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Hong Kong : anatomie d’une disparition, naissance d'un État policier (1/2)

Le nouveau visage de la police à Hong Kong. (Source : VOI)
Le nouveau visage de la police à Hong Kong. (Source : VOI)
Le texte qui suit a été publié dans la revue The Economist, le 1er juillet dernier, pour « célébrer » le 25ème anniversaire de la rétrocession de Hong Kong à sa mère-patrie, la République populaire de Chine. Publié anonymement, ce texte donne la parole à des acteurs éminents des évolutions les plus récentes. Du milliardaire Jimmy Lai (en prison) au sinologue Perry Link (interdit de Chine), en passant notamment par la figure du tycoon Desmund Shum (exilé aux Ètats-Unis), le texte permet de comprendre l’importance de Hong Kong pour le pouvoir chinois, dès la préparation des pourparlers sur la rétrocession en 1984. Il offre une vision d’ensemble suffisamment rare pour être traduite et publiée par Asialyst.
Un quart de siècle après la rétrocession de Hong Kong à la Chine, la texture de la ville, ses bruits et ses lumières, n’ont que peu changé. Dans ses marchés couverts, les carpes sont toujours là, sous les lampes rouges, les poissonniers exaltant leur fraîcheur. Dans des centres commerciaux haut de gamme, les chalands vénèrent les dieux de la bourse et du téléphone. Les ouvriers suent sur les chantiers, leurs marteaux-piqueurs battant la cadence du carillon des tramways.
La topographie de l’île continue de faire battre les cœurs. Derrière un centre de convention encaissé, accroupi à côté du port de Victoria, la crête couverte de jungle qui monte vers le célèbre Peak scintille des lumières de certains des appartements les plus chers de la planète. Un tramway raide tire encore les touristes d’un jour. Plus bas, l’emblématique Star Ferry n’en finit pas de traverser le port.
Sur la partie continentale du territoire, une montagne en forme de pommeau appelée Lion Rock monte la garde au-dessus de la conurbation de Kowloon, plus peuplée et moins privilégiée. Légèrement moins élevé que le Peak, le Lion Rock occupe une place plus importante dans l’imaginaire des Hongkongais. Un groupe de réfugiés, squattant au pied de la montagne a servi de cadre à Beneath Lion Rock, une série télévisée populaire diffusée pour la première fois dans les années 1970. Celle-ci célèbre le courage d’une génération de Hongkongais, dont la plupart ont quitté la Chine pour échapper au malheur et à la pauvreté. Elle raconte l’histoire de la lutte pour nourrir sa famille et pour lui donner un nouvel avenir dans un nouveau foyer. Commencez à chanter son thème à un Hongkongais d’un certain âge et il y a de fortes chances qu’il vous rejoigne :
« D’un seul esprit à la poursuite de notre rêve
Toutes les discordes mises de côté,
D’un seul cœur dans la même quête lumineuse…
Main dans la main jusqu’au bout du monde. »

C’est ce peuple, au pied de la Montagne du lion qui, à partir des années 1960, transforme Hong Kong en un des centres manufacturiers les plus importants du monde. Né en 1949, Ching Cheong (程翔) avait cinq ans lorsque sa famille a fui le Continent pour l’enclave britannique. Il rêve alors de retourner en Chine tout en grandissant dans un logement social, nourri par les donations d’une église.
*Elizabeth Sinn, Power and Charity: A Chinese Merchant Elite in Colonial Hong Kong, HKU Press, Hong Kong, 2003, p. 23.
Son rêve s’éteint quand, adolescent, il voit des corps flotter qui arrivent de Chine. Leurs mains et leurs pieds sont entravés, ce sont des victimes de la Révolution culturelle lancée par Mao Zedong en 1966. « Beaucoup d’entre nous se souviennent de la police sortant de l’eau ces corps sans vie, se rappelle-t-il. Après cela, aucun d’entre nous de pensait plus à retourner vivre en Chine. » Lui et les siens créent alors une nouvelle identité hongkongaise fondée sur le travail, la solidarité et une grande fierté dans la nouvelle vie qu’ils sont en train de construire. S’ils tournent effectivement le dos à la Chine, ils n’ont jamais oublié qu’ils étaient chinois, en particulier alors que Hong Kong est encore dirigé par des administrateurs britanniques. Depuis qu’ils ont saisi l’île pour servir d’entrepôt commercial (d’où exporter illégalement de l’opium en Chine), les dirigeants coloniaux ont toujours préféré gérer les choses avec, comme le dit l’historienne Elizabeth Sinn, « l’effort le plus petit et l’économie la plus grande »*. Ils n’avaient guère intérêt à voir les habitants de la colonie poursuivre leurs rêves d’un cœur uni.
Sous un règne négligeant, mais pas totalement répressif, les protestations sont inévitables. Les plus violentes ont eu lieu en 1967, lorsque le chaos de la Révolution culturelle chinoise franchit la frontière. Les partisans de Mao, soutenus par le parti clandestin, font exploser des bombes, tuant notamment des enfants jouant dans les rues. En septembre, on compte 51 décès – dont dix policiers. La majorité de la population s’oppose fermement aux manifestants et développe une nouvelle affinité avec la police.
