Politique
Analyse

Cette guerre invisible que la Chine mène contre l’Occident

Le cerveau humain, nouveau champ de batailles entre Chine et États-Unis. (Source : Washington Times)
Le cerveau humain, nouveau champ de batailles entre Chine et États-Unis. (Source : Washington Times)
Il est une guerre que livre la Chine dans le plus grand secret à l’Occident. Elle n’est pas à proprement parler militaire, mais neurologique et psychologique. L’objectif est ambitieux autant que redoutable, terrifiant même : s’emparer des cerveaux humains pour paralyser, traumatiser, neutraliser pour ainsi anéantir toute idée de résister dans les rangs de l’ennemi. C’est ce qu’affirment des chercheurs américains, qui se sont penchés sur les travaux dans ce registre de l’Armée populaire de libération (APL). Selon eux, ces nouvelles armes discrètement mises au point en Chine sont effrayantes et il devient urgent d’y apporter des réponses au risque de dommages considérables, tant auprès des forces armées que des populations civiles.
Le rapport sonne l’alarme. Publié en décembre dernier, il s’intitule « Warfare in the Cognitive Age : NeuroStrike and the PLA’s Advanced Psychological Weapons & Tactics » (La guerre dans l’ère cognitive : les neuroattaques et les armes psychologiques avancées de l’APL et ses tactiques). Le danger est devenu extrême car les progrès réalisés par les chercheurs de l’armée chinoise sont déjà avancés et d’une ampleur encore largement insoupçonnée, indiquent les auteurs du rapport, LJ Eads, ancien officier du renseignement américain, Ryan Clarke, vétéran du contre-espionnage américain, Xiaoxu Sean Lin, professeur assistant du Feitian College Middletwon de New York et ancien officier de l’armée américaine, et Robert Mccreight, chercheur à la National Strategic Research Institute de l’université du Nebraska. Ce groupe de recherche a pour nom The CCP BioThreats Initiative.
Ces nouvelles armes, développées dans l’ombre, entendent servir trois objectifs de santé physique et neurologique : les incidents de santé anormaux (Anomalous Health Incidents, AHI), les dommages cérébraux non conventionnels (Unconventionally Acquired Brain Injury, UBI) et les neuroattaques (Neurostrikes). Certaines ont des effets passagers, d’autres infligent des dommages irrémédiables sur le cerveau.
« Les recherches en cours menées par le Parti communiste chinois dans ces domaines ne doivent pas être sous-estimées ; elles sont à la fois significatives et motivées sur le plan stratégique. Au cours de la décennie écoulée, les technologies qui devaient concerner les désordres mentaux et les blessures traumatiques du cerveau ainsi que les dommages cognitifs sont malheureusement au service de recherches duales », à la fois civiles et militaires, soulignent les auteurs de ce rapport publié en décembre dernier.
« Ces processus qui devaient à l’origine soigner ont été détournés pour devenir des plateformes d’armements, qui sont mises au point de façon discrète et insidieuse pour [permettre] d’infliger des dommages cognitifs graves et des altérations cérébrales auprès d’individus ciblés. Ce développement inquiétant marque une extension dans une sixième dimension de la guerre où le champ de bataille sera le corps humain, le cerveau. Une course géopolitique conséquente est en cours en ce moment visant à la neutralisation, la dissuasion et la défense contre des armes [chinoises] mises au point pour neutraliser la santé cognitive et le bien-être neurologique des personnels militaires, les dirigeants mais aussi les citoyens ordinaires. Les activités de recherche menées par le PCC dans ce domaine exigent une attention plus étroite et un changement complet de nos préparatifs stratégiques pour protéger la santé cognitive, la sécurité et le bien-être de nos populations », expliquent les auteurs dans le préambule du rapport.

