé d’une mise en œuvre trop rigide des programmes d’ajustement structurel par les institutions financières internationales. Loin de s’accélérer, la désindustrialisation a ralenti dans la seconde moitié des années 2000 après la progression spectaculaire des exportations chinoises. Ces dernières se sont diversifiées, des biens de consommation vers les biens d’équipement et les produits intermédiaires. Elles concurrencent désormais les produits européens ou japonais.

Les entreprises chinoises boudent l’Afrique

Contrairement aux idées reçues, le continent africain n’est pas une priorité des entreprises chinoises. Celles-ci construisent beaucoup, et investissent peu : moins de 3 % de leurs investissement directs étrangers (IDE) se dirigent vers l’Afrique. En dépit d’une progression des flux, le stock d’IDE chinois dans les pays africains est faible comparé à celui des IDE européens. Les entreprises d’État chinoises investissent dans le secteur minier et les entreprises privées dans le secteur des services plus que dans le secteur manufacturier, qui en attire en moyenne 13 % selon le China Africa Research Initiative. Relativement plus nombreuses en Afrique de l’Est et dans les pays anglophones (Ghana ou Nigeria), les entreprises chinoises sont attirées par la demande africaine de produits bon marché et l’absence de concurrence qui contraste avec le marché chinois. Au FOCAC de 2006, la Chine avait annoncé la construction de zones économiques spéciales pour accélérer l’industrialisation de l’Afrique subsaharienne. Ces enclaves gérées par le ministère chinois du Commerce ont été moins nombreuses que prévu. Il y a douze ans, Xi Jinping avait annoncé la création d’un fonds de financement de projets industriels. Mais trois ans plus tard, seulement 10 % du fonds ont été décaissés.
*Ce déménagement avait été annoncé vers 2008 par Justin Lin, économiste en chef de la Banque Mondiale et il a été repris à une table ronde Chine-Afrique au séminaire international de Charm el-Cheikh de décembre 2017.
Hormis des exceptions médiatisées (Éthiopie et Rwanda), rares sont les entreprises chinoises qui s’implantent en Afrique pour exporter vers les États-Unis ou l’Europe. En effet, confrontées aux hausses des coûts en Chine, elles peuvent soit automatiser en restant dans les provinces côtières, soit déménager vers l’ouest du pays où les salaires sont plus faibles et où les infrastructures se sont améliorées, soit enfin délocaliser.
Selon une enquête menée fin 2017 auprès de 640 entreprises de l’industrie légère situées au sud de Canton, la majorité d’entre elles prévoient d’automatiser et une minorité (6 % dans l’habillement et 12 % dans la chaussure) de quitter cette région. Parmi ces dernières, la moitié (soit 3%) envisage de s’implanter en Asie ou en Afrique. Au cours des dix dernières années, la baisse modérée (de 37 à 32 %) de la part de marché chinoise sur les articles d’habillement et les chaussures (emblématiques des productions intensives en main-d’œuvre) s’est opérée au bénéfice du Bangladesh, du Vietnam, du Cambodge ou de la Birmanie. Quant à l’Afrique subsaharienne, elle reste un acteur marginal sur le marché, qui exporte deux fois moins que le Cambodge. Depuis quelques mois, le conflit commercial sino-américain amène les donneurs d’ordre à chercher de nouveaux sous-traitants et ce mouvement bénéficie aux pays d’Asie du Sud-Est. En dépit de ce constat aisément vérifiable, des représentants d’institutions internationales* continuent d’évoquer les millions d’emplois industriels que la Chine créera en Afrique.

La Chine construit des infrastructures

La déshérence des infrastructures est considérée à juste titre comme l’un des obstacles majeurs au développement de l’Afrique. Bien que cette contrainte soit reconnue depuis longtemps, les infrastructures occupent une portion congrue de l’aide publique au développement du continent. En effet, après la construction de nombreux « éléphants blancs » dans les années 1960, les bailleurs sont devenus réticents. Dans les années 1990, ils ont décidé de ne pas financer des projets susceptibles d’être réalisés par le secteur privé. Ce dernier ne s’étant pas engagé dans les infrastructures, cette décision a ouvert la porte à la Chine. Depuis la construction du Tazara (la ligne de chemin de fer de 1500 km reliant Dar es Salam à Kapiri Moshi en Zambie dans les années 1970), Pékin a privilégié le financement d’infrastructures construites par des entreprises chinoises. Au fil des ans, ces dernières sont devenues incontournables sur ce marché. Le montant de leurs réalisations a été multiplié par 27 entre 2002 et 2015, pour atteindre les 55 milliards de dollars. Ces travaux représentent un pourcentage significatif de la FBCF de plusieurs pays africains, de l’Angola à l’Éthiopie, en passant par la Tanzanie et le Ghana.
« Pour devenir riche, il faut construire une route. » Voilà comment les Chinois justifient leur engagement africain. Ils omettent cependant de préciser que, jusqu’à la crise de 2008, l’accélération de ces constructions n’a pas précédé mais suivi le décollage. La longueur du réseau routier a augmenté lentement (1,6 % l’an) dans les années 1980, plus vite (5 % l’an) dans les années 1990. Depuis 2008, l’investissement dans les infrastructures, dont les routes (le réseau a augmenté de 6,5 % par an entre 2008 et 2017), a constitué une réponse à la crise. En Afrique, la construction d’infrastructures par les entreprises chinoises a plus souvent précédé une demande qui ne s’est jamais concrétisée (exemple du Tazara en Tanzanie) ou qui tarde à se manifester, comme le chemin de fer reliant Mombassa à Nairobi.
Investir dans les infrastructures permet à coup sûr d’accélérer la croissance. Mais cet investissement ne permet une amélioration de la productivité de l’économie que s’il favorise des changements structurels. Cela n’est pas (encore) le cas dans les pays africains qui, grâce à la Chine, ont le plus investi dans leurs infrastructures (Éthiopie, Kenya ou Angola). Dans ces États, l’accélération de la croissance s’accompagne d’une baisse de la part de l’agriculture dans le PIB et d’une hausse des services, mais pas du secteur manufacturier. Dans ces conditions, en dopant la demande, la croissance suscite une forte hausse des importations qui creuse le déficit commercial et gonfle l’endettement. Si la Chine est certes un créancier important de quelques pays africains dont le Cameroun, le Congo-Brazzaville, Djibouti, l’Éthiopie, le Soudan et le Zimbabwe. Mais elle a seulement contribué – avec d’autres pays – à réendetter l’Afrique. Il est donc abusif d’accuser la Chine d’avoir désindustrialisé l’Afrique ou de l’endetter. Même si elle contribue encore peu à l’industrialisation du continent.
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d'Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Sa dernière publication avec M. Lautier : Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché (Armand Colin, 270 pages, 2014).