Analyse
Claudia Mo, ancienne journaliste de l’AFP, libérée de prison à Hong Kong
Quatre anciens députés de l’opposition hongkongaise aujourd’hui défunte ont été libérés mardi 29 avril au terme de leur peine de quatre ans de prison pour « subversion » prononcée lors du procès de 45 militants prodémocratie en novembre 2024. Parmi eux Claudia Mo, une ancienne journaliste de l’AFP et ancienne élue du parlement local.
Claudia Mo Man-ching (毛孟靜) avait été arrêtée le 6 janvier 2021. Peu après, elle était incarcérée dans une prison de Hong Kong pour « sédition » et « intelligence avec des forces étrangères ». Mobile de ce double « crime » : avoir dénoncé en public les brutalités commises par la police contre les manifestants dans les rues de l’ancienne colonie britannique et, plus généralement, l’emprise du Parti communiste chinois sur Hong Kong.
Sitôt sortie du centre de détention de Lo Wu, elle a elle-même enregistré une déclaration sur son téléphone accompagnée d’une photo d’elle prise plus tard à son domicile, qu’elle a rendues publiques vendredi sur Facebook : « Mon expérience de la prison… La vie en prison a été surréelle, presque kafkaïenne. Mais je n’ai pas souffert de ces deux grands traumatismes de l’incarcération, la solitude et l’ennui ». Elle a expliqué qu’elle avait mis à profit ces années de prison pour lire plus de 300 livres et se perfectionner dans la langue française. « Mes pensées vont vers mes autres co-accusés qui sont en prison », a-t-elle sobrement ajouté.
Son sort est emblématique de la situation tragique de Hong Kong. Le 4 juin 1989, Claudia a été témoin du massacre de la place Tiananmen, envoyée par l’AFP sur les lieux. « Dès mon arrivée sur la place Tiananmen, je pouvais sentir l’odeur de la poudre », confiait-elle alors au quotidien anglophone de Hong Kong, le South China Morning Post. « J’ai alors vu des flaques de sang tout le long de l’avenue Chang’an et j’entendais le bruit sourd des convois de chars qui s’approchaient de la place. » Ces événements ont changé sa vie.
Ce jour-là, des centaines de manifestants, probablement autour de 2 700 selon un consensus établi par plusieurs sources crédibles, ont été froidement abattus par des soldats de l’Armée populaire de libération, sur l’ordre de Deng Xiaoping, le numéro un du pouvoir chinois à l’époque. Plusieurs centaines de milliers de jeunes Chinois s’étaient rassemblés depuis plusieurs semaines sur cette immense place au cœur de Pékin pour réclamer davantage de démocratie.
Après avoir quitté l’AFP en 1991, Claudia avait été élue au Legco, le Conseil législatif, parlement de Hong Kong. Elle y était devenue une activiste connue, très engagée pour le respect des droits humains dans la cité de 7 millions d’âmes.
Bienvenue à la maison, maman
Peu après sa libération mardi, une banderole portant l’inscription « bienvenue à la maison maman » était accrochée au domicile de Claudia Mo. « Elle va bien et elle est de bonne humeur […] Nous avons hâte de nous retrouver », a déclaré à la presse Philip Bowring, son mari, à l’entrée de leur appartement, précisant qu’elle se reposait et n’était pas en mesure de répondre aux médias.
« Je suis désolé qu’elle ne puisse pas vous parler pour le moment », a-t-il expliqué. Interrogé sur les projets du couple dans les mois à venir, il a sobrement répondu : « Je n’en suis pas très sûr car nous en sommes aux tous premiers jours. Nous serons ici pour quelque temps et puis nous irons en Angleterre à un moment donné pour y voir nos petits-enfants, mais pas avant juillet. »
En même temps que Claudia Mo, ont aussi été libérés tôt dans la matinée Kwok Ka-ki, Jeremy Tam et Gary Fan. Condamnés fin 2024 à quatre ans et deux mois de prison pour avoir tenu une élection primaire officieuse en 2020, avec l’objectif de forcer à la démission la dirigeante pro-Pékin de l’époque, ils étaient en détention depuis mars 2021.
