Culture
Entretien

"Jentayu", l'indispensable passerelle vers la littérature d'Asie du Sud-Est

Couvertures de Jentayu, la revue littéraire d'Asie. (Crédit : Twitter / @EditionsJentayu)
Couvertures de Jentayu, la revue littéraire d'Asie. (Crédit : Twitter / @EditionsJentayu)
Malaisie, Indonésie, Cambodge ou Timor Leste… Connaissez-vous bien les écrivains et poètes de ces pays asiatiques ? Si oui, c’est que vous connaissez Jentayu et sa revue. Créée en 2014, la maison d’édition se consacre exclusivement à la promotion et à la diffusion des littératures d’Asie ou liées aux pays asiatiques. Si en France, la connaissance de la littérature chinoise, japonaise, sud-coréenne et indienne se développe de plus en plus, Jentayu va beaucoup plus loin en donnant accès à des écrivains et des formes littéraires des autres pays d’Asie, encore trop méconnus et absents de nos librairies. Entretien avec son fondateur, Jérôme Bouchaud.
Jentayu est le nom malais de l’oiseau mythique Jaṭāyū, issu de l’épopée hindoue du Rāmāyaṇa. Jeune, Jentayu fut intrépide au point de voler dangereusement près du soleil. Dans sa vieillesse, il partit affronter le démon Râvana, ennemi juré du héros Râma, dont il avait fait prisonnière la belle Sita. Au terme d’un vaillant combat, Jentayu perdit finalement la vie mais Râma lui accorda le moksha, c’est-à-dire la libération finale de son âme du cycle des renaissances, le samsâra. Les éditions Jentayu, c’est un peu tout cela à la fois : voler de ses propres ailes et faire fi des frontières au travers, principalement, d’une revue bi-annuelle et d’un site Internet.

Entretien

Jérôme Bouchaud est auteur, traducteur et éditeur. Il a grandi avec une passion pour la Chine, passion qui s’est élargie ensuite au Japon et au reste de l’Asie. Il travaille dans le monde de l’édition depuis 2008. Après avoir vécu en Chine plusieurs années, il réside désormais entre la France et la Malaisie. Il est l’auteur de plusieurs guides de voyage et le traducteur de quelques livres, dont le dernier, Kuala L’Impure de Brian Gomez, est paru en 2020 aux éditions Gope. Avant de fonder les éditions Jentayu, il a créé le site Lettres de Malaisie, sur la littérature en provenance ou au sujet de la Malaisie.

