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Birmanie : la nasse se resserre sur les résistants au putsch

Le 2! février 2021, la police birmane avait procédé à plus de 1 100 arrestations parmi les manifestants contre le coup d'État militaire. (Source : APNEWS)
Le 2! février 2021, la police birmane avait procédé à plus de 1 100 arrestations parmi les manifestants contre le coup d'État militaire. (Source : APNEWS)
Pendant les quatre premières semaines de leur pouvoir absolu sur la Birmanie après le coup d’État, le général Min Aung Hlaing et son Conseil d’Administration de l’Etat (SAC) affrontent à la plus grande campagne de désobéissance civile qu’ait connu l’Asie du Sud-Est. Un pays paralysé, où les banques sont à court d’espèces depuis trois semaines, où les trains roulent rarement. Mais l’étau se resserre sur la résistance au putsch. Ce dimanche 28 février, le nombre des manifestants tués répertoriés a brutalement été multiplié par 10, comparé au total des victimes jusqu’à présent. La plupart ont été tués par balles réelles à Rangoun, Mandalay et d’autres villes de province.
Selon des sources à Rangoun avec lesquelles Asialyst est en contact, le renseignement militaire, connu pour sa brutalité, a inauguré dans la nuit du 28 février au 1er mars un nouveau mode opératoire : l’élimination ciblée (hit list). Un témoin a confié à Asialyst avoir observé le vol d’un drone peu avant l’arrivée tous feux éteints de voitures banalisées d’où surgirent des hommes lourdement armés sans uniforme.
Il n’est pas exclu – ni démontré – que l’ingénieur de réseaux internet Nyi Nyi Aung Htet Naing, tué par balles en pleine rue (hors foule) à Rangoun ce dimanche, fasse partie de cette campagne d’éliminations ciblées. La veille de sa mort, il avait posté sur sa page Facebook : « De combien de cadavres les Nations Unies ont-elles besoin pour passer à l’action ? » Aux yeux du renseignement militaire, Nyi Nyi Aung Htet Naing n’est pas nécéssairement un simple opposant exprimant son rejet du putsch. Ses compétences de haut niveau ont pu en faire une « cible de haute valeur » (high value target).

Le lourd passif de Facebook en Birmanie

Le réseau social Facebook et sa messagerie associée Messenger est quasiment utilisé pluri-quotidiennement par tous les Birmans disposant d’un smartphone. L’appli est préinstallée sur les téléphones vendus dans le pays. Les coupures nocturnes d’Internet ces dernières semaines n’ont pas véritablement entravé ce moyen de communication privilégié des Birmans. Un outil que la société civile birmane n’est pas seule à utiliser.
En préalable et pendant la campagne de nettoyage ethnique lancée en 2017 par le général Min Aung Hlaing contre la minorité musulmane Rohingya, de pures campagnes de haine ont été professionnellement orchestrées sur le réseau Facebook birman. Au point que ces pratiques, captures d’écran à l’appui, ont fini par porter préjudice à l’image consensuelle que Mark Zuckerberg a toujours voulu donner de son réseau à haute rentabilité.
*Mindfuck, le complot Cambridge Analytica pour s’emparer de nos cerveaux, par Christopher Wylie, Grasset, 2020.
IL faut lire ce que le lanceur d’alerte canadien Christopher Wylie a dire sur le rôle du réseau social américain dans l’histoire récente de la Birmanie. Rappelons que WYlie est l’un des créateurs des algorithmes ayant fait le succès de Cambridge Analytica, le bureau d’études ayant, entre autres, contribué à la victoire du Brexit et à l’élection de Donald Trump. Dans son livre-confession Mindfuck*, l’auteur disserte sur l’usage efficace des données de dizaines de millions d’utilisateurs pompées sur Facebook, dont il fut l’architecte.
« En 2017, écrit-il, apparaissent [en Birmanie] sur Facebook des discours enflammés appelant à l’élimination des Rohingyas et des récits vantant un Myanmar libéré des musulmans, qui devinrent rapidement viraux. Ils étaient, pour l’essentiel, créés et diffusés par une unité spécialisée de l’armée birmane. » Wylie souligne que la direction de Facebook fut régulièrement informée de la situation birmane par des ONG et des diplomates. « Mais, précise-t-il, l’entreprise décida d’exclure un groupe Rohingya tout en laissant le champ libre aux groupes militaires et pro-gouvernementaux. En mars 2018, un rapport de l’ONU conclut que Facebook a joué un rôle déterminant dans le nettoyage ethnique des Rohingyas. » En février 2021, la firme de Cupertino a annoncé avoir fermé tous les comptes Facebook identifiés comme liés à l’armée birmane.

Reconnaissance faciale et drones, nouvelles armes des généraux

Depuis maintenant trois ans, l’ensemble des cartes d’identité des ressortissants birmans sont numérisées. Cette base de données, selon des professionnels consultés par Asialyst, peut être configurée avec les logiciels idoines et des serveurs disponibles dans nombre d’États et de firmes privées spécialisées. Les compétences dont l’armée birmane a fait preuve en 2017 laissent supposer que ces quatre dernières semaines de troubles que la junte a réprimées avec une relative modération jusqu’à présent, ont été mises à profit pour mettre en route les procédures techniques d’identification des meneurs supposés, des organisateurs potentiels et observer leurs modes de communication.
Si la coordination entre drones et interventions de voitures banalisées se répète, avec la quantité de documents video et photos aisément disponibles, notamment sur Facebook et Twitter ce mois écoulé, cela donne une idée de la quantité de Birmans identifiables et potentiellement « éliminables ». Certains le sont d’autant plus facilement qu’ils affichent fièrement sur leur page Facebook professionnelle leur attachement à la démocratie et leur rejet absolu des putschistes.
Les prestataires capables de fournir aux généraux birmans formation, matériel et sous-traitance sont nombreux et compétents. En Europe, en Israël, aux Émirats arabes unis et aux États-Unis, mais aussi en Chine et en Russie. Beaucoup de progrès sont intervenus depuis 2005–2007, quand la firme française Amesys, avec l’assistance de Claude Guéant, directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy alors ministre de l’Intérieur, vendit au régime Khadafi un système d’interception et d’identification de toutes les communications téléphoniques et internet, qui aboutit à la liquidation de la plupart des opposants intérieurs et des assassinats ciblés hors de Libye.
La visite non annoncée en Birmanie du ministre russe de la Défense, le général Sergueï Choïgou deux jours avant le coup d’État n’a pas fait l’objet de commentaires particuliers. Toutefois, de nombreux véhicules blindés légers flambant neufs filmés dans les rues de Rangoun et d’autres villes importantes étaient « made in Russia », et n’avaient pas été remarqués précédemment.
Par Francis Christophe

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A propos de l'auteur
Francis Christophe
Ancien journaliste à l'AFP et de Bakchich, ancien enquêteur pour l'Observatoire Géopolitique des Drogues, de Bakchich, Christophe est journaliste indépendant. Auteur du livre "Birmanie, la dictature du Pavot" (Picquier, 1998), il est passionné par les "trous noirs de l'information". La Birmanie fut, de 1962 à 1988 le pays répondant le mieux à cette définition. Aucune information ne sortait de cette dictature militaire autarcique, archaïque, guerroyant contre ses minorités, clamant sans le désert sa marche sur la voie birmane vers le socialisme.