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Hong Kong : l'ouverture du procès de Jimmy Lai, parodie de justice au service de Pékin

Le magnat de la presse hongkongaise Jimmy Lai. (Source : CNN)
Le magnat de la presse hongkongaise Jimmy Lai. (Source : CNN)
Le procès du principal porte-drapeau du mouvement démocratique à Hong Kong, Jimmy Lai, s’est ouvert lundi 18 décembre. Les autorités de l’ancienne colonie britannique ont l’intention de l’utiliser pour convaincre la population des liens séditieux du magnat de la presse avec les États-Unis, pointés du doigt pour avoir cherché à semer le chaos dans la mégapole.
C’était sa première apparition publique depuis 2021. Au premier jour de son procès, le milliardaire est arrivé plusieurs minutes avant la cour, flanqué de trois jeunes gardes en combinaison kaki, pour rejoindre le box des accusés de la cour numéro 3 du palais de justice de Hong Kong, à West Kowloon. Il a cherché des yeux sa femme et deux de ses enfants qui étaient dans le public, avec lesquels il a échangé quelques gestes affectueux. Il a déjà passé plus de mille cent jours en prison.
La police n’avait rien laissé au hasard en mobilisant un millier de policiers, des chiens renifleurs, une patrouille de déminage et des fouilles et des contrôles approfondis de tous les participants. Des habitants avaient attendu toute la nuit dans le froid pour espérer y assister. Parmi eux, Alexandra Wong, une militante mieux connue sous le nom de « Granma Wong », a crié : « Soutenez Apple Daily, soutenez Jimmy Lai ! » en brandissant le drapeau britannique, avant d’être écartée par la police.
Outre une centaine de journalistes, environ trois cents sympathisants étaient venus assister à ce procès symbolique. Les consulats présents à Hong Kong avaient presque tous envoyé des représentants mais pas de chefs de mission. À peine les trois juges avec leurs perruques à rouleaux et leurs toges rouge et noir étaient-ils entrés que le procès s’est tout de suite engagé sur des détails – mots et dates. Pas de jury autorisé. Cette première partie de l’audience porte sur « le complot en vue de sédition ».
Lai Chee-ying (黎智英) de son vrai nom, 76 ans, est un homme d’affaires hongkongais de nationalité britannique et taïwanaise. Fondateur de la chaîne de magasins de vêtements Giordano, de la société de médias Next Digital et du journal populaire Apple Daily, sa fortune était estimée en 2008 à 1,2 milliard de dollars. Il était devenu l’un des principaux contributeurs au camp pro-démocratie de Hong Kong, en particulier au Parti démocratique. Ses entreprises sont aujourd’hui interdites en Chine. Cible d’attaques clandestines contre son domicile, il a arrêté à plusieurs reprises pour « rassemblement illégal » à Hong Kong. Mis sous les verrous le 10 août 2020, sa libération sous caution lui a été régulièrement refusée. Officiellement placé en détention le 3 décembre 2020 au secret dans la prison de Stanley, il a déjà été condamné à 14 mois de prison en avril 2021 puis, peu après, à cinq ans et neuf mois supplémentaires pour « fraude ».

« Tout le monde sait qu’il n’y aura qu’un seul résultat »