En vertu de la stricte « loi sur la sécurité nationale » imposée par Pékin à Hong Kong après les manifestations prodémocratie de 2019, ils s’étaient vu infliger une peine de prison ferme pour « subversion », tout comme 41 autres opposants. Les autorités avaient déclaré que l’élection primaire officieuse organisée par les anciens députés dans le but d’obtenir une majorité législative, avait pour objectif ultime d’opposer un veto aveugle au budget du gouvernement, et constituait un complot visant à subvertir le pouvoir de l’État. Cette affaire historique a impliqué des personnalités de tout l’éventail politique de Hong Kong, autrefois très diversifié, notamment des parlementaires élus, des conseillers de district, des syndicalistes et des universitaires dont les opinions allaient de modérées à radicales.
Claudia Mo, une infatigable militante prodémocratie, marquée par le massacre de la place Tiananmen
L’éveil politique de Claudia Mo a commencé lorsqu’elle a couvert pour l’AFP en juin 1989 les événements de la place Tiananmen. En 2006, elle avait participé à la fondation du Civic Party, une organisation aujourd’hui dissoute avec laquelle elle a remporté un siège au Parlement en 2012 avant de quitter le parti pour faire campagne sur une plateforme qui met en valeur l’identité hongkongaise.
Kwok Ka-ki, 63 ans, et Jeremy Tam, 49 ans, sont également d’anciens députés du Civic Party. Avant de faire leur entrée en politique, Kwok était médecin et Tam pilote de ligne. Gary Fan, 58 ans, est le co-fondateur de Neo Democrats, un parti qui promouvait une réforme électorale et s’est opposé à l’influence politique et culturelle de la Chine sur Hong Kong dans les années 2010. Gary Fan a indiqué à des médias locaux qu’il était en route pour se réunir avec sa famille et a remercié les Hongkongais pour leur sollicitude.
Ils sont les quatre premiers à recouvrer la liberté parmi les 45 militants emprisonnés, dont les peines vont jusqu’à dix ans de prison, comme pour l’universitaire Benny Tai, considéré comme le « cerveau » du complot. Ils ont vu leur peine d’emprisonnement réduite pour avoir plaidé coupable, ainsi qu’une réduction de peine supplémentaire de six mois en raison « du service public passé et de l’ignorance de la loi ».
La Cour doit entendre prochainement les appels de 14 des accusés condamnés en juillet. Hong Kong a adopté en 2024 une « loi sur la sécurité nationale » locale qui s’ajoute à celle imposée par Pékin en 2020, une disposition que les autorités jugent nécessaire pour rétablir l’ordre. Depuis quatre ans, les autorités de la ville ont arrêté 322 personnes pour des délits liés à la sécurité nationale. Au début de ce mois, 163 d’entre elles avaient été condamnées.
Lors de son arrestation le 6 janvier 2021 à l’aube, Claudia avait alors 64 ans et son mari, le Britannique Philip Bowring, 79 ans. Les deux s’étaient connus au Club de la Presse étrangère à Hong Kong, lui travaillant alors pour le Financial Times. Ils ont deux fils, Simon et Gavin. Les droits de visite à Claudia Mo avaient été réduits au minimum. L’un de ses visiteurs habituels était le Cardinal Joseph Zen, 91 ans, une personnalité très respectée à Hong Kong, lui-même arrêté en mai dernier puis relâché. Lors de ses visites à Claudia, il lui avait apporté les livres de Dostoïevski, Crimes et Châtiments et Les frères Karamazov.
« En voyant et écoutant les interviews et déclarations musclées, courageuses de Claudia, je m’inquiétais des risques qu’elle prenait pour sa liberté. Mais il était inutile de tenter de la modérer. C’est un caractère, une personnalité exceptionnelle», confiait à Asialyst Georges Biannic au lendemain de son arrestation.