Jérôme Bouchaud, fondateur des éditions Jentayu. (Crédit : DR)
Jérôme Bouchaud, fondateur des éditions Jentayu. (Crédit : DR)
Comment est venue l’idée de créer les éditions Jentayu et la revue en particulier ?
Jérôme Bouchaud : J’ai lancé en 2012 un site dédié à la littérature en provenance ou en lien avec la Malaisie, baptisé Lettres de Malaisie. C’était une façon pour moi de mieux comprendre ce pays au travers de la littérature, en captant les récits, les images et les fantasmes que les écrivains locaux et étrangers projetaient sur lui. Ce site me permet, encore aujourd’hui, de partager mes découvertes de lecture, mais aussi celles des autres, car plusieurs contributeurs se sont joints à moi depuis. Des rencontres décisives m’ont ensuite amené à co-fonder la revue Pantouns (aujourd’hui Pantouns et Genres Brefs), une revue en ligne de poésie dédiée à la forme du pantoun, ou pantun, un quatrain originaire de l’archipel malayo-indonésien. L’idée de la revue est de faire vivre le pantoun en d’autres langues que le malais, et tout particulièrement en français. Pantouns et Genres Brefs en est à 26 numéros et j’invite vos lecteurs à la découvrir. De fil en aiguille, ces diverses expériences éditoriales, bien que menées en amateur, m’ont donné envie d’élargir encore mon champ de perception et d’action, et c’est ainsi que Jentayu est née, dans l’espoir de donner à lire l’Asie, non plus seulement sous l’angle de la Chine, du Japon ou de l’Inde – ce qui est évidemment très réducteur –, mais de tous les autres pays qui la composent.
Comment se conçoit chaque numéro de Jentayu, du thème général à la sélection des textes, en passant par le choix de la couverture ?
La conception d’un numéro se fait pour beaucoup à l’intuition. J’avoue ne pas passer de longues nuits à réfléchir à ce qui pourrait figurer dans la revue, car ce n’est pas tant moi qui la fait, mais bien plus les traductrices et les traducteurs. La revue est faite pour eux, pour qu’ils puissent y partager leurs découvertes et leurs plaisirs de lecture avec un public plus large. Les thèmes choisis sont assez vastes pour stimuler aussi bien l’intérêt des traducteurs que des lecteurs et permettre la mise en dialogue d’une diversité de textes venus d’horizons les plus multiples possibles. Les propositions de traductions me sont soumises par les traducteurs ; on en discute brièvement par mail pour s’assurer de choisir le texte le plus intéressant possible ; puis la traduction est lancée. Pour ce qui est de la couverture, je travaille pour chaque numéro en relation avec une illustratrice ou un illustrateur asiatique. En fonction du thème, j’essaie d’orienter mon choix vers tel ou tel artiste qui pourrait, au vu de ses précédents travaux, prendre du plaisir à illustrer des récits sur ce thème particulier. À partir de là, une fois les illustrations reçues, je fais quelques tests et j’en sélectionne une pour la couverture.
Un des défis de la revue relève de la traduction des œuvres. Certains pensent qu’elle dénature le texte original. Que leur répondez-vous ?
Depuis Babel, on n’a pas trouvé mieux que la traduction pour s’approcher de cultures qui nous sont autres et pour tisser des liens entre elles et nous. Libre à chacun de vouloir ou non lire en traduction, je n’impose rien. Mais on sent bien qu’un monde sans traduction serait bien terne, pour ne pas dire affreusement monolithique… Et pour ce qui est de dénaturer le texte original, de ne jamais pouvoir parvenir à la copie conforme et parfaite du texte original, beaucoup d’écrits ont été publiés sur le sujet et expliquent ce phénomène bien mieux que je ne saurais le faire. Je recommande notamment le brillant Trois essais sur la traduction, du sinologue et traducteur Jean-François Billeter, paru aux éditions Allia.
Vous avez décidé de faire une pause dans l’édition de la revue, pourquoi ? Quelles sont les différentes possibilités pour soutenir Jentayu et garantir sa survie ?
*Jérôme Bouchaud donne des précisions concernant la typologie des organismes qui pourraient s’associer à Jentayu : « 1) Un (ou des) particulier(s) qui souhaite(nt) aider au maintien de la revue. 2) Une maison d’édition aux reins solides qui pourrait porter la revue et faire de Jentayu une sorte de repicquage ou « imprint » dédié à l’Asie. 3) Une entreprise sans lien direct avec l’édition mais ayant des intérêts économiques vers l’Asie et qui souhaiterait faire rayonner sa marque via le financement de la revue. 4) Une fondation d’un grand groupe industriel soutenant diverses actions artistiques et culturelles. »
La revue semestrielle fait effectivement une pause, car je n’arrive plus à suivre financièrement la cadence. La revue vit grâce aux traducteurs et elle a également reçu le soutien du Centre national du livre ces deux dernières années. Mais cela reste malgré tout un défi artistique, économique et logistique de taille que de s’imposer un nouveau numéro tous les six mois, avec le calendrier serré et les dépenses que cela suppose. Aujourd’hui, je ne peux plus le faire, mais rien ne dit que l’aventure ne reprendra pas un jour. Et je ne m’interdis pas des publications ponctuelles qui me tiennent à coeur et qui permettent à Jentayu de faire émerger des pans encore méconnus des littératures d’Asie. Des surprises sont d’ailleurs à venir très bientôt, donc gardez l’œil ouvert… La solution idéale de soutien pour Jentayu serait de bénéficier d’une sorte de mécénat ou de trouver un partenaire économique qui comprenne à la fois l’importance du rôle de passerelle joué par la revue, l’espace de réflexion et d’échange qu’elle ouvre, mais aussi le caractère souvent peu rentable et fluctuant du secteur de l’édition, comme le révèle de manière très crue et brutale la crise actuelle*.
La présence littéraire de l’Asie du Sud-Est en France reste plutôt limitée à des récits historiques, notamment la littérature marquée par la colonisation en Indochine, puis autour de la période khmère rouge. Pourquoi la littérature du Sud-Est asiatique reste-t-elle si méconnue en France ?
Ce qui nous parvient en France de l’Asie du Sud-Est, et de l’Asie en général, n’a longtemps été qu’un miroir grossissant de nos propres fantasmes projetés sur cette partie du monde. L’ex-Indochine a ainsi concentré toute notre attention du fait de la colonisation, tout comme l’Inde, la Birmanie ou la Malaisie ont focalisé l’attention des lecteurs outre-Manche du fait de l’expansion coloniale britannique dans ces régions. C’est la raison principale de notre aveuglement partiel encore aujourd’hui, l’un des nombreux effets néfastes de la colonisation. Certes, il y a bien eu quelques ouvrages remarquables d’écrivains-voyageurs français situés ailleurs qu’en Indochine et toujours lisibles aujourd’hui, mais ils sont rares. Je n’en citerai qu’un ici : Malaisie, le roman d’Henri Fauconnier, publié en 1930.
La littérature d’Asie du Sud-Est à proprement parler, c’est-à-dire écrite par des auteurs originaires de cette partie du monde, ne nous parvient qu’au compte-goutte, grâce au généreux travail d’universitaires ou d’amateurs passionnés. Mais l’intérêt des lecteurs reste à développer, leur sensibilité à aiguiser, et cela prend du temps et des investissements. Par exemple, le coût assumé par un éditeur pour un roman traduit de l’indonésien ou du thaï est autrement plus conséquent que pour un roman traduit de l’anglais – il s’agit d’un vrai risque financier qui peut engager l’avenir d’une maison. D’où l’idée des textes courts dans Jentayu, afin de contribuer à élargir la focale et à attiser un appétit pour ces littératures qui ont tant à nous apporter.
Est-il nécessaire d’avoir une connaissance culturelle de la région déjà établie pour accéder aux textes d’auteurs du Sud-Est asiatique ?
Au risque d’énoncer des platitudes, je dirais que non, il n’est pas besoin de bien connaître un pays ou une culture pour accéder à et apprécier pleinement sa littérature. Cela vaut pour l’Asie du Sud-Est comme pour l’Amérique latine ou l’Afrique subsaharienne. Nous nous gavons bien de romans américains ou scandinaves, et la Chine et le Japon ne nous sont plus si méconnus malgré l’éloignement. Ce qui est indispensable, par contre, c’est de la curiosité, une ouverture d’esprit… et une certaine forme d’assiduité. Il est tout à fait légitime de se sentir déboussolé, décontenancé par certaines idées ou références, voire même certaines techniques narratives, mais comment justifier notre désintérêt pour une œuvre alors qu’elle aura subjugué par ailleurs ? Un bon lecteur s’accroche vaille que vaille à ce que lui tend l’auteur. Et le travail de traduction et d’édition, s’il est fait à bon escient, doit nous permettre de surmonter les quelques petits obstacles mis sur notre chemin et de profiter pleinement de notre lecture.
Quels sont les thèmes récurrents abordés par les auteurs contemporains de la zone ?
Les grands thèmes littéraires abordés par les auteurs contemporains d’Asie du Sud-Est – que ce soit la quête identitaire, l’exclusion sociale, l’appel du lointain, ou encore l’amour interdit – ne diffèrent guère de ceux abordés par les auteurs d’autres continents ou d’autres époques. C’est dans le traitement de ces thèmes que des particularités se font sentir, même si une certaine forme insidieuse d’homogénéisation des récits semble à l’œuvre chez certains auteurs d’Asie du Sud-Est écrivant en anglais et dont les romans sont publiés par des maisons d’édition anglo-saxonnes. À l’heure actuelle, les questions de justice sociale, liées notamment aux déplacements dans la zone de populations migrantes et exploitées, de démocratie inachevée, alors que des pouvoirs forts se sont mis en place ou ont resurgi ici et là ces dernières années, ou encore de sexualité et de genre, dans des sociétés traditionnellement très ouvertes mais politiquement ultra-conservatrices, font l’objet d’un nombre grandissant de récits et incitent beaucoup de jeunes auteurs à investir le champ littéraire pour décrire la réalité telle qu’ils la vivent et la perçoivent.
Propos recueillis par Suzanne Bruneau