Le procès qui s’est ouvert cette semaine est celui d’un homme qui s’est battu toute sa vie pour la liberté d’expression et la démocratie à Hong Kong. Ce procès va durer quelque 80 jours et sera, à l’évidence, une simple parodie. Il ne fait aucun doute que Jimmy Lai sera reconnu coupable. Les autorités de Pékin et celles de Hong Kong comptent l’instrumentaliser pour en faire une démonstration publique : les États-Unis et ses « agents » hongkongais ont comploté pour semer le chaos dans l’ancienne colonie britannique où des manifestations monstres ont rassemblé jusqu’à deux millions d’habitants en 2019 dans une ville qui en compte 7,4.
Il n’y a qu’à écouter les propos tenus le 18 décembre par Wang Wenbin, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères : « Il est un agent et une marionnette des forces antichinoises et la personne derrière les émeutes à Hong Kong. » Déclarations auxquelles s’ajoute celle de l’ambassade chinoise à Londres dans un communiqué : « Le soutien flagrant du Royaume-Uni à un élément antichinois et déstabilisateur de Hong Kong qui a violé les lois, constitue une ingérence caractérisée » dans ce procès.
Jimmy Lai est accusé par les autorités chinoises et de Hong Kong de « collusion avec l’étranger », un chef d’inculpation qui pourrait lui valoir la prison à perpétuité. Initialement prévu l’année dernière, le procès a été reporté à deux reprises pour des questions de procédures. Il y a un an, le 1er décembre 2022, son procès n’avait pas pu avoir lieu car le gouvernement avait tout fait pour empêcher son avocat britannique, Tim Owens, de plaider. En dépit de deux arbitrages favorables successifs des tribunaux hongkongais indiquant que tout accusé devait pouvoir être défendu par l’avocat de son choix, le gouvernement avait finalement demandé à Pékin d’arbitrer. Le gouvernement chinois a alors accordé de nouveaux pouvoirs à John Lee, le chef de l’exécutif hongkongais pour qu’il récuse les avocats étrangers dans les affaires liées à la sécurité nationale. Le parlement pro-Pékin de la ville est allé plus loin en mai dernier, en adoptant des lois exigeant des avocats étrangers une autorisation spéciale pour intervenir sur ce type de dossiers. C’est donc un grand avocat local, Robert Pang, qui dirige la défense de Jimmy Lai.
« Vous avez toujours l’apparence d’institutions en place, vous avez toujours les bâtiments, des juges et des avocats, explique à la BBC Jonathan Price, un avocat de l’équipe qui devrait le défendre mais qui n’est pas autorisé à le faire. En réalité, le principe fondamental de l’État de droit est érodé. Tout le monde sait qu’il n’y aura qu’un seul résultat, c’est d’une tristesse absolue. Aucune véritable justice digne de ce nom ne devrait opérer dans un environnement où le taux des condamnations est de 100 %, ce n’est pas possible. Il s’agit sur le fond d’une parodie de démocratie où un dictateur proclame qu’il bénéficie d’un taux de soutien populaire de 98 %. »
« Le gouvernement de Hong Kong a tout fait pour s’assurer que le procès de [Jimmy] Lai se déroule comme il le veut » en interdisant à son avocat de le défendre et en imposant le fait qu’il soit jugé non par un jury mais par trois juges tous approuvés par John Lee, le chef de l’exécutif de la ville, explique The Economist dans sa dernière livraison. « Maintenant il semble bien qu’il va passer le reste de sa vie derrière les barreaux. […] Mais l’accusé semble désormais réconcilié avec le sort qui l’attend. »
Arrêté une première fois en août 2020 au moment d’une perquisition de l’Apple Daily en décembre 2020, un juge lui avait accordé une libération sous caution de 10 millions de dollars hongkongais (1,28 million de dollars). Mais une semaine plus tard, la plus haute cour de Hong Kong ordonnait son retour en prison où il est détenu depuis. Il est, selon son fils Sébastien Lai, « le plus vieux prisonnier politique de Hong Kong ». Pour assurer sa défense lors du procès, Jimmy Lai avait choisi Tim Owen, célèbre avocat britannique, spécialiste des droits humains.

« Rebelle-né »

