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Malaisie : l'arrestation de Najib Razak marque une nouvelle ère

Accusé de corruption et d'abus de confiance, l'ancien Premier ministre malaisien Najib Razak à son arrivée au tribunal de Kuala Lumpur le 4 juillet 2018. (Source : New York Times)
Accusé de corruption et d'abus de confiance, l'ancien Premier ministre malaisien Najib Razak à son arrivée au tribunal de Kuala Lumpur le 4 juillet 2018. (Source : New York Times)
En politique, tout est affaire de symbole. L’arrestation de l’ancien Premier ministre malaisien Najib Razak (2009-2018) dans le cadre de l’enquête sur le détournement de 2,6 milliards de ringgits (environ 550 millions d’euros) n’échappe pas à la règle. Le 3 juillet 2015, révélation du Wall Street Journal : Najib Razak a ponctionné à son avantage la banque d’investissement publique 1MdB qu’il a lui-même créée. Exactement trois ans plus tard, le 3 juillet 2018, la police malaisienne arrête à son domicile l’ancien chef du gouvernement.
Inimaginable il y a encore quelques mois, cette arrestaiton n’aurait jamais été possible sans la défaite de Najib aux élections de mai dernier. Pour la première fois depuis l’indépendance du pays en 1957, la Malaisie connaît l’alternance. L’inamovible Barisan Nasional a cédé sa place à la coalition Pakatan Harapan, ou « Pacte de l’espoir », emmenée par le grand rival Mahathir Mohamad, ancien Premier ministre de 1981 à 2003. Parmi les principales promesses de campagne du Pakatan : tirer au clair le scandale 1MdB, mettre fin à la corruption et remettre la Malaisie sur le chemin de la démocratie. En un mot, en finir avec l’ère Najib. C’est que ce dernier incarne à lui seul tous les travers et les excès du système politique malaisien. Face aux révélations du Wall Street Journal, l’ancien chef du gouvernement malaisien a répondu par la répression. Il a purgé son gouvernement de toutes les voix critiques, mis sous les verrous les députés trop bruyants et renforcé l’arsenal répressif afin de museler l’opposition.

Restauration de l’État de droit

L’arrivée au pouvoir du Pakatan Harapan s’est traduit par une immédiate restauration de l’État de droit. Bien que Mahathir, à nouveau Premier ministre, ait immédiatement fait remplacer le procureur général, trop proche de Najib à son goût, l’enquête autour de 1MdB n’a pas été expéditive. Au contraire, la police et le gouvernement ont pris le temps de collecter des preuves et de multiplier les perquisitions dans les propriétés de Najib avant de procéder à son arrestation.
Cela marque une véritable rupture dans le traitement des affaires judiciaires touchant des personnalités politiques malaisiennes. Depuis les années 1980, le pouvoir ne s’était jamais embarrassé de telles démarches avant de jeter en prison des ministres ou des opposants, souvent sous des accusations fallacieuses. C’est d’ailleurs Mahathir, durant son premier mandat, qui a le mieux incarné cette dérive autoritaire. En 1988, durant l’opération Lalang, il a fait enfermé sans jugement plusieurs dizaines d’opposants. Dix ans plus tard, il donnait sa bénédiction à l’arrestation de son Premier ministre adjoint et dauphin d’alors Anwar Ibrahim. Accusé de corruption et de sodomie, Anwar fut maintenu en prison par les deux successeurs de Mahathir. Ironiquement, c’est le retour de Mahathir à la tête du gouvernement qui lui a permis d’être libéré définitivement le 16 mai dernier.

Excès de la police

Or, dans le cas de Najib, il a fallu attendre 56 jours d’enquête avant de procéder à son arrestation. Le gouvernement, par la voix de Mahathir, s’est posé en garant de l’indépendance et de la transparence de la procédure. Même si le Premier ministre a décrit l’affaire 1MdB comme un « cas presque parfait » d’affaire de corruption, laissant donc peu de doute sur l’issue de l’enquête, il a aussi précisé que Najib ne pourrait pas être arrêté tant que toutes les preuves n’étaient pas réunies.
Surtout, le gouvernement a dénoncé les excès de la police lors de la première perquisition du domicile de Najib Razak. Alors qu’elle a eu lieu en pleine nuit et que des policiers se seraient servis en chocolat dans la cuisine de l’ancien Premier ministre, Mahathir a officiellement exprimé son désaccord face à ces méthodes, exigeant que tout le monde soit « traité décemment ». Des membres de la famille d’Anwar Ibrahim, notamment sa fille Nurul Izzah, ont dénoncé les pratiques des enquêteurs, en tant qu’anciennes victimes de leurs raids.

