Politique
Entretien

Covid-19 en Inde : "des décès de masse" dont un "État obscurantiste est responsable"

M. Rajshekhar : "Dans tous ces États, le handicap que constituent de faibles infrastructures de santé publique est encore aggravé par des gouvernements locaux obscurantistes qui n'ont pas la capacité intellectuelle de traiter quelque chose de nouveau comme une pandémie."(Source : Bloomberg)
M. Rajshekhar : "Dans tous ces États, le handicap que constituent de faibles infrastructures de santé publique est encore aggravé par des gouvernements locaux obscurantistes qui n'ont pas la capacité intellectuelle de traiter quelque chose de nouveau comme une pandémie."(Source : Bloomberg)
Le journaliste indien d’investigation M. Rajshekhar vient de publier Despite the State (En dépit de l’État), un livre décrivant en profondeur les faillites du système démocratique indien. Il confie à Asialyst son analyse sur les raisons de la crise sanitaire qui ravage le pays.

Entretien

M. Rajshekhar, 45 ans, est journaliste économique depuis plus de vingt ans. Après avoir travaillé notamment pour The Economic Times, le plus gros quotidien économique indien de langue anglaise, où il suivait le monde rural et l’environnement, il s’est lancé dans un projet hors norme pour le site d’information indépendant Scroll.in : une immersion de près de trois ans dans six États de la fédération indienne. Tranchant avec la pratique habituelle des grands médias indiens qui consiste à couvrir l’actualité du pays à partir des mégapoles que sont Delhi ou Bombay, cette approche visait au contraire à aller au plus proche du terrain pour identifier les facteurs d’évolution à l’œuvre dans les parties de l’Inde dont on n’entend jamais parler.

Cette expérience a mené Shekhar successivement dans les États du Mizoram, de l’Orissa, du Pendjab, du Tamil Nadu, du Bihar et du Gujarat. Il y a trouvé matière à de multiples reportages frappants sur le dysfonctionnement des administrations locales, le gaspillage des ressources, l’étendue de la corruption et l’affaiblissement général des structures démocratiques. Le journaliste avait à l’époque confié à Asialyst ses conclusions sur le détournement des richesses du Pendjab au profit du parti au pouvoir.

De cette plongée dans les tréfonds de ce pays continent qu’est l’Inde, Shekhar a tiré un livre publié en janvier 2021 sous le titre Despite the State – Why India lets its people down and how they cope (En dépit de l’État – Pourquoi l’Inde laisse tomber ses habitants et comment ils s’en sortent, Westland Publications, disponible sur Amazon). Dans cet ouvrage très bien reçu en Inde, il reprend l’ensemble de ses reportages et se livre à une réflexion sans concession sur la « faillite démocratique » qui caractérise selon lui le fonctionnement des États de la fédération indienne – et aussi celui de l’État central. Une vision globale qui lui permet de porter aujourd’hui pour Asialyst un jugement acéré sur la crise du Covid-19 qui ravage le pays.

Travaillant actuellement comme journaliste indépendant spécialisé sur les questions de l’énergie, de l’environnement et du climat, Shekhar a remporté de multiples prix de journalisme dont le Bala Kailasam Memorial Award, le Ramnath Goenka Excellence in Journalism Award et cinq Shriram Awards for Excellence in Financial Journalism.

On peut retrouver ses articles sur mrajshekhar.in.