Nouvelles frontières de la guerre psychologique

Plusieurs dirigeants américains ont déjà sonné l’alerte. « Je prends très au sérieux la sécurité, la santé et le bien-être de nos personnels. À cet effet, je souhaite partager avec vous une question qui soulève une grande inquiétude : ce que nous appelons les incidents de santé anormaux », a ainsi déclaré Lloyd Austin en septembre 2021. Selon le secrétaire à la Défense des États-Unis, des personnels militaires et diplomatiques américains, en particulier ceux stationnés à l’étranger, ont été ces dernières années victimes d’épisodes soudains et encore inexpliqués.
Ces troubles ont pour nom « syndrome de La Havane », terme qui désigne un ensemble de symptômes éprouvés dans différents pays par des diplomates, militaires et agents de renseignement américains et canadiens à compter de fin 2016. Les symptômes dont se sont plaintes les personnes concernées comprennent des troubles auditifs, tels que des vibrations sonores, des acouphènes, l’audition de bruits perçants directionnels, dans une oreille ou les deux, des troubles visuels, des étourdissements, des céphalées, des vertiges et nausées, des pertes de mémoire de court terme, un inconfort systémique, des pertes d’équilibre, des lésions cérébrales notamment. Les premiers cas ont été répertoriés chez du personnel diplomatique en poste à la capitale de Cuba, la Havane, d’où le nom donné au syndrome.
Le rapport explore les aspects technologiques du programme NeuroStrike, notamment l’utilisation d’armes à micro-ondes et à énergie dirigée, d’interfaces homme-machine et d’autres avancées biotechnologiques. Soit le développement de technologies capables de cibler le cerveau des mammifères, dans le but de contrôler ou d’influencer de vastes populations. Les auteurs soulignent l’intégration par l’APL de ces techniques de guerre psychologique inédites. Ce qui témoigne de la prise en compte de l’état psychologique des combattants comme un facteur crucial pour le succès des opérations militaires traditionnelles.
Ces armes sont conçues pour altérer les fonctions cognitives, diminuer la pleine conscience de la situation et induire une dégradation neurologique à court, moyen et long terme. Ces technologies sont destinées à influencer de larges segments de la population, ouvrant de nouvelles frontières à la guerre psychologique et au contrôle de l’information. Par ailleurs, au sein de l’armée chinoise, ces interfaces sont susceptibles d’améliorer considérablement les capacités cognitives et physiques des soldats, ce qui pourrait déboucher sur des capacités surhumaines dans les scénarios de combat traditionnel.
NeuroStrike s’appuie également sur les progrès des neurosciences, de la biotechnologie et des technologies de l’information. En outre, l’exploration par l’APL d’armes biologiques avancées, en particulier celles qui ciblent les fonctions cognitives ou manipulent les états émotionnels, introduit là aussi un nouvel aspect dans la guerre psychologique.

« Ancrage mental », « meurtre doux » et « destruction forte »

Les auteurs de ce rapport font état d’un programme de l’APL intitulé « Améliorer les capacités de protection psychologique pour aider les batailles à venir ». Les auteurs sont des officiers de l’Armée chinoise, Wang Dan (王丹) et Zhang Xu (张旭), des unités 94969 et 96812. Ce programme souligne la portée inédite de ces nouveaux instruments de guerre psychologique et met en lumière le changement de cap opéré par l’APL pour qui l’accent doit dorénavant être mis sur les dimensions cognitives et psychologiques d’une guerre moderne dont le but reste le même : soumettre l’ennemi sans combattre (不战而屈人之兵, bu zhan er qu ren zhi bing).
Dans une telle guerre psychologique, l’influence, la manipulation et la prise de contrôle des cerveaux de l’ennemi sont capitaux. Le rapport américain souligne l’introduction dans la nouvelle doctrine de l’APL du concept de « brouillard cognitif » (认知迷雾, ren zhi miwu) disséminé dans une société soumise à l’influence d’informations devenant de la désinformation. Un procédé qui plonge les populations ciblées dans un environnement de l’internet où tout n’est qu’instantané et donc éphémère.
De la sorte, démêler le vrai du faux devient quasiment impossible dans un environnement d’informations répétitives et sélectives où, en définitive, la confusion totale s’empare des cerveaux humains. C’est là le stimulus pervers qui établit un « ancrage mental » (心锚, xinmao) de confusion totale dans les esprits de l’adversaire.
À tout cela s’ajoutent les concepts de « meurtre doux » (软杀伤, ruan shashang) et de « destruction forte » (硬摧毁, ying cuihui) qui concourent à l’objectif militaire ultime de l’APL : une destruction mentale totale de l’ennemi sans destruction physique, concluent les auteurs du rapport américain. Ces derniers expliquent encore les outils déjà connus que sont l’intelligence artificielle (IA), mais aussi les nouvelles technologies avancées de l’informatique quantique encore largement inconnues et les armes biologiques.