À lire : les conseils de Jérôme Bouchaud

Pour quiconque souhaite s’initier à la littérature d’Asie du Sud-Est, la revue Jentayu est bien sûr l’une des portes d’entrée ! Des textes courts sur des thématiques assez larges, remarquablement traduits et illustrés. Le tout accompagné de notes de lecture de traducteurs et d’entretiens avec les auteurs. Lecteurs peuvent apprécieront aussi le catalogue de maisons spécialisées sur cette région, à l’image des éditions Gope, dont la qualité du travail éditorial et la diversité des textes publiés sont indéniables. Pour ceux qui recherchent des romans contemporains, il faut fouiller dans les traductions disponibles en provenance des pays d’Asie du Sud-Est. La liste n’est pas très longue, mais le plaisir de lecture est toujours intense !

– Indonésie : Le Quatuor de Buru de Pramoedya Ananta Toer, traduction Dominique Vitalyos (Éditions Zulma, ) et les romans d’Eka Kurniawandans, traduits par Étienne Naveau (Éditions Sabine Wespieser).

– Singapour : les romans de Sharlene Teo, traduits par Mathilde Bach (Éditions Buchet/Chastel).

– Malaisie : les romans de Shih-Li Kow, traduits par Frédéric Grellier (Éditions Zulma) et de Brian Gomez, traduits par Jérôme Bouchaud (Éditions Gope).

– Philippines : les romans de Miguel Syjuco, traduits par Anne Rabinaovitch (Éditions Christian Bourgois).

– Thaïlande : les œuvres de Saneh Sangsuk et Chart Korbjitti, traduites par Marcel Barang (Seuil).

– Cambodge : les romans de Soth Polin, traduits par Christophe Macquet (Éditions du Grand Os).

– Timor Leste : les œuvres de Luís Cardoso, traduites par Catherine Dumas (Éditions Arkuiris).

– Vietnam : les œuvres de Thuân , traduites par Yves Bouillé (Éditions Riveneuve).

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A propos de l'auteur
Suzanne Bruneau
Passionnée d'Asie du Sud Est depuis de nombreuses années, Suzanne Bruneau a parcouru cette région du monde à travers plusieurs voyages. Diplômée de l'École Supérieur de Commerce de Grenoble après une classe préparatoire littéraire, elle a notamment travaillé sur le développement commercial en France d'un projet de tissage de la soie embauchant une cinquantaine de femmes dans le nord-ouest du Cambodge. Aujourd'hui, elle s'intéresse particulièrement à toute la littérature concernant cette zone (essais, romans).