Le journaliste indien d’investigation M. Rajshekhar. (Crédit : M. Rajshekhar)
Le journaliste indien d’investigation M. Rajshekhar. (Crédit : M. Rajshekhar)
Vous vivez à Bangalore. Nous avons beaucoup d’informations sur la situation de Delhi ou de Bombay mais nettement moins à propos de Bangalore. Pouvez-vous nous décrire ce qu’il en est ?
M. Rajshekhar : Ce n’est pas facile de répondre à cette question. Au moment où la deuxième vague de Covid-19 a déferlé, j’étais à Delhi. En rentrant à Bangalore, je me suis isolé dans la maison de ma sœur dans les environs et je ne me suis pas aventuré dans la ville depuis. Cela dit, je me sens quand même relativement confiant à propos de Bangalore. La capacité des États à agir est répartie de façon très inégale en Inde. Certains États comme ceux du Sud [dont fait partie le Karnataka, État de Bangalore, NDLR], ont des administrations qui fonctionnent mieux que d’autres, comme ceux du Nord. Même le Maharashtra, qui est dirigé par l’un des meilleurs ministres en chef du pays, a fait un travail tout à fait honorable pour réduire le nombre de cas de Covid-19 à Bombay, sa capitale.
C’est le nord du pays – en partant du Gujarat et du Madhya Pradesh et en remontant vers le Nord – qui m’inquiète. La plupart des États indiens ont historiquement sous-investi dans la santé, mais des États comme le Gujarat, le Madhya Pradesh et l’Uttar Pradesh rendent les choses encore pires en continuant à ne pas prendre le Covid-19 au sérieux. Dans tous ces États, le handicap que constituent de faibles infrastructures de santé publique est encore aggravé par des gouvernements locaux obscurantistes qui n’ont pas la capacité intellectuelle de traiter quelque chose de nouveau comme une pandémie. Ils ont donc échoué à répondre de manière appropriée. À la place, ils se livrent à des manipulations continuelles (et qui s’aggravent) des données, ils sous-estiment le nombre de morts, tout cela pour essayer de contrecarrer les accusations d’incompétence dont ils sont l’objet.
Les conséquences de tout cela seront sévères. J’ai vu une vidéo faite dans un village près de Srikakulam dans l’Andhra Pradesh qui montre un homme mourir sur le seuil de sa cabane, devant sa famille. C’est le genre d’images que j’avais vues en m’informant sur la grande famine des années 1930 en Ukraine. Et maintenant on voit cela ici !
Vous avez récemment publié un livre intitulé En dépit de l’État, dont le sous-titre est « Pourquoi l’Inde laisse tomber ses habitants et comment ils s’en sortent ». Une question à propos de la première moitié de ce sous-titre : la crise du Covid-19 est-elle un parfait exemple de l’État indien abandonnant son peuple ?
Tout à fait ! Patrick, vous avez vécu longtemps en Inde. Vous savez comme moi que le sous-continent a toute une histoire de décès de masse. Il y a eu jusqu’à trois millions de morts dans la famine du Bengale dans les années 1940. Jusqu’à deux millions de morts dans les émeutes qui ont suivi la Partition [quand le Pakistan s’est séparé de l’Inde en 1947, NDLR]. Les famines autour de l’an 1900 ont occasionné des nombres de morts similaires.
Tous ces désastres ont pu être mis sur le compte d’éléments extérieurs : le colonialisme pour le Bengale, la Partition pour les émeutes qui en ont résulté, le manque de pluie pour les famines vers 1900. Mais à qui devons-nous nous en prendre pour tous les morts qui arrivent actuellement ? Cela fait des dizaines d’années que l’on s’épuise à dire que l’Inde doit dépenser davantage pour la santé (et aussi l’éducation). Ces revendications ont été ignorées par toutes les composantes de notre démocratie. Si nous avions répondu de façon appropriée au Covid-19 l’année dernière, peut-être aurions-nous pu en limiter les ravages. Mais, comme on le sait, ce n’est pas ce que nous avons fait. Regardez ce qu’il s’est passé avec l’arrivée de la vague actuelle. Les mois précédents ont été marqués par des deuxièmes vagues ailleurs sur la planète et cependant quasiment aucun gouvernement – central à New Delhi ou dans les États – n’a pris des mesures de précaution, le Kerala étant l’une des rares exceptions. Mais regardez les autres !
L’État central contrôlé par le BJP, un parti profondément non scientifique et obscurantiste [le parti nationaliste prônant la suprématie hindoue dirigé par Narendra Modi, NDLR], a décrété que la guerre contre le Covid-19 avait été gagnée – et du coup a freiné les commandes de vaccins, de respirateurs artificiels ou d’installations de production d’oxygène. Les installations médicales édifiées pendant la première vague ont été démantelées. Pour ne rien arranger, dans le but de conserver le pouvoir dans l’Uttar Pradesh et pour donner satisfaction à un groupe de leaders religieux, le gouvernement a laissé faire la Kumbh Mela [énorme pèlerinage qui a rassemblé des millions de fidèles ces derniers mois, NDLR]. Et dans l’espoir de s’emparer du Bengale-Occidental, le gouvernement central a étalé les élections en huit phases. Résultat : non seulement de grands meetings politiques ont eu lieu dans l’État alors même que les cas de Covid-19 explosaient dans toute l’Inde, mais en plus de nombreux hommes des forces de sécurité envoyés surveiller les élections ont contracté le Covid-19 et l’ont remporté en rentrant chez eux.
Il ne s’agit là que de quelques exemples. Le gouvernement est en train de louper complètement la vaccination en insistant pour que les gens entre 18 et 44 ans réservent des rendez-vous sur un portail Internet. C’est un gag ? Combien d’Indiens ont-ils des smartphones ? Combien ont-ils le niveau d’éducation nécessaire pour naviguer sur une application et réserver un rendez-vous ? Et même s’ils essayent, où sont les vaccins ? Nous ne les avons pas commandés ! Tout cela est une plaisanterie.