Guerre informationnelle à Taïwan

Il n’est pas étonnant que ce soient des diplomates américains et canadiens qui aient été la cible de ces attaques compte tenu des tensions extrêmes entre la Chine et les États-Unis autour de Taïwan, où se déroulera le 13 janvier un scrutin présidentiel crucial pour son avenir. À plusieurs reprises, les autorités taïwanaises ont accusé le régime de Pékin de tentatives masquées d’influencer les électeurs au profit du candidat du Kuomintang Hou You-ih (侯友宜), plus ouvert à l’idée de négociations avec Pékin.
Dans son message de Nouvel an, largement diffusé par les médias chinois, le maître de la Chine communiste, Xi Jinping, n’a pas manqué de réitérer le fait que Taïwan réintègrerait le giron chinois, de gré ou de force et quel qu’en soit le coût, usant d’un ton particulièrement martial et le sourire aux lèvres, là aussi pour influencer le scrutin présidentiel.
Jeudi 28 décembre, Wu Qian, un porte-parole du ministère de la Défense chinois, a accusé le gouvernement de Taïwan de « monter en épingle » la menace militaire de la Chine, les médias officiels chinois plaçant la population taïwanaise devant un choix entre « la guerre ou la paix » lorsque les Taïwanais glisseront leur bulletin de vote dans l’urne le 13 janvier. « Les autorités du Parti démocrate progressiste (DPP) montent délibérément en épingle la soi-disant menace militaire du continent et exagèrent les tensions », a déclaré Wu Qian sur un ton qui tranche avec le message plus « modéré » de Song Tao (宋濤). Fin août dernier, le chef du Bureau des affaires taïwanaises de Pékin avait parlé d’un « choix entre la paix, la guerre, la prospérité ou la récessions ».
Le candidat du DPP, Lai Ching-te (賴清德), actuellement vice-président et poulain de la présidente de Taïwan Tsai Ing-wen, est opposé à toute idée de négociation sous la contrainte avec Pékin, les deux ayant encore tout récemment déclaré que l’avenir de Taïwan devait être décidé par le seul peuple taïwanais. Lai Ching-te, qui conserve une avance notable dans les derniers sondages, a invité Pékin à accepter l’idée d’une coexistence pacifique entre les deux entités de part et d’autre du détroit de Taïwan.
Parmi les instruments utilisés par le régime communiste contre « l’île rebelle », figure tout en haut de la liste TikTok, application mobile de partage de courtes vidéos et de réseautage social mise au point par des ingénieurs chinois. Lancée en septembre 2016, elle est abondamment utilisée par la jeunesse de l’île. Ses vidéos versent parfois ouvertement dans la désinformation. Ainsi, TikTok diffuse des vidéos affirmant que jamais un Américain n’a foulé le sol de la Lune, ou bien qu’il existe à Taïwan des pénuries en eau et en électricité récurrentes dont souffrent les populations de l’île mais qui seraient prétendument dissimulées par le gouvernement taïwanais.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 aux Éditions de l'Aube, il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi), puis début 2023 "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (L'Aube).