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Tribune

Tensions Inde-Chine : entre clash des nationalismes et réalisme économique

Le portrait du président chinois Xi Jinping brûlé lors d'une manifestation à New Delhi à la suite des tensions frontalières meurtrières entre l'Inde et la Chine, le 16 juin 2020. (Source : CNN)
Le portrait du président chinois Xi Jinping brûlé lors d'une manifestation à New Delhi à la suite des tensions frontalières meurtrières entre l'Inde et la Chine, le 16 juin 2020. (Source : CNN)
Ce vendredi 19 juin, la Chine a libéré dix soldats indiens capturés après l’accrochage meurtrier dans l’Himalaya. Le fruit de discussions entre les deux pays destinées à calmer les tensions, vives après un corps-à-corps d’une extrême violence. Malgré le choc des nationalismes, un embrasement entre les deux puissances du continent asiatique est peu probable à cause de son coût économique, souligne le chercheur Jean-Yves Heurtebise dans cette tribune.
Le 16 juin, des soldats des deux puissances nucléaires et géants démographiques asiatiques, l’Inde et la Chine, se sont livrés à un affrontement meurtrier à l’arme blanche dans la vallée du Galwan. New Dehli a reconnu 20 morts et des dizaines de blessés. Pékin a dit ne pas vouloir indiquer le nombre de victimes pour éviter un sursaut nationaliste mais un tweet d’un éditorialiste du Global Times a donné les chiffres de 5 morts et 11 blessés. Des sources indiennes font, elles, état de 35 décés côté chinois.
Cet incident résulte des tensions causées par les multiples franchissements de « la ligne actuelle de contrôle » (LAC) par des soldats chinois ces dernières années – depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping -, passant de 213 incursions chinoises en 2011, à trois fois plus, 663 en 2019.

Tensions frontalières constantes depuis 1962

Les derniers affrontements meurtriers entre l’Inde et la Chine dataient de 1975. En 1962, l’Inde et la Chine s’affrontaient sur le plateau de l’Himalaya : une guerre soldée par la défaite de l’armée indienne sur celle de l’Armée de libération populaire (ALP). Depuis, les tensions sont constantes sur la ligne de contrôle entre la Chine et l’Inde pour un territoire revendiqué également par les deux pays.
Lors de la partition de l’ancien empire britannique en 1947, Inde et Pakistan se disputèrent le Cachemire. Après une guerre de 12 mois, celui-ci sera divisé entre les deux pays. Le conflit impliquait aussi la Chine qui contrôle le territoire de l’Aksai Chin, enclavé entre le Tibet, le Xinjiang et la Vallée de Shaksgam, cédée en 1963 par le Pakistan. Le différend porte sur le tracé de la frontière commune de 3 488 km, du Cachemire à l’Arunachal Pradesh (que la Chine revendique sous le nom de « Sud Tibet »). Le plus sévère incident remontait à 2017 suite à l’incursion inopinée, pendant 73 jours, de troupes chinoises pour construire une route sur le plateau du Doklam.
L’affrontement meurtrier du 16 juin intervient alors que les deux pays étaient en discussion, via leurs états-majors, pour apaiser les tensions des derniers jours sur le haut-plateau du Ladakh. Ce territoire faisait partie jusqu’en 2019 de l’État du Jammu-et-Cachemire, au nord de l’Inde. Depuis la révision de l’article 370 de la Constitution, il est devenu une région administrative à part. À ceci s’ajoute le fait que l’Inde finalise une route jouxtant la « frontière » entre les territoires contrôlés par les deux États-continents qui revendiquent tous deux la partie occupée par l’autre. Cette route de 255 km (Darbuk-Shyok-DBO Road) est vue par Pékin comme un obstacle potentiel au « Corridor Chine-Pakistan », un axe essentiel des « Nouvelles Routes de la soie chinoises ».
Carte des tensions frontalières entre l'Inde et la Chine le long de la "Ligne actuelle de contrôle" (LAC) qui sépare les territoires de l'Aksai Chin et du Jammu-et-Cachemire. (Crédit : DR)
Carte des tensions frontalières entre l'Inde et la Chine le long de la "Ligne actuelle de contrôle" (LAC) qui sépare les territoires de l'Aksai Chin et du Jammu-et-Cachemire. (Crédit : DR)

Avantage à l’Inde ?

Aucun des deux pays n’a certes d’intérêt à ce que la situation s’envenime. Mais les passions politiques peuvent toujours venir contrarier les prévisions les plus pleines de bon sens. De fait, s’il est un endroit du monde où un conflit pourrait devenir mondial, c’est bien celui-ci. Sