Politique
Analyse

"Une Chine aimable" : pourquoi Xi Jinping revient-il sur la diplomatie des "loups combattants" ?

Le président chinois Xi Jinping. (Source : Bloomberg)
Le président chinois Xi Jinping. (Source : Bloomberg)
Constat d’échec ? Autocritique ? Opération de communication purement rhétorique ? Mercredi 2 juin, le président chinois Xi Jinping a déclaré devant le Bureau politique du Parti communiste chinois que la Chine devait rechercher une politique étrangère apaisée. Cela sonne comme une remise en cause de la diplomatie des « loups combattants », ces diplomates chinois critiqués pour leurs déclarations jugées agressives et souvent calomnieuses. Un comportement qui a entraîné des antagonismes avec de nombreux pays et abîmé durablement l’image de son pays sur la scène mondiale.
Le président chinois a demandé aux responsables communistes et aux médias d’État de travailler pour construire une image plus « fiable, aimable et respectable » du pays, selon l’agence officielle chinoise Xinhua, dont la BBC se fait l’écho. Comment compte-t-il s’y prendre ? En améliorant sa communication à l’international et en élargissant un cercle de pays amis qui s’est réduit comme peau de chagrin ces deux dernières années.
« Il est nécessaire de nous faire des amis, de nous unir et de gagner la confiance de la majorité et d’étendre sans arrêt le cercle de nos amis », a ainsi affirmé Xi Jinping, selon Xinhua. La Chine doit devenir « ouverte et sûre d’elle-même, mais aussi modeste et humble dans sa communication avec le monde extérieur », a-t-il ajouté. Les organisations de propagande du parti doivent éclaircir le fait que Pékin ne souhaite « rien d’autre que le bonheur du peuple chinois, le bonheur du genre humain et la prospérité pour chacun », a-t-il encore lancé.

« Manipulation politique »

Ces déclarations de Xi Jinping interviennent alors que les relations de la Chine avec nombre de puissances mondiales affichent une tension croissante. Celle-ci est manifeste avec les États-Unis, bien sûr, mais aussi avec le Japon, l’Australie, l’Union européenne, le Royaume-Uni, les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie, pour ne citer qu’eux.
La pandémie de Covid-19 n’a pas aidé la Chine à soigner ses relations diplomatiques. Bien au contraire. Dernièrement, la thèse de l’accident de laboratoire comme origine possible de la propagation du coronavirus, a été relancée aux États-Unis. Pékin n’a évidemment pas apprécié et a accusé Washington de « manipulation politique » et de « transfert des responsabilités ».
Parmi les autres sujets qui ont gravement terni l’image de la Chine figurent l’enfermement massif et la persécution des Ouïghours au Xinjiang, dénoncés comme un « génocide » par l’administration Biden, ainsi que la répression du mouvement pro-démocratie à Hong Kong. Sans compter que les déclarations jugées arrogantes des « loups guerriers » pour défendre ces deux politiques de Pékin ont encore dégradé le « soft power » de l’empire du milieu, alors même que Xi Jinping et le Parti veulent mettre en avant la « solution chinoise », un modèle censé surpasser des démocraties libérales « inefficaces » et « en déclin ».
Xi Jinping a aussi demandé aux diplomates chinois de tout faire pour transmettre une image positive et ouverte du pays. Ce discours s’oppose frontalement avec la stratégie dite des « loups combattants » qui consiste à encourager ces diplomates à faire preuve d’agressivité, quitte à propager des fake news et à diffamer ses adversaires internationaux, notamment sur les réseaux sociaux, pour défendre la propagande chinoise face aux modèles politiques occidentaux.

Lutte interne au Parti ?