Alors directeur régional de l’AFP pour l’Asie-Pacifique à Hong Kong, il avait recruté Claudia Mo comme journaliste en 1984. « Elle a exercé son métier de grand reporter avec un professionnalisme et un talent qui lui ont valu des reprises dans la presse mondiale, notamment pour sa couverture des événements de Tiananmen. Tous ses collègues l’admiraient. Plus encore aujourd’hui qu’elle est prisonnière politique », ajoutait-il lors de cet entretien avec Asialyst.
Hong Kong mise sous cloche par le Parti communiste chinois
Claudia Mo n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres de cette chape de plomb qui s’est abattue sur l’ancienne colonie britannique depuis sa rétrocession à la Chine en 1997 à la suite de l’accord signé entre l’ancienne Première ministre britannique Margaret Thatcher et son homologue chinois de l’époque Zhao Ziyang.
Cette emprise de Pékin sur Hong Kong s’était très nettement accélérée à partir de 2019, conséquence des manifestations monstres de jeunes militants qui défilaient dans les rues de la cité pour exiger davantage de démocratie. Jusqu’à deux millions d’habitants de cette ville de 7,2 millions d’âmes avaient manifesté en juin 2020, un record dans l’histoire de Hong Kong.
Ces manifestants protestaient précisément contre cette emprise qu’ils jugeaient contraire à l’esprit de l’accord sino-britannique. Dans cette « déclaration commune », le régime chinois promettait aux habitants de Hong Kong cinquante ans de libertés qui, sans être à proprement parler démocratiques, leur permettaient de bénéficier d’un climat ouvert sur les plans politique, social et culturel.
En 1984, lorsqu’il avait reçu la Première ministre britannique de l’époque Margaret Thatcher au Palais du Peuple en bordure de la place Tiananmen pour discuter avec elle des termes de cet accord, Deng Xiaoping lui avait expliqué qu’il n’était pas question que le Royaume-Uni conserve Hong Kong mais que la ville resterait quelque peu maître de son destin pendant cinquante ans en vertu du concept « Un pays, deux systèmes », dont il était l’inventeur.
Ce concept, Pékin espérait aussi l’utiliser pour convaincre la population de Taïwan d’accepter sa « réunification » avec le continent, terme régulièrement utilisé par la propagande chinoise mais impropre puisque jamais le Parti communiste chinois n’a administré l’île depuis son arrivée au pouvoir en 1949. L’imposition par les autorités chinoises de la « loi sur la sécurité nationale » en juin 2020 a réduit ce rêve à néant. Tout acte jugé contraire à cette loi peut désormais valoir la prison à perpétuité à quiconque à Hong Kong est jugé coupable de « sédition », « séparatisme » ou « intelligence avec des forces étrangères ».
Depuis 2021, toute forme de dissidence est systématiquement bâillonnée. Les militants pro-démocratie sont soit en prison, soit partis à l’étranger pour fuir la répression. La peur règne désormais dans la ville. Mais l’exemple de la mise sous cloche de Hong Kong a été une leçon pour Taïwan, à qui Pékin a toujours avancé le cas hongkongais pour vendre la « réunification » de « l’île rebelle » avec le continent.
À Hong Kong, le raidissement idéologique se poursuit inlassablement. Les manuels scolaires dans les écoles de Hong Kong expliquent désormais que la ville n’a en réalité jamais été une colonie britannique du fait que le gouvernement chinois n’a jamais reconnu les traités datant du XIXème siècle par lesquels la Chine avait cédé Hong Kong au Royaume-Uni.
Les conséquences de cette mise au pas de Hong Kong sont multiples. Fuite des cerveaux à l’étranger, une attractivité en chute libre pour les investisseurs étrangers et une défiance en hausse de l’opinion internationale à l’égard des autorités chinoises. Les universitaires qui décident de quitter la ville sont de plus en plus nombreux. Quant aux journalistes de Hong Kong, la grande difficulté aujourd’hui est de comprendre où se situe la ligne rouge entre ce qu’ils peuvent dire et ne pas dire, au risque d’être arrêtés.