Maturité de la justice

Le message a sans doute été entendu par les forces de polices puisque les perquisitions et les auditions de Najib et de sa femme qui ont suivi ont toutes eu lieu à des horaires décents. Leurs résultats ont été très largement médiatisés. Notamment lorsque les forces de l’ordre ont révélé avoir trouvé 72 sacs de grandes marques, des centaines de bijoux et de très importantes sommes en liquide au domicile de l’ancien Premier ministre, sans que Najib ne justifie réellement leur provenance. Pour l’opinion publique malaisienne, aucun doute, tout provient des 2,6 milliards de ringgits détournés de la banque 1MdB.
Paradoxalement, Najib Razak a été arrêté le 3 juillet dans le cadre de l’enquête sur SRC International, un fond dépendant de 1MdB et dont la gestion est passée au ministère malaisien des Finances en 2012. Dans ce dossier, Najib est accusé de n’avoir détourné « que » 42 millions de ringgits (environ 8,8 millions d’euros) à la fin de l’année 2014. Cela traduit la volonté de la justice malaisienne d’être la plus transparente possible : ce n’est que lorsque suffisamment de preuves sont collectées qu’une procédure judiciaire peut être lancée. De même, il s’agit pour le pays de faire du procès de Najib Razak une procédure exemplaire et juste. Ce sera donc le procureur général en personne qui instruira l’affaire en anglais, de manière à rendre les débats compréhensibles pour les journalistes étrangers et de prouver ainsi au monde entier la maturité de la justice malaisienne.

Dissensions à prévoir

Cependant, l’arrestation de Najib Razak n’est pas seulement une affaire judiciaire. Elle est avant tout politique. Pour les partisans de l’ancien Premier ministre, il s’agit d’une vendetta organisée par Mahathir. Aux yeux des militants du Pakatan Harapan, il ne s’agit que de la suite logique de leur victoire en mai dernier et de leur combat pour la démocratisation du pays. Toutefois, les conséquences de cette affaire pourraient durablement redistribuer les cartes. Certains au sein de la United Malay National Organisation (UMNO), le parti de Najib, avancent que l’instruction du procès lavera de tout soupçon l’organisation ; ce qui lui permettra de reconquérir son électorat perdu et de ne plus être accusée de corruption.
Pour le Pakatan Harapan, l’arrestation et la condamnation de Najib pourraient créer des dissensions entres ses membres. En effet, la coalition assez hétérodoxe de partis nationalistes, libéraux et islamistes modérés n’a tenu pour l’instant que par la détestation de l’ancien Premier ministre et la volonté de tourner définitivement la page de ses politiques. Pour autant, certains leaders n’ont pas manqué de critiquer Mahathir sur la composition du nouveau gouvernement. Il a été accusé d’avantager les petits partis de la coalition en ne donnant pas assez de postes au deux plus importants. Surtout, les objectifs politiques de certains membres du Pakatan sont diamétralement opposés : le Democratic Action Party à dominante chinoise souhaite mettre fin au clivage ethnique en Malaisie quand le Parti Pribumi Berstu Malaysia fait de la lutte pour la sauvegarde des privilèges de la majorité malaise son cheval de bataille. Lorsque le bouc-émissaire Najib Razak ne sera plus là pour unir le Pakatan, les tensions resteront-elles uniquement cantonnées à quelques grincements de dents ?
Pour l’instant, l’heure n’est pas à la fragmentation du gouvernement mais bien à l’instruction du dossier Najib Razak. L’ancien dirigeant a appris le 4 juillet dernier qu’il serait poursuivit pour abus de confiance et corruption. Il sera jugé entre le 18 et le 28 février 2019 et encourt jusqu’à 20 ans de prison potentiellement accompagnés de coup de cannes. Après avoir plaidé non coupable, l’ancien Premier ministre a pu rentrer chez lui non sans avoir payé la moitié de sa caution fixée à 500 000 ringgits (environ 480 000 euros). En liquide.
Par Victor Germain
A propos de l'auteur
Victor Germain
Étudiant en master de relations internationales et science politique à Sciences Po Paris après un an d'études à Kuala Lumpur, Victor Germain rédige actuellement un mémoire sur le populisme et la politique étrangère de la Malaisie.