Vous faîtes un parallèle avec des famines ou des émeutes ayant causé des millions de morts. Pour le moment, le nombre des décès dus au Covid-19 est beaucoup plus petit, de l’ordre de 250 000 selon les chiffres officiels. Peut-on vraiment comparer ?
Vous citez les chiffres officiels. Mais plusieurs États, ainsi que le gouvernement central, trafiquent les chiffres. Pour diminuer le nombre de cas, plusieurs États réduisent le nombre de tests. Alors même que la conséquence, c’est qu’il y a des gens qui ne sont pas diagnostiqués et qui continuent à aller et venir, infectent d’autres personnes ou meurent. Les chiffres des décès sont altérés eux aussi par des pratiques similaires. Un grand nombre de morts causées par le Covid-19 ne sont pas enregistrées en tant que telles. Ces tromperies ont été démasquées à de nombreuses reprises. L’afflux dans les crématoriums, par exemple, est bien plus important qu’il y a un an, ce qui suggère une mortalité en augmentation. Mais les chiffres du gouvernement sont sous-estimés par un facteur de deux, cinq, dix et peut-être encore plus.
Actuellement, des estimations de la mortalité comme celles faites par l’Institute for Health Metrics and Evaluation de l’Université de Washington portent sur un nombre de décès trois fois plus important que le chiffre officiel, aux environs de 650 000. Nous ne savons même pas si un multiple de trois est le bon chiffre. L’Inde est un pays où non seulement le système de santé est défaillant, mais la pauvreté, les discriminations en matière de caste et de sexe ont entraîné une sous-alimentation élevée, et donc une immunité affaiblie. Sans compter que la pollution de l’air dans l’Inde du Nord a affecté les poumons de nombreuses personnes. Pour ce que l’on en sait, on identifie peut-être un cas sur dix !
Dans votre livre, vous mettez l’accent sur la faillite des différents États de l’Union indienne, plutôt que sur celle de l’État central. Dans le cas de cette crise sanitaire, qui porte les plus lourdes responsabilités, le gouvernement de New Delhi ou ceux des États ?
Non, ce n’est pas ce que j’ai fait. Mon livre s’appuie sur un ensemble de reportages que j’ai menés pour comprendre comment fonctionnent les États fédérés. Ce que j’ai constaté, c’est qu’il y a une mainmise kleptocratique dans chaque État. Le parti politique au pouvoir et les gens qui lui sont proches s’emparent d’une portion considérable des ressources de l’État. Et ils se servent de multiples instruments (manipulation des chiffres, développement de véritables cultes autour de leur leader, soutien de personnalités religieuses, étouffement de la critique ou affaiblissement des contre-pouvoirs démocratiques) pour préserver leur légitimité populaire. Et c’est ce que fait maintenant aussi le gouvernement central.
Alors qui est le plus à blâmer pour le Covid-19 ? Les États fédérés et l’État central nous ont tous laissés tomber. Certains États avaient anticipé la deuxième vague, comme le Kerala, et d’autres non. Certains ont réagi de façon proactive, comme le Chhattisgarh et le Maharashtra – et d’autres non. Cela dit, le gouvernement central est dans une catégorie complètement à part : il a aggravé la crise encore et encore. L’année dernière, son confinement généralisé annoncé sans préparation a envoyé des millions d’Indiens sur les routes, qui ont marché des milliers de kilomètres pour rentrer chez eux. Cette année, il a de même négligé de commander des vaccins, tout en autorisant des événements superpropagateurs.
Les structures d’une fédération sont objectivement compliquées (par comparaison avec un État centralisé comme la France) avec, dans le cas de l’Inde, le fait que la santé est une responsabilité partagée entre les deux niveaux. Cela explique-t-il, ou même excuse-t-il, la faillite du système que l’on observe actuellement ?
Cela ne devrait pas. Dans le passé, l’Inde a réussi des campagnes de vaccinations contre des maladies comme la polio, par exemple. Le fédéralisme n’était pas un problème alors, pourquoi en est-il un aujourd’hui ? Ce qui a changé, c’est la nature de notre gouvernement. Partout dans le monde, des leaders « autoritaires majoritaires » comme Trump et Bolsonaro se sont révélés les plus mauvais dans le contrôle du Covid-19. Ces deux-là ont rejeté les opinions scientifiques. En Inde, c’est la même chose. Ces régimes « autoritaires majoritaires » tentés par des dogmes illogiques et religieux et bourrés de conseillers lèche-bottes ne sont pas adaptés pour traiter le Covid-19.
Passons à la deuxième moitié du sous-titre de votre livre : comment les Indiens s’en sortent-ils face à l’épidémie ? Observez-vous un important mouvement de résistance collective, ou bien est-ce surtout du chacun pour soi ?
Il y a d’innombrables anecdotes d’Indiens qui s’entraident. Deux de mes amis, un couple, sont alités avec le Covid-19. Ils ont pu se procurer une bouteille d’oxygène mais ne réussissaient pas à la faire marcher. Ils ont demandé de l’aide : un volontaire s’est manifesté et leur a installé le matériel. Il y a des volontaires qui transportent de l’oxygène, qui cherchent les lits disponibles dans les hôpitaux, qui apportent de la nourriture à ceux qui ne peuvent pas se lever ou qui donnent des informations sur les endroits où l’on peut faire remplir les bouteilles d’oxygène.
Mais il y a aussi une dimension de classe. Selon les informations disponibles, certains individus très riches ont quitté l’Inde pour s’installer en Grande-Bretagne. Il y a eu aussi une flambée du nombre de gens achetant des concentrateurs d’oxygène. On voit des quartiers résidentiels aisés qui installent des quasi-unités de soins intensifs. Les classes supérieures de la société ont aussi une plus grande capacité à faire entendre leurs demandes. Pas les pauvres. Eux, ils n’ont qu’à se fier à la chance.
Pouvez-vous décrire pour nos lecteurs le projet « L’oreille collée au sol » que vous avez mené pendant trois ans et qui a donné naissance ensuite à votre livre ?
