Economie
Le Poids de l'Asie

L’Asie attend les touristes chinois

La Thaïlande, elle, avait attiré près de 40 millions de touristes en 2019. Ils seront 8 millions en 2020, soit une dégringolade de 80 %. (Source : Reuters)
La Thaïlande, elle, avait attiré près de 40 millions de touristes en 2019. Ils seront 8 millions en 2020, soit une dégringolade de 80 %. (Source : Reuters)
Le contraste interroge. D’un côté, les pays européens ouvrent leurs portes aux touristes européens. De l’autre, l’Asie, première région touchée par la pandémie avec un nombre de cas bien moins élevé qu’en Europe ou aux États-Unis, tarde à s’ouvrir aux voyageurs internationaux, y compris aux Asiatiques. Faute d’un accord régional, les pays multiplient les initiatives pour négocier des corridors de transport, des « bulles » à l’intérieur desquelles les voyageurs ne seront pas soumis aux exigences de quarantaine.
L’Australie et la Nouvelle-Zélande mettent en place une bulle trans-tasmaniennne qui devrait s’étendre aux îles de l’océan Pacifique. Le Japon, qui organisera les Jeux Olympiques en 2021, a lancé plusieurs initiatives. Avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Thaïlande et le Vietnam, il négocie l’établissement de corridors de libre circulation et envisage de délivrer 250 visas par jour pour des hommes d’affaires de ces pays, qui seront soumis à un test au départ et à l’arrivée.
Les discussions en cours avec la Chine, la Corée du Sud et Taïwan pourraient être conclues à l’automne. Singapour annonce la mise en place de corridors avec des villes chinoises, dont Shanghai et Tianjin. L’Indonésie devrait autoriser les voyages avec la Chine, la Corée du Sud, le Japon et l’Australie. Négociées au niveau bilatéral, ces bulles soulèvent des questions de confidentialité des données privées. En effet, les mesures sanitaires exigent de rassembler des données relatives aux mouvements des touristes, à leur état de santé de même qu’à l’état de santé de leurs contacts durant leur séjour. La personne infectée de même que toutes les personnes qu’elle aura rencontrées seront interrogées.
Sans aucun cas de coronavirus depuis deux mois, le Vietnam prévoit d’autoriser des vols avec les pays qui n’ont pas déclaré de cas au cours des trente derniers jours. Les premiers vols sont prévus vers la Chine, Taïwan, la Corée du Sud, le Japon et le Laos.
La mise en place de ces corridors permettra une reprise des déplacements de personnes en Asie. Ils se sont effondrés depuis le mois de février. Selon les statistiques recueillies par l’organisation des Nations Unies pour le tourisme (UNWTO), le nombre des entrées de voyageurs en Asie a dégringolé depuis mars, avec des baisses – mesurées par rapport au mois précédent – qui ont atteint les 100 % en mars et avril dans plusieurs pays de la région.
Évolution mensuelle des entrées de voyageurs, par rapport au mois précédent. (Source : UNWTO)
Évolution mensuelle des entrées de voyageurs, par rapport au mois précédent. (Source : UNWTO)
La reprise du tourisme national n’a pas suffi à compenser l’effondrement du tourisme international.

En attendant la manne chinoise

Au Cambodge, le nombre d’arrivées s’est effondré de 90 %. En avril, le pays ne recensait que 20 entrées par jour au parc archéologique d’Angkor au lieu de 9 000 en janvier. Le Cambodge maintient son plan « China Ready » en attendant le retour des Chinois. Ces derniers sont désormais les plus nombreux à Bali – 2 millions au lieu d’1,3 millions en 2019 – devant les Australiens : l’île indonésienne séduit d’autant plus qu’elle n’a pas été touchée par le Covid-19.
La Thaïlande, elle, avait attiré près de 40 millions de touristes en 2019. Ils seront 8 millions en 2020, soit une dégringolade de 80 %. Un effondrement pour une activité qui représente 20 % du PIB et emploie (directement et indirectement) 16 millions de personnes relevant souvent du secteur informel. L’épidémie a éclaté alors que le gouvernement thaïlandais démarrait son projet « Eastern Airport City » qui prévoit de doubler de 80 à 160 millions de voyageurs la capacité des trois aéroports, Don Mueang, Suvarnabhumi et U Tapao. Pour un investissement de 9,4 milliards de dollars, ils seront reliés par un train. Le plan prévoit aussi d’attirer des centres d’entretien. La Thaïlande envisage la réouverture des voyages d’affaires en juillet et les entreprises du tourisme réclament de rouvrir le Royaume aux touristes chinois.

Les enquêtes montrent que les Chinois ne souhaitent pas partir très loin en vacances. Ils n’envisagent plus de visiter les pays européens ou les États-Unis et donnent la préférence à l’Asie du Sud-Est. La Thaïlande qui a réussi à juguler la pandémie est leur destination préférée : parmi les habitants des plus grandes villes chinoises, 71 % placent la Thaïlande à la première place de leurs choix, car elle est à la fois le meilleur marché et l’un des plus sûrs au plan sanitaire.
Jusqu’en janvier 2020, 15 000 chinois arrivaient chaque jour à l’aéroport de Séoul. Ils n’étaient plus que 438 le 29 mars, et plus aucun le 6 avril. La pandémie et une émission satirique de Hong Kong, China Uncensored ,ont été l’occasion de découvrir l’existence d’un projet labellisé « Nouvelles Routes de la Soie » en Corée du Sud, un pays qui n’a pourtant pas adhéré à la « Belt and Road Initiative (BRI). Il s’agit du « China Cultural Complex Town » – qui apparait sur le site de la BRI –, soit un vaste ensemble situé à Jindo, une île de la province de Gangwon, avec résidence immobilière qui vise à encourager le tourisme chinois dans la péninsule. La lettre d’intention (MOU) a été signée entre le gouverneur de la province, membre du Parti démocrate de Corée au pouvoir à Séoul, et le Parti communiste Chinois.
Le tourisme est de plus en plus une activité régionale. Les Nord-Américains représentent 65 % des touristes en Amérique du Nord, les Asiatiques 75 % en Asie et les Européens plus de 80 % en Europe. Sur ce plan comme sur d’autres, la crise de 2020 ne sera pas une rupture mais un accélérateur de tendances. Les touristes chinois – les plus nombreux au monde – reviendront massivement en Asie du Sud-Est.
Par Jean-Raphaël Chaponnière

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A propos de l'auteur
Jean-Raphaël Chaponnière
Jean-Raphaël Chaponnière est membre du groupe Asie21 (Futuribles) et chercheur associé à Asia Centre. Il a été économiste à l’Agence Française de Développement, conseiller économique auprès de l’ambassade de France en Corée et en Turquie, et ingénieur de recherche au CNRS pendant 25 ans. Il a publié avec Marc Lautier : "Economie de l'Asie du Sud-Est, au carrefour de la mondialisation" (Bréal, 2018) et "Les économies émergentes d’Asie, entre Etat et marché" (Armand Colin, 270 pages, 2014).