Economie
Expert - Le Poids de l'Asie

"Routes de la Soie" : pourquoi la défiance monte en Asie

En Malaisie, le nouveau Premier ministre Mahathir Mohamad souhaite revoir à la baisse les grands projets avec la Chine dans le cadres des "Nouvelles Routes de la Soie". (Source : South China Morning Post)
En Malaisie, le nouveau Premier ministre Mahathir Mohamad souhaite revoir à la baisse les grands projets avec la Chine dans le cadres des "Nouvelles Routes de la Soie". (Source : South China Morning Post)
Accepter des crédits chinois pour financer des infrastructures, puis tout perdre à cause de la dette générée ? De la Birmanie au Pakistan en passant par la Malaisie, plusieurs pays se méfient de plus en plus des « Nouvelles Routes de la Soie ». De là à prendre un autre chemin ?

Le précédent sri-lankais d’Hambantota

Traditionnellement, le Sri Lanka a toujours entretenu d’excellentes relations avec la Chine. Elles se sont intensifiées à la fin de la décennie 2000 lorsque l’Europe a condamné le traitement des Tamouls par le gouvernement de Rajapakse. L’influence chinoise s’est renforcée et Eximbank a financé la construction d’un port à Hambantota, ville natale du président sri-lankais. Inauguré à l’occasion de son soixantième anniversaire, ce port a été sauvé de la faillite par de nouveaux prêts chinois plus onéreux. L’argent de la Chine a également financé la construction d’un aéroport international, d’un stade de cricket et d’une autoroute.
En dépit du soutien prodigué par Pékin, Rajapakse a perdu les élections face à Maithripala Sirisena. Ce dernier a hérité d’une situation financière dégradée : la dette publique en devises a augmenté de 30 milliards de dollars dont un cinquième provient de la Chine. Le port et l’aéroport d’Hambantota se sont révélés autant d’éléphants blancs incapables de faire face aux échéances de remboursement. Aussi le gouvernement sri-lankais s’est-il résigné à céder le port et 6000 hectares de terrain pour la construction d’une zone industrielle à une société mixte détenue à 80 % par China Merchant pendant 99 ans. Si la rentabilité de ce port concurrencé par celui de Colombo est incertaine, son intérêt stratégique pour la Chine est indiscutable car il lui permet de contrôler les voies maritimes vers l’Inde.
Faire crédit à ses voisins pour financer des infrastructures que ses entreprises construisent permet à Pékin de se faire des amis en obtenant des revenus supérieurs à ceux tirés de ses placements en Bons du Trésor. Cependant, en imposant au Sri Lanka de signer un bail emphytéotique – qui rappelle celui imposé par le Royaume-Uni à la Chine pour les Nouveaux Territoires hongkongais après les guerres de l’opium – la Chine n’a pas mesuré l’impact de cette décision. Les autres pays de la région ont découvert la face cachée des crédits chinois ! Le précédent d’Hambatota explique ainsi les réticences qui s’expriment en Birmanie, en Malaisie et au Pakistan.

Le projet Kyaukpyu revu à la baisse en Birmanie

Les sanctions occidentales avaient précipité le régime birman dans les bras de la Chine, son principal soutien jusqu’en 2011. La suspension par le gouvernement de Naypyidaw de la construction du barrage de Myitsone a accéléré la levée des sanctions de l’Occident, sans nuire aux échanges avec la Chine. Au contraire, ils sont intensifiés après la mise en service d’un gazoduc et d’un pipeline de 770 kilomètres entre Kyaukpyu sur l’Océan Indien et la province chinoise du Yunnan.
En 2015, dans le cadre des « Nouvelles Routes de la Soie », Pékin a proposé un projet ambitieux : plus de 10 milliards de dollars pour construire un port à conteneurs de la taille de Manille, une zone industrielle de 1600 hectares et une ville nouvelle. L’appel d’offre a été remporté par une société sino-birmane pour une gestion de 70 ans. Pas moins de 70 % des actions de cette société appartiennent au fonds d’investissement étatique chinois CITIC, le reste à des actionnaires birmans dont l’État.
Stratégique pour la Chine à qui il permet d’échapper au détroit de Malacca, ce projet a fait l’objet de débats en Birmanie, où le précédent d’Hambantota a refroidi l’enthousiasme. Les Birmans redoutent de tomber à leur tour dans le piège de la dette. Réunie en mai 2018, une commission dirigée par le vice-ministre birman des Finances a proposé une révision drastique du projet qui serait ramené à 1,3 milliard de dollars.