Pourtant, ces manifestations ont également sensibilisé le gouvernement aux problèmes sociaux et jettent les bases des décennies de protestations qui suivent. La plupart d’entre elles visent à faire évoluer les choses non pas vers le chaos chinois, mais vers le type de Hong Kong que les habitants veulent voir se réaliser. Ils se sont battus pour améliorer l’éducation et les services sociaux. À la fin des années 1960 et dans les années 1970, l’administration réduit les heures de travail, crée un système d’enseignement gratuit obligatoire, construit de nouveaux logements sociaux et commence à offrir des services médicaux et d’assistance sociale de base. Elle instaure également une nouvelle règle exigeant l’autorisation de la police pour tout rassemblement public.
*Leo F. Goodstadt, Uneasy Partners: The Conflict Between Public Interest and Private Profit in Hong Kong, HKU Press, Hong Kong, 2005, p. 88 (epub edition).
Ces demandes sont rarement refusées. Leo Goodstadt, un universitaire qui a servi dans l’administration coloniale, estime qu’il y a eu, en moyenne, plus de 180 protestations par an entre 1975 et 1995. « Les protestations publiques et l’activisme politique des années 1970 ont fait prendre conscience de la pertinence de l’État de droit pour les droits de réunion publique et pour la liberté d’expression », écrit-il en 2005*. Hong Kong, qui n’a jamais été une démocratie, disposait dans les années 1980 d’un système juridique indépendant, d’une presse libre et robuste et de libertés civiques et économiques bien ancrées. C’est le monde dont M. Ching et ses pairs ont hérité.
En 1970, à la fierté bien méritée de ses parents, il obtient une place convoitée à l’université de Hong Kong. Après avoir obtenu son diplôme, il fait ce que ses camarades de classe, qui appartiennent à l’élite, considèrent comme un choix étrange. Pour un salaire dérisoire, il rejoint le Wen Wei Po (文匯報, Wenhuibao), un journal pro-Pékin. Son professeur de lycée avait encouragé l’amour de la culture chinoise, et M. Ching voulait contribuer à la création d’une Chine meilleure, qui ne serait ni brutalisée par le Parti communiste ni dirigée par des mandarins britanniques. Il n’était pas intéressé par la promotion des idées du Parti, mais enthousiasmé par la possibilité de voir le reste de la Chine.
En 1981, il devient le premier journaliste hongkongais en poste à Pékin, où il respire l’excitation de l’ouverture du pays. En 1989, alors qu’il est devenu rédacteur en chef adjoint, M. Ching passe des semaines en compagnie des étudiants qui occupent la place Tiananmen. Il rapporte – et sympathise avec – leurs exigences de réformes démocratiques et de réduction de la corruption. Quand il devient clair que la répression va s’abattre, on l’intime de rejoindre Hong Kong. Il rentre le 3 juin. Le 4 juin, au levé du jour, des centaines, si ce ne sont des milliers, de manifestants sont morts autour de la place.
Le carnage à Pékin déclenche une explosion politique à Hong Kong. En 1984, les Britanniques avait signé un accord en vue du retour du territoire à la Chine en 199, fondé sur la formule « un pays, deux systèmes ». Les négociations qui ont abouti à cette idée, et auxquelles les Hongkongais n’avaient pas été conviés, promettaient que le territoire pourrait bénéficier d’un « haut degré d’autonomie » pour les cinquante prochaines années. La protestation cristallise la sensation que les libertés gagnées pendant les décennies précédentes par le biais d’une administration stable, de succès commerciaux, de manifestations populaires et par l’État de droit ne dureront par sous le règne de Pékin. Près d’un million de Hongkongais défilent alors que la rumeur se répand de l’imminence d’une intervention de Pékin. M. Ching et quarante de ses collègues démissionnent du Wei Wen Po. Les hommes d’affaires pro-Pékin et les groupes de la société civile, généralement bien disposés envers le Parti, condamnent le bain de sang.
Les acteurs de la société civile continuent ensuite à pousser les Britanniques vers plus de représentation dans le système politique d’après la rétrocession.
Un des jeunes joignant la marche s’appelle Jimmy Lai Chee-ying (黎智英). Né en 1947 de l’autre côté de la frontière, il s’est embarqué clandestinement sur un bateau à destination de la colonie en 1959. Enfant tâcheron dans l’industrie du chiffon, il gravit les échelons et devient directeur d’usine, puis fonde sa propre marque de vêtements – véritable incarnation de l’esprit du Lion Rock. En 1989, il crée des t-shirts en soutien des étudiants de la place Tiananmen et envoie tous les bénéfices à un groupe pro-démocratie. « Je pensais que c’était un tournant, déclare-t-il. J’avais tort bien sûr, mais j’étais très optimiste à l’époque. » Beaucoup pensent alors que la Chine ne tiendra pas sa promesse des « deux systèmes » à moins que le peuple de Hong Kong ne dispose de moyens clairs pour se défendre. En 1995, dit M. Ching, « j’avais approché le Parti de très près, pour comprendre ses aspirations, ses manières de faire, et ses motivations plus secrètes ». Il écrit un article pour le Taipei Times, un journal taïwanais, alertant que la Chine ne tiendra pas ses promesses.