« L’affaire de mon père est l’occasion pour Hong Kong de montrer si les autorités se plient à l’État de droit et si elles appliquent toutes les valeurs qu’elles prétendent défendre », avait déclaré le mois dernier son fils Sebastian Lai, 29 ans, farouche défenseur de son père depuis l’emprisonnement de celui-ci. Jimmy Lai avait été le premier à avoir été accusé de « collusion avec des forces étrangères » en vertu de la Loi de sécurité nationale.
Né en Chine continentale, il est arrivé clandestinement à l’âge de 12 ans à Hong Kong où il a travaillé dans des ateliers clandestins, avant de fonder en 1981 ce qui deviendra l’empire international du textile Giordano. Il avait plus tard fondé sa première publication, très critique de l’appareil chinois, à la suite du massacre de la place Tiananmen en 1989 qui fit au moins 2 000 morts dans les rangs des manifestants pro-démocratie rassemblés sur la place au cœur de Pékin.
Ses deux principaux titres, le quotidien Apple Daily et le magazine Next exclusivement numérique, étaient extrêmement populaires à Hong Kong, mêlant sensationnalisme et reportages politiques percutants. Ils faisaient également partie des rares publications ayant ouvertement pris le parti des immenses manifestations pro-démocratie à Hong Kong en 2019. Ce qui a valu à Jimmy Lai d’être qualifié de « traître » par les médias d’État chinois.
Peu avant son arrestation, à l’AFP qui lui demandait pourquoi il ne profitait pas paisiblement de sa fortune, sans faire de bruit comme tant de magnats de Hong Kong, Jimmy Lai avait répondu : « Je suis peut-être un rebelle-né, peut-être que je suis quelqu’un qui, outre l’argent, a besoin de donner beaucoup de sens à sa vie. » Il avait ajouté que la loi de Pékin sur la sécurité nationale « sonnerait le glas pour Hong Kong ».
« Nous exhortons les autorités de Pékin et de Hong Kong à respecter la liberté de la presse à Hong Kong » et à « libérer immédiatement Jimmy Lai et toutes les autres personnes emprisonnées pour avoir défendu leurs droits », a ainsi déclaré le porte-parole du département d’État américain, Matthew Miller, dans un communiqué le 17 décembre. Selon Reporters sans frontières (RSF), plus de 100 dirigeants de médias du monde entier ont cosigné une déclaration au début de l’année appelant à la libération de Lai. « Nous demandons au tribunal de respecter l’État de droit et, s’il le fait, il devrait naturellement classer l’affaire », a déclaré à l’AFP Cédric Alviani de RSF le 15 décembre.
En découvrant récemment dans la presse des photos de son père apparaissant « plus vieux, plus maigre » dans la cour de sa prison, Sebastien Lai en a eu « le cœur brisé », a confié le fils du dissident. « Je ne me fais aucune illusion sur l’indépendance du système judiciaire de Hong Kong. »

Système légal « détruit dans son ensemble »

Jimmy Lai est l’un des plus de 250 habitants de Hong Kong arrêtés depuis 2020 et embastillés en attendant leur procès. Les accusés, parmi lesquels figurent des parlementaires démocratiquement élus comme Claudia Mo, une ancienne journaliste de l’Agence France-Presse, et des universitaires, forment un échantillon représentatif de l’opposition dans cette ex-colonie britannique, qui a été méthodiquement écrasée depuis que la Chine a instauré la Loi sur la sécurité nationale en juin 2020, un an après les grandes manifestations pro-démocratie.
Avec cette loi, souligne Eric Lai, chercheur hongkongais en droit public, lui aussi cité par la BBC, c’est l’ensemble des principes du système légal de Hong Kong qui a été détruit en un jour : « Nous avons une législation bien vague et tant de verrous procéduriers ont été emportés. » Pour Alvin Cheung, longtemps un avocat de renom à Hong Kong avant de quitter la ville, « le cœur de la stratégie du gouvernement est de laisser ces gens en détention aussi longtemps que possible ». Puis, le jour venu, « vous les jugez, vous les accusez pour de nouveaux faits et vous répétez l’exercice à nouveau et encore à nouveau à l’infini. »
Depuis l’imposition de la Loi sur la sécurité nationale, les autorités de Hong Kong traquent aussi les habitants qui ont préféré quitter la ville. En novembre dernier, Mika Yuen a été condamnée à deux mois de prison pour des messages postés sur Instagram alors qu’elle étudiait au Japon. « Je suis une habitante de Hong Kong et je milite pour l’indépendance de Hong Kong », écrivait-elle dans ses messages.
Arrêtée à son retour à Hong Kong, elle avait été reconnue coupable de « sédition » et emprisonnée, devenant la première à être poursuivie pour des actes commis à l’étranger. En juin dernier, Law Oi-wah, mère d’un enfant, a été condamnée pour avoir partagé sur son compte Facebook des slogans pro-démocratie. Alors que son fils de 12 ans demandait sa libération, elle a été condamnée à quatre mois de prison.
« Ces personnes ne sont pas engagées dans des actes révolutionnaires faisant usage de bombes. Elles voulaient simplement exprimer des opinions alternatives. Mais voilà qui est devenu dangereux maintenant, remarque Michael Fischer, un professeur de droit à la Chinese University de Hong Kong, cité par la BBC et qui a préféré, comme tant d’autres, fuir la ville. Ce que nous tenions pour acquis il y a cinq ans : la liberté d’expression, la liberté de manifester, tout cela a été dans les faits détruit. Depuis 2020, plus de 100 000 habitants de Hong Kong, dont de nombreux avocats et juges, se sont exilés, estimant l’atmosphère irrespirable.
Le département d’État américain a condamné l’annonce du 14 décembre par les autorités de Hong Kong qu’elles offraient une prime de 128 000 dollars à celles et ceux qui permettraient l’arrestation de cinq activistes de Hong Kong recherchés à l’étranger. Les États-Unis « rejettent les tentatives de la République Populaire de Chine d’user de récompenses en argent pour menacer et harceler ceux qui se font les avocats de la liberté et de la démocratie », a déclaré le 16 décembre le secrétaire d’État Antony Blinken.