Fondamentalement, il s’agissait de me refamiliariser avec l’Inde. J’ai grandi en considérant que l’Inde était de façon inhérente un pays multiculturel. Pour cette raison, beaucoup de mes amis et moi-même pensions que Modi ne pourrait pas devenir Premier ministre. Parce que les émeutes de 2002 au Gujarat joueraient contre lui [ces émeutes qui ont fait de nombreux morts chez les musulmans sont intervenues alors que Narendra Modi était ministre en chef du Gujarat et, selon nombre d’observateurs, avec sa complicité au moins passive, NDLR]. Sa spectaculaire victoire en 2014 m’a donc surpris. Le pays avait-il tellement envie d’avoir un leader fort qu’il était prêt à sacrifier une minorité ? Pourquoi ? Il fallait donc que je me refamiliarise avec le pays, comme je l’ai dit.
Cela a pris la forme d’un reportage de trois ans pendant lequel j’ai vécu dans (et fait des reportages sur) six parties différentes et représentatives du pays. Un État à la périphérie ; un autre riche en minerais mais pauvre ; un État avec une agriculture irriguée et un autre dépendant de la pluie ; et deux Etats relativement industrialisés. L’idée était de débarquer dans chaque État sans projet d’articles préconçu, de parler à un ensemble de gens représentatifs de la population pour identifier les grands changements (économiques, sociaux, culturels, politiques ou écologiques) qu’ils avaient observés chez eux durant les cinq à sept années précédentes. Et enfin de creuser les principales évolutions pour essayer de discerner les processus souterrains qui en étaient responsables.
Je me disais que si je réussissais à identifier les grands phénomènes affectant ces États, je finirais par comprendre au moins en partie les facteurs qui façonnent l’Inde d’aujourd’hui. C’est donc ce que j’ai fait. Cela a été une expérience extraordinaire. J’ai vécu cette période sac au dos. J’ai visité des parties du pays où je n’étais jamais allé. Je me suis fait de nouveaux amis par dizaines. J’ai appris énormément de choses. Au cours de ce processus, je suis également tombé sur une question plus importante que celle avec laquelle j’avais commencé. J’ai constaté que chacun de ces Etats ne réussissait pas à fournir la santé, l’éducation et la justice à ses habitants. Partout, le système profitait à une petite élite politiquement connectée bien plus qu’aux autres. Partout, le pouvoir politique était concentré dans quelques mains. Partout, les gens répondaient à la faillite de leur État en s’identifiant de plus en plus à leur groupe social.
Dans chaque État, la démocratie semblait dysfonctionner. Et, dans une large mesure, la réponse à toutes ces questions semblait se situer au sein des partis politiques. Ces partis ont dégénéré en organisations qui n’œuvrent plus que pour leurs intérêts propres, qui cherchent le pouvoir essentiellement pour s’enrichir. Comment cela était-il arrivé, comment ils conservent une légitimité populaire alors même qu’ils sont devenus kleptocratiques et comment les gens réagissent-ils à la faillite des États qui en résulte, toutes ces questions me sont alors apparues.
Les six États que vous décrivez dans votre livre ont tous de graves problèmes, souvent différents les uns des autres. Cependant, leur incapacité à fournir un système de santé convenable à leurs citoyens s’observe partout, avec les conséquences que l’on voit actuellement. Comment expliquez-vous un tel échec dans ce qui constitue l’un des deux moteurs fondamentaux du développement social (l’autre étant l’éducation) ?
Les raisons que l’on avance habituellement pour expliquer la faiblesse du système de soins sont l’incapacité de l’administration et le manque de fonds. Durant mes voyages, j’ai constaté que ces deux explications ne sont qu’approximatives ou superficielles. Une raison plus fondamentale pour la faiblesse des systèmes de santé tient aux décisions prises par les partis au pouvoir. Prenez le Pendjab, par exemple : il souffre d’un manque criant de chirurgiens cardiologues parce que le budget de la santé de l’État ne permet pas de leur verser des salaires attractifs. Et pourquoi ce budget est-il si faible ? En grande partie parce que plusieurs des principales activités économiques de l’État ont été captées par le parti au pouvoir, l’Akali Dal. Comme je le montre dans mon livre, les revenus de ces activités vont directement au parti et pas au budget de l’État.
Votre ouvrage traite essentiellement des six États dans lesquels vous êtes allé enquêter sur le terrain mais la conclusion du livre brosse un tableau plus large du gouvernement central depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi et du BJP. Vos conclusions, écrites avant l’actuelle vague du Covid-19, sont très alarmantes quant à l’avenir de la démocratie indienne. Pensez-vous que le désastre sanitaire en cours a le potentiel de transformer la situation politique et sociale de l’Inde ?
Regardez ce que je vous ai dit à propos des décès de masse dont l’État est responsable. Nous n’avions jamais vu cela. Que sortira-t-il de cet énorme trauma collectif ? Cela reste à voir. Le dispositif de désinformation du gouvernement central fait circuler l’idée que ce sont les gens qui ont baissé la garde et que ce sont donc eux, et non pas le gouvernement, qui sont à blâmer. Et pourtant, nous sommes à un moment où aucune famille n’est épargnée par le Covid. Aujourd’hui, la plupart des Indiens connaissent quelqu’un qui en est mort. Il y a beaucoup de colère à propos des soins disponibles. Cela dit, j’espère que nous en tirerons les bonnes leçons. J’espère que nous ne nous enfoncerons pas encore plus dans le refuge de nos communautés, dans le repli sur soi, et que nous apprendrons à exiger davantage de nos gouvernements.
Propos recueillis par Patrick de Jacquelot