Avant la rétrocession, le dernier gouverneur colonial, Chris Patten, a de nombreuses inquiétudes quant au respect de la parole donnée des dirigeants chinois. Mais le 30 juin 1997, le discours qu’il prononce dans le centre de convention jouxtant le port est empreint d’un optimisme très professionnel à propos d’un « jour de fête et non de tristesse ». Aucun territoire dépendant, déclare-t-il, n’a jamais quitté la domination britannique avec autant de prospérité ou avec une « texture et un tissu de société civile aussi riches ». Dans le cadre du principe « un pays, deux systèmes », conclut-il, « les Hongkongais doivent diriger Hong Kong. Telle est la promesse. Et c’est leur destin inébranlable. »
En fait, sous l’égide de la Loi fondamentale – la constitution post-rétrocession – les Hongkongais n’ont que peu de moyens de prendre part à la gouvernance de la cité. Malgré une réforme de dernière minute pour élargir le périmètre des élections, les positions clefs doivent toujours être soumises à l’approbation de Pékin. La plupart des parlementaires et le nouveau « Chief Executive » de la ville sont nommés par des corps constitués contrôlés par des affidés proche du Parti, dont beaucoup ont des intérêts financiers et commerciaux en Chine.
En 2008, quand M. Ching revient après avoir passé plus de deux ans en prison pour de douteuses charges d’espionnage, il trouve la culture de la contestation florissante. En 2014, après que le Parti a exclu la possibilité du suffrage universel [pour l’élection du Chief Executive], les protestations se muent en ce qui est aujourd’hui connu comme le « Mouvement des parapluies ». Lorsque les manifestants déploient une banderole sur le Lion Rock où on lit « Nous voulons un véritable suffrage universel », ils revendiquent à nouveau à son esprit.
En 2019, le gouvernement cherche à introduire une loi autorisant l’extradition de suspects vers la Chine continentale pour y être jugés. Les Hongkongais comprennent instantanément que, selon les caprices du Parti, n’importe qui pouvait être emmené en Chine, où les tribunaux n’ont aucune transparence et où la présomption d’innocence n’existe pas. À partir de juin, les manifestations sont les plus importantes que la ville ait jamais connues.
La jeunesse est le visage de la protestation. Aussi, des avocats proposent leurs services gratuitement à ceux qui sont arrêtés, des comptables se portent volontaires pour calculer des campagnes de financement qui lèvent des millions de dollars. De simples ouvriers achètent des cartes prépayées pour que les manifestants puissent se nourrir ou acheter anonymement des masques à gaz. En août 2019, 200 000 manifestants hongkongais se donnent la main pour former une chaîne de 50 km autour du port et jusqu’au sommet du Lion Rock. L’ampleur des manifestations serait venue à bout de n’importe quel gouvernement démocratique – et de quelques dictatures aussi.
Mais très vite, la réponse policière a la main lourde. Les manifestions grossissent en nombre, et, occasionnellement en violence. Une manifestation, autour du complexe du gouvernement, empêcha une seconde lecture du projet de loi d’extradition. Face à une telle opposition, celui-ci est retiré. Mais, l’entêtée Carrie Lam (Lin Zheng Yue’e, 林鄭月娥, née en 1957), soutenue par le Parti, conserve sont poste. Aucun geste de conciliation n’est consenti envers les manifestants.
Au lieu de cela, le Parti communiste clarifie le sous-texte de ses précédentes tentatives de changement : l’identité hongkongaise créée à la fin du XXe siècle et la tradition d’indépendance d’esprit et de protestation qui l’accompagne constituent une menace. En mai 2020, la Chine annonce qu’une nouvelle loi sur la sécurité nationale va être imposée au territoire, ajoutant à la Loi fondamentale une législation contre la sécession, la subversion, le terrorisme et la collusion avec des puissances étrangères. Le texte final de la loi est publié quelques heures seulement avant sa promulgation, à 23 heures le 30 juin. Même Carrie Lam n’avait pas été informée des détails au préalable. Les arrestations commencent peu après.
Le voilà donc, le « destin inébranlable » !
Article publié dans The Economist, traduit de l’anglais par David Bartel
Suite du texte à paraître bientôt sur Asialyst.

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A propos de l'auteur
Chercheur indépendant, David Bartel vit à Hong Kong depuis dix ans. Obtenue en 2017 à l'EHESS, sa thèse porte sur les Lumières chinoises du XXème siècle et leur reconfiguration contemporaine. Il s'intéresse particulièrement aux liens entre histoire, politique et langage. La cooptation des discours théoriques postmodernes et postcoloniaux - en Chine et ailleurs - par la rhétorique nationaliste, et l’effacement de la culture au nom du culturel sont au cœur de ses recherches.