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Analyse

Les Taïwanais se découvrent une nouvelle identité et se préparent à une invasion chinoise

(Source : New York Times)
(Source : New York Times)
Tirant les leçons de la guerre en Ukraine, les Taïwanais se trouvent peu à peu une identité taïwanaise qui les éloigne chaque jour un peu plus du continent chinois. Tout en se préparant à résister à une possible invasion de l’armée populaire de libération qui paraît de plus en plus probable.
La guerre que la Russie livre à l’Ukraine depuis près de huit mois est riche en enseignements pour les Taïwanais. Ces derniers se préparent plus que jamais à résister aussi longtemps que possible à une agression venue du continent chinois. Mais sans pour autant céder à la panique, loin de là.
Dans les rues de Taipei, la plus grande sérénité règne. Les experts taïwanais des affaires militaires se déclarent convaincus que les forces armées de l’île seraient en mesure de résister et même peut-être de défaire l’armée chinoise. « Depuis quelques années, je ne me sens plus chinoise mais bel et bien taïwanaise, confie Peng Lijun, 23 ans, une étudiante de l’université nationale Chengchi à Taipei. Je suis née ici et mes parents aussi. Notre pays est très différent de la Chine. Nous vivons libres, dans une démocratie, et entendons bien le rester. »
Ce sentiment est partagé par une majorité des 24 millions d’habitants de l’île, selon les résultats des derniers sondages d’opinion. Il s’est notablement renforcé ces dernières années, conséquence des tensions qui s’aiguisent entre Taïwan et la Chine communiste voisine, l’île étant la cible de menaces militaires qui vont croissantes depuis le début de l’année. Selon un dernier sondage réalisé en juin par la même université Chengchi, près de 64 % des personnes interrogées se disent taïwanaises, tandis qu’environ 30 % se sentent à la fois taïwanaises et chinoises. Seuls 2,4 % confient leur sentiment d’être avant tout chinois. À titre de comparaison, 17 % se disaient taïwanais en 1992, alors que’à l’époque, encore 20,5 % revendiquaient leur identité chinoise. Le chemin parcouru est donc aussi saisissant que révélateur.
Selon une autre enquête réalisée en juin dernier auprès d’un échantillon d’un millier de Taïwanais adultes par l’Institut de sociologie de la prestigieuse Academia Sinica où travaillent plusieurs centaines de chercheurs, 66,5 % des répondants font confiance aux autorités pour les défendre face à la Chine s’il devait y avoir un conflit armé. Pour 77 % de ces personnes interrogées, une « réunification » avec le continent chinois est désormais impossible. 50 % estiment possible que Taïwan soit contrainte d’accepter une telle réunification si les autorités taïwanaises continuent de refuser le dialogue sur ce sujet avec Pékin. Mais 50 % sont d’un avis contraire.
Mais en cas de guerre avec la Chine, 72 % des répondants se disent prêts à défendre ce qu’ils considèrent comme étant leur pays, contre 24 % qui déclarent le contraire. 56 % des répondants estiment que Taïwan deviendra un jour un pays formellement indépendant, contre 21 % qui n’y croient pas et 16 % d’avis de respecter le statut quo actuel. Mais 17 % des sondés estiment probable une guerre avec la Chine dans les cinq ans à venir, contre 45 % qui la jugent probable dans un délai allant de cinq à dix ans et 20 % pour qui une telle perspective n’est probable qu’au-delà de 20 ans. Cependant, les sondés sont plutôt lucides quant à la capacité de Taïwan à résister à une attaque venue du continent. 63 % estiment que leur pays n’en sera « pas du tout capable » (75 % en 2018) et seuls 32 % y croient.

« Nous avons tous les moyens requis pour défendre notre pays »