Jimmy Lai, l’ancien magnat des médias de Hong Kong, principale cible de la répression
Un autre dissident très connu risque quant à lui la perpétuité. Le 20 novembre 2024, s’ouvrait le procès de Jimmy Lai, Lai Chee-ying (黎智英) de son vrai nom, 77 ans, un homme d’affaires hongkongais de nationalités britannique et taïwanaise qui risque la prison à perpétuité. Il est le fondateur de la chaîne de magasins de vêtements Giordano, de la société de médias Next Digital et du journal Apple Daily, très populaire à Hong Kong aujourd’hui fermé. Sa fortune était estimée en 2008 à 1,2 milliard de dollars.
Apple Daily incarnait les « valeurs fondamentales du peuple de Hong Kong [..], l’État de droit, la liberté, la défense de la démocratie », a témoigné l’homme d’affaires, en s’exprimant pour la première fois depuis son arrestation en 2020. « Plus on est au courant, plus on est libre », a ajouté celui qui avait investi le monde des médias dans l’ancienne colonie britannique pour, a-t-il soutenu, « contribuer à la défense de la liberté ». Il était devenu l’un des principaux contributeurs du camp prodémocratie de Hong Kong, en particulier au sein du Parti démocratique. Ses entreprises sont aujourd’hui interdites en Chine. Cible d’attaques clandestines contre son domicile, il avait été arrêté à plusieurs reprises pour « rassemblement illégal ».
Fervent catholique, il a pu sortir de son box d’accusé pour s’approcher de la Bible à la barre. Jimmy Lai a tendu la main sur le livre saint qu’il étudie tant depuis le début de sa détention il y a quatre ans, s’engageant à dire la vérité.
Le magnat des médias de Hong Kong, grand opposant au régime chinois, a enfin pu commencer à donner sa version des faits à la reprise, mercredi 20 novembre, d’un procès commencé en décembre 2023 pour collusion avec des forces étrangères et publication d’articles séditieux à l’issue duquel il risque la prison à perpétuité.
Il a assuré n’avoir jamais poussé de gouvernements étrangers à agir au-delà de l’affirmation de leur soutien aux libertés de la ville et avoir toujours refusé que ses publications ou journalistes soutiennent l’indépendance de Hong Kong, une idée « irréaliste, trop folle ». Mais il n’a rien renié de ses opinions, bien au contraire, affirmant que les valeurs fondamentales de son ex-journal phare, Apple Daily, étaient celles de Hong Kong. « Plus vous avez accès à l’information, plus vous savez, plus vous êtes libre », a dit de sa voix posée l’ex-patron de presse.
Appelé à préciser ces valeurs, il a listé toutes ces caractéristiques de la ville qui ont disparu avec l’imposition à l’été 2020 par Pékin d’une implacable loi de sécurité nationale. « L’État de droit, la quête de la démocratie, la liberté d’expression, de religion, d’assemblée », a énuméré l’homme, tournant parfois le regard vers son épouse Teresa, en robe noire, et sa fille, en blouson blanc.
Les autorités de Hong Kong ont l’intention d’utiliser son procès pour convaincre la population des liens séditieux du magnat de la presse avec les États-Unis, pointés du doigt pour avoir cherché à semer le chaos dans la mégapole. Mis sous les verrous le 10 août 2020, sa libération sous caution lui a été régulièrement refusée. Officiellement placé en détention le 3 décembre 2020 au secret dans la prison de Stanley, il a déjà été condamné à 14 mois de prison en avril 2021 puis, peu après, à cinq ans et neuf mois supplémentaires pour « fraude. »
Hong Kong, jusqu’à il y a peu l’une des grandes villes lumière de Asie, n’est plus ce lieu de liberté de parole, de fermentation intellectuelle et artistique qu’elle était. Aujourd’hui, elle abrite des vies brisées et du désespoir.
Par Pierre-Antoine Donnet
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