La Malaisie change son fusil d’épaule

C’est également une sérieuse révision à la baisse des projets chinois qu’envisage le nouveau gouvernement malaisien. La Chine n’avait pas ménagé ses efforts pour assurer la réélection de Najib, empêtré depuis plusieurs années dans le scandale « 1MDB ». En Malaisie comme au Sri Lanka auparavant, cet appui n’a pas suffi. Pékin – comme la plupart des observateurs – a été surpris par le retour de Mahathir qui, pendant sa campagne électorale avait dénoncé la mainmise de la Chine. Il faut dire que les capitaux chinois sont entrés massivement dans l’immobilier malaisien. Mahathir n’a ainsi pas manqué de fustiger la construction d’une ville nouvelle aux environs de Johore Baru, et de s’interroger sur l’opportunité et le coût des nombreux projets bilatéraux d’infrastructures (lignes de train à grande vitesse Est-Ouest et Nord-Sud, pipeline et gazoduc). Celui qui allait redevenir le chef du gouvernement a alors appelé à une révision des « traités inégaux » signés par Najib avec la Chine.
Alors que la dette du gouvernement fédéral a légèrement diminué (50,8 % du PIB à la fin de 2017), les garanties apportées aux grands projets ont beaucoup augmenté depuis 2009. L’une des premières décisions du nouveau gouvernement a été le report des plusieurs grands projets pour un montant de 22 milliards de dollars. Cette mesure ouvre une opportunité au Japon, courtisé par Mahathir dans les années 1980 dans le cadre de sa « Look East Policy ». Le nouveau Premier ministre doit se rendre à Pékin à l’automne et entre-temps, la justice aura confirmé ou non l’implication d’EximBank dans le scandale 1MDB.

Les enjeux de la crise pakistanaise

Dix milliards de dollars en Birmanie, deux fois plus en Malaisie… Et six fois plus pour le China Pakistan Economic Corridor (CPEC) ! Partant du Xinjiang, ce corridor débouche sur la mer d’Arabie à Gwadar, situé dans la province agitée du Baloutchistan, voisine de l’Iran. Entré en fonctionnement en 2016, Gwadar comme Kyaukpyu permettra aux navires chinois d’éviter le passage par Malacca. Équipé de seulement quatre quais, ce port a l’ambition de devenir une porte vers la Chine et l’équivalent de Dubaï. Le CPEC, composante la plus ambitieuse des « Nouvelles Routes de la Soie », comprend l’amélioration de plus de mille kilomètres de routes pour rejoindre le col de Khunjerab, la construction de plusieurs centrales électriques pour ajouter 6000 MW et une dizaine de Zones économiques spéciales pour attirer les investisseurs chinois. Ces infrastructures sont les bienvenues si leur mise en service améliorent la productivité. Mais pour l’instant, elles sont loin de générer les devises permettant de rembourser les crédits qui les ont financées.
L’accélération des réalisations chinoises a déjoué les prévisions du FMI. En 2016, l’institution financière félicitait le gouvernement pakistanais pour sa gestion. Deux ans plus tard, Imran Khan – le prochain Premier ministre si les résultats des élections sont confirmés – hérite d’un pays en crise. La roupie a perdu 10 % depuis le mois d’avril, les réserves couvrent moins de deux mois d’importations et le Pakistan ne pourra pas faire face à ses échéances financières en 2019. L’ex-capitaine de l’équipe nationale de cricket pourrait être contraint de s’adresser au FMI dont les décisions seront surveillées par la « chaise américaine ». Mike Pompeo a déjà prévenu : les États-Unis s’opposeront à une intervention qui renflouerait les banques chinoises avec de l’argent américain.
La Chine est à la fois la cause et l’une des solutions à cette nouvelle crise pakistanaise – la 14ème depuis 1980 ! La cause car les décaissements de crédits chinois expliquent 40 % de l’accroissement de la dette externe publique entre 2013 et 2017. L’envolée des importations chinoises a creusé le déficit commercial, dont un tiers correspond au déficit avec la Chine. Mais Pékin représente aussi la solution, si le nouveau Premier ministre pakistanais ne veut pas renoncer à ses promesses électorales en procédant à une réforme fiscale – 1 % de la population paie des impôts – au lieu de construire un État-providence.
Pour sortir de la crise, le Premier ministre s’adressera-t-il au FMI ou à la Chine ? Le FMI conditionnera son intervention à des mesures fiscales et à la transparence sur les conditions des prêts chinois. La Chine pourrait exiger des « prises d’hypothèque » comme elle l’a fait au Sri Lanka. Dans l’un et l’autre cas, la résolution de cette crise pourrait nuire à l’image de l’État chinois dans le monde et en Chine.

L’été des mécontentements

En effet, cette crise succède à celle du Venezuela. Pékin avait prêté a prêté plus de 60 milliards de dollars à Caracas, soit la moitié de la dette vénézuélienne. Par ailleurs, un tiers des prêts (419 milliards de dollars) qui ont financé des projets de la « Nouvelle Route de la Soie » depuis 2013 ont des problèmes. Ces revers suscitent des critiques ouvertes sur l’opportunité de ces dépenses par la Chine qui a des besoins considérables. À ces critiques s’ajoutent celles sur la gestion du conflit commercial avec les États-Unis. Comme le notent les interlocuteurs chinois de Mark Leonard, directeur du think tank European Council on Foreign Relations, Xi Jinping a mal apprécié le danger de l’offensive de Donald Trump et jugent sa réponse trop offensive. On lui reproche d’avoir oublié le conseil de Deng Xiaoping : « Cachez votre force, attendez votre heure, ne vous mettez jamais en avant ». Et d’avoir pensé que le temps de la Chine était arrivé. Six mois après son triomphe au 19ème Congrès, Xi Jinping vit un « été des mécontentements ».
A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est chercheur associé à Asie21 (Futuribles) et membre d'Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).