Plus de 80 % des Taïwanais sont des natifs de l’île, 19 % étant des « waisheng ren » (外省人) c’est-à-dire des Chinois venus du continent récemment, la plupart avec le général Chiang Kaï-sheck en 1949. La présidente de Taïwan Tsai Ing-wen est elle-même une « bendi ren » (本地人), native de l’île, tout comme l’était Lee Teng-hui, le premier président de Taïwan à avoir été lu au suffrage universel dans l’histoire l’île en 1988.
Depuis soixante-treize ans, Pékin menace de « réunifier » de force « l’île rebelle » à la Chine éternelle. Or le terme de « réunification » semble impropre puisque jamais le gouvernement communiste de Pékin n’a administré Taïwan depuis son arrivée au pouvoir à Pékin en 1949.
L’année 2022 a peut-être marqué un tournant : guerre en Ukraine, émergence d’une quasi « alliance » sino-russe et visite à Taipei, le 2 août, de la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, Nancy Pelosi, tous ces événements ont contribué à tendre un peu plus l’atmosphère de part et d’autre des 180 kilomètres de détroit séparant les deux protagonistes. Ces tensions ont pour toile de fond le XXème Congrès du Parti communiste chinois qui, à partir de ce dimanche 16 octobre, verra de façon quasi certaine la « réélection » de Xi Jinping pour un troisième mandat à la tête de la Chine, fait lui aussi sans précédent depuis 1949. Sous la houlette du président Xi, « l’empire » envoie des signes croissants d’hostilité en direction de l’île. Le même Xi Jinping a plusieurs fois déclaré que la « réunification » de Taïwan était une mission « sacrée » qui devrait être accomplie au cours de la génération présente.
Alors qu’en serait-il en cas de guerre ? « Nous avons tous les moyens requis pour défendre notre pays. Tout d’abord, Taïwan n’est pas l’Ukraine. Dans le cas de l’Ukraine, la Russie livre une guerre terrestre alors que pour Taïwan, il s’agit d’une guerre maritime, déclare à Asialyst le directeur de l’Institut National de Recherches sur la Défense et la Sécurité de Taïwan, Su Tzu-yun. Nos forces armées sont capables de se défendre contre une tentative d’invasion à grande échelle. Nous pouvons détruire les navires ennemis. Nous possédons des missiles sol-air et sol-mer très performants. » En première analyse, les forces militaires en présence placent la Chine communiste dans une situation largement favorable. L’armée populaire de libération aligne plus de 2 millions d’hommes et une armada impressionnant avec des centaines de chasseurs et de bombardiers, de même que des centaines de navires de guerre, sans compter des milliers de missiles pointés en direction de Taïwan.
Mais, ajoute Su Tzu-yun, « en sus de nos forces actives, nous avons également des troupes de réservistes. Ceux-ci sont au nombre de 2 millions au total. De plus, nous pouvons également compter sur quelque 290 000 jeunes prêts à rejoindre les forces armées. Donc si l’Armée populaire de libération devait tenter d’envahir Taïwan, nous pourrions disposer de tout le personnel nécessaire pour faire face. En prenant en compte le fait que Taïwan est une île et non un territoire terrestre à conquérir par des fantassins, nous, Taïwanais, sommes dans une situation bien différente de celle de l’Ukraine. Ce pays partage une longue frontière terrestre avec la Russie tandis que Taïwan tirerait avantage du fait que le détroit de Taïwan nous sépare du continent pour vaincre l’ennemi. Nous avons donc de la chance comparée à l’Ukraine », où l’armée russe rencontre d’ailleurs des difficultés considérables.

« Livrer une guerre est un peu comme une symphonie »

« La priorité pour nous est de mettre sur pied les capacités de livrer une guerre asymétrique, poursuit Su Tzu-yun. Elle est relativement peu coûteuse et ne prendra que peu de temps à être opérationnelle. Dans l’histoire des conflits armés, il existe nombre d’exemples de forces armées qui sont parvenues à vaincre des forces largement supérieures. Nous avons toutes les possibilités sur le plan technologique pour parvenir à nous mettre à niveau pour livrer une telle guerre asymétrique. Nos capacités sur le plan des missiles ont été mises en place depuis 1967, date à laquelle les forces taïwanaises se sont dotées de missiles antinavires capables de couler et de détruire les navires ennemis. Vous avez noté que l’armée ukrainienne a fait usage de missiles antinavires pour couler des bâtiments russes en mer Noire. L’existence du détroit de Taïwan nous offre la possibilité de nous défendre contre une attaque maritime. »
« Mais, vous savez, livrer une guerre est un peu comme une symphonie. Impossible pour un chef d’orchestre de diriger une symphonie avec un seul instrument ! », souligne cet expert reconnu des questions militaires. Ainsi, depuis quelques années, l’armée taïwanaise dispose de nouveaux missiles de longue portée en mesure de frapper des cibles dans la région de Shanghai, distante de quelque 2 000 km. « Nous mettons au point ce genre d’armes pour mettre sur pied une force de dissuasion, précise Su. Pour dissuader l’ennemi de vous attaquer, vous devez montrer vos muscles et parler. Nous avons bien conscience ici à Taïwan de l’utilité du concept d’utilisation d’armes de dernier recours. Nous avons face à nous des forces d’invasion tandis que nous, nous mettons sur pied des forces de défense. Dans ce cadre-là, les missiles de longue portée sont très utiles. Nous en ferions usage dans le cas où le régime de Pékin décidait de nous envahir. Si tel était le cas, Taïwan utiliserait ces missiles de longue portée pour détruire des aéroports militaires ou des postes de commandement de l’armée chinoise [dans la région de Shanghai]. Ceci nous permettrait de dégager pour nous un espace militaire suffisant pour résister et limiter les capacités maritimes de l’ennemi. C’est pour nous un moyen utile de dissuasion. L’Armée populaire de libération fait face à un dilemme. L’objectif de Pékin est de livrer combat et de gagner très vite. Une « guerre éclair », en quelque sorte. Mais débarquer des troupes sur nos rivages serait une opération très difficile. D’autant plus que nous possédons une force dotée de missiles antinavires. »