Ces déclarations du dirigeant suprême chinois, sont surprenantes, pour ne pas dire même sans précédent depuis l’arrivée au pouvoir des communistes à Pékin en 1949. Car elles ressemblent à s’y méprendre à une autocritique en règle. Elles semblent traduire la faillite de la diplomatie des « loups combattants », une politique qui, dans les faits, a bien souvent déclenché des réactions exactement inverses de celles attendues par Pékin. Plutôt que d’être intimidées et de céder, les personnes prises pour cibles par les « loups combattants » se sont trouvé une confiance renforcée et ont reçu le soutien déclaré de milliers de leurs compatriotes, relève-t-on.
Au-delà d’un apparent « constat d’échec », comment interpréter ce virage sur l’aile à 180 degrés ? Xi Jinping a-t-il fait ces déclarations dans une logique de politique interne au Parti ? C’est en effet une année crucial pour lui, qui cherche à se dégager le chemin vers le XXe congrès du PCC à l’automne 2022. À cette occasion, il doit se maintenir au pouvoir pour un troisième quinquennat inédit depuis le début des réformes de Deng Xiaoping dans les années 1980. Ce chemin n’est pas un long fleuve tranquille et le numéro un chinois doit manœuvrer constamment pour désarmer les factions du Parti qui n’apprécient guère sa politique de confrontation avec les États-Unis et l’Occident en général, et qui dénoncent tous les dangers d’une nouvelle « guerre froide ».
Il faudra observer de près ce qui se passera dans les prochaines semaines ou les prochains mois au sein des instances dirigeantes du pays, car certains signes récents ont laissé percer une certaine nervosité à Zhongnanhai, la résidence des hauts dignitaires du régime chinois, qui longe la Cité interdite au cœur de Pékin.

« Médaille du 1er juillet »

Il faudra donc peut-être ainsi attendre des clarifications. Le ton était réellement monté ces derniers mois, notamment avec les États-Unis. Le beau discours de Xi Jinping a peut-être déjà été entendu par l’administration de Joe Biden. Sera-t-il suivi d’effet ? Les diplomates chinois aux discours de « loups combattants » n’ont pas été démis de leurs fonctions. Bien des observateurs internationaux restent donc méfiants et attendent des actes concrets. Surtout à quelques semaines du 100ème anniversaire du Parti communiste chinois le 1er juillet et à sept mois des prochains Jeux olympiques d’hiver, qui se tiendront à Pékin en février 2022.
Le célébrations de ce centenaire sont soigneusement balisées. Premièrement, des séances d’étude et des formations sur l’histoire du Parti. Combinée à la consolidation et à l’approfondissement des acquis sur le thème « Rester fidèle à l’engagement initial et garder à l’esprit la mission », l’éducation sur l’histoire du Parti concernera tous les membres du PCC. Ces séances d’étude et cette formation sont prévues tout au long de cette année 2021, guidant les membres et les cadres du Parti pour qu’ils étudient l’histoire du PCC, en comprennent les idées, « agissent « de manière concrète » et effectuent de « nouvelles percées ».
Deuxièmement, des célébrations seront organisées. Au nom du Comité central se tiendra une grande réunion pour célébrer le 100ème anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois. Xi Jinping, qui est aussi président de la Commission militaire centrale, prononcera un discours « important ».
Troisièmement, des activités de sélection et de remise de la « Médaille du 1er juillet » ainsi que de reconnaissance nationale auront lieu. Au nom du Comité central du PCC, cette médaille sera décernée aux membres du Parti qui ont apporté des contributions exceptionnelles au Parti ainsi qu’une « richesse spirituelle précieuse ». Xi Jinping délivrera des certificats et décernera des médailles. Reste à voir si toutes ces festivités auront bien lieu et en respectant le calendrier prévu.
Par Pierre-Antoine Donnet

Soutenez-nous !

Asialyst est conçu par une équipe composée à 100 % de bénévoles et grâce à un réseau de contributeurs en Asie ou ailleurs, journalistes, experts, universitaires, consultants ou anciens diplomates... Notre seul but : partager la connaissance de l'Asie au plus large public.

Faire un don
A propos de l'auteur
Pierre-Antoine Donnet
Ancien journaliste à l'AFP, Pierre-Antoine Donnet est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages consacrés à la Chine, au Japon, au Tibet, à l'Inde et aux grands défis asiatiques. En 2020, cet ancien correspondant à Pékin a publié "Le leadership mondial en question, L'affrontement entre la Chine et les États-Unis" aux Éditions de l'Aube. Il est aussi l'auteur de "Tibet mort ou vif", paru chez Gallimard en 1990 et réédité en 2019 dans une version mise à jour et augmentée.