À lire

M. Rajshekhar, Despite the State – Why India lets its people down and how they cope (En dépit de l’État – Pourquoi l’Inde laisse tomber ses habitants et comment ils s’en sortent, Westland Publications, 2021.

Couverture du livre de M. Rajshekhar, "Despite the State – Why India lets its people down and how they cope" ("En dépit de l'État – Pourquoi l’Inde laisse tomber ses habitants et comment ils s’en sortent"), Westland Publications, 2021. (Crédit : Westland Publications)
Couverture du livre de M. Rajshekhar, "Despite the State – Why India lets its people down and how they cope" ("En dépit de l'État – Pourquoi l’Inde laisse tomber ses habitants et comment ils s’en sortent"), Westland Publications, 2021. (Crédit : Westland Publications)

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A propos de l'auteur
Patrick de Jacquelot
Patrick de Jacquelot est journaliste. De 2008 à l’été 2015, il a été correspondant à New Delhi des quotidiens économiques La Tribune (pendant deux ans) et Les Echos (pendant cinq ans), couvrant des sujets comme l’économie, le business, la stratégie des entreprises françaises en Inde, la vie politique et diplomatique, etc. Il a également réalisé de nombreux reportages en Inde et dans les pays voisins comme le Bangladesh, le Sri Lanka ou le Bhoutan pour ces deux quotidiens ainsi que pour le trimestriel Chine Plus. Pour Asialyst, il écrit sur l’Inde et sa région, et tient une chronique ​​"L'Asie dessinée" consacrée aux bandes dessinées parlant de l’Asie.