Le risque d’un procès transféré en Chine

À l’évidence, le procès de Jimmy Lai dépasse le cadre de Hong Kong et de la Chine. En premier lieu parce qu’il est citoyen britannique. Le 12 décembre, son fils Sébastien, qui n’habite plus à Hong Kong, a été reçu par le ministre britannique des Affaires étrangères David Cameron, qui a tweeté, quelques heures avant le début du procès, un appel à la libération immédiate de Jimmy Lai. En outre, Pékin reproche surtout à l’homme d’affaires ses relations privilégiées avec Washington. Il avait été reçu à la Maison Blanche en juillet 2019 par le vice-président Mike Pence et avait appelé les États-Unis à sanctionner Hong Kong et la Chine.
« Je l’ai vu deux jours avant son anniversaire [le 8 décembre]. Il allait bien », a indiqué au Monde le cardinal Joseph Zen, le 18 décembre. L’ancien évêque de Hong Kong, 92 ans, lui-même ardent défenseur des libertés publiques dans l’ex-colonie britannique, est le plus fervent critique du Parti communiste chinois dans le haut clergé catholique et l’un des amis les plus proches de Jimmy Lai. Début novembre, une dizaine d’évêques et de cardinaux ont signé une pétition demandant sa libération immédiate. Leur démarche a été qualifiée de « trompeuse et diffamatoire » par le gouvernement chinois.
Le plus gros risque pour Jimmy Lai serait de voir son procès transféré en Chine. Cette menace a été récemment formulée par quelques poids lourds du gouvernement hongkongais, potentiellement visés par un nouveau projet de sanctions américaines, le Hong Kong Sanctions Act.
Selon le Washington Post, l’une des personnes arrêtée, Li Yu-hin, l’un des principaux activistes pro-démocratie, aurait été torturé pendant sa détention et forcé à se préparer à déposer contre Jimmy Lai pour éviter un sort plus funeste en prison.
Dans un article publié le 17 décembre, le quotidien américain explique que Li, 33 ans, avait joué un rôle de lobbying déterminant pendant les manifestations car il avait réussi à réunir des levées de fonds importantes à l’étranger. « Ils ont un projet, une sorte d’histoire » qui sera formulée par Li Yu-hin et utilisée comme une preuve contre Jimmy Lai, explique Beatrice Li, elle-même une activiste aujourd’hui réfugiée aux États-Unis.
Le verdict n’est pas attendu avant l’automne 2024. Mais, de fait, il semble aujourd’hui que pour le régime communiste, la priorité est de parvenir à convaincre la population chinoise, y compris à Hong Kong, des vertus du système actuel et des dangers que représentent les idées occidentales. De ce fait, Pékin n’a désormais cure des critiques occidentales, y compris celles qui lui sont adressées autour de ce procès inique.
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Après "Chine, le grand prédateur", paru en 2021 aux Éditions de l'Aube, il a dirigé fin 2022 l'ouvrage collectif "Le Dossier chinois" (Cherche Midi), puis début 2023 "Confucius aujourd'hui, un héritage universaliste" (L'Aube).