Guérilla urbaine

« Nous serions capables de détruire un grand nombre de bâtiments ennemis, explique encore Su. Alors soit l’armée chinoise parvient à gagner une guerre éclair, ce qui est peu vraisemblable, soit elle réussit à imposer un blocus de Taïwan. Si tout cela ne marche pas, l’armée chinoise serait engluée dans une guerre d’usure de très longue durée. Celle-ci donnerait tout le temps nécessaire à l’opinion internationale de réagir et aux forces amies de Taïwan d’intervenir. »
Et c’est bien là le cœur du problème. Car si Taïwan parvient à résister quelques jours, voire quelques semaines, cela donnerait tout le temps nécessaire aux États-Unis d’intervenir pour défendre l’île, comme s’y est engagé explicitement le président américain Joe Biden à quatre reprises ces dernières semaines. Outre le fait que les forces armés américaines conservent un avantage qualitatif clair dans la région face à la Chine, le Japon et, dans une moindre mesure, la Corée du Sud ainsi que l’Australie apporteraient probablement leur concours aux États-Unis, au moins sur le plan logistique et du renseignement militaire, estiment la plupart des observateurs.
Nombre d’autres experts des questions militaires de Taïwan partagent ces propos, dont Puma Shen, jeune chercheur de l’Academia Sinica, pour qui la solidité de la démocratie à Taïwan renforce la cohésion sociale et la détermination des Taïwanais à prendre les armes en cas de conflit armé avec la Chine. Pour lui, sous la houlette du gouvernement, la population de l’île est en outre désormais rompue eux techniques modernes de la guérilla urbaine, ce qui compliquerait singulièrement la tâche des agresseurs dont l’objectif serait assurément de renverser le gouvernement en place à Taipei en quelques jours en cas de conflit.
« Je peux vous dire de façon très claire que le peuple et le gouvernement taïwanais sont absolument déterminés : nous sommes résolus à défendre notre pays, notre souveraineté ainsi que notre mode de vie démocratique contre cet adversaire puissant de l’autre côté du détroit de Taiwan, a déclaré le ministre des Affaires étrangères de Taïwan Joseph Wu, dans un entretien à Asialyst. Là se trouve notre puissant ennemi, l’ennemi de Taïwan qui fait preuve d’une forte hostilité à l’égard de Taïwan. Celui qui manifestement se prépare à envahir Taïwan. Il nous faut prendre en considération cette situation. »

Progrès technologiques

La Chine sera probablement en mesure d’attaquer Taïwan et de gagner cette guerre dans les cinq à dix ans à venir, affirment certains analystes. Mais d’autres se montrent plus sceptiques, estimant, au contraire, qu’avec le temps qui passe, les forces taïwanaises réalisent elles aussi des progrès technologiques tandis que la détermination d’une partie des pays voisins de la Chine à faire front au géant asiatique ne cesse de croître.
Lundi 10 octobre, à l’occasion de la fête nationale de la République de Chine, nom officiel de Taïwan, Tsai Ing-wen a déclaré que les autorités taïwanaises ne feraient aucune concession sur les valeurs de la démocratie dans le cadre du dialogue avec la Chine. « Je veux dire clairement aux autorités de Pékin qu’une confrontation armée n’est absolument pas une option pour les deux parties, a ainsi déclaré la présidente, citée par le journal japonais Nikkei Asia. L’engagement du peuple taïwanais pour notre souveraineté, notre démocratie et notre liberté constituent le fondement pour renouer un échange constructif des deux côtés du détroit de Taïwan. Par le biais de ce que nous faisons, nous envoyons un message à la communauté internationale sur le fait que Taïwan prendra ses responsabilités pour notre défense, que nous ne laisserons rien au hasard et que nous travaillerons avec nos alliés pour préserver ensemble la sécurité et la stabilité de la région. »
Par Pierre-Antoine Donnet

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A propos de l'auteur
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée. Son dernier ouvrage, "Chine, le grand prédateur", est paru en 2021 aux Éditions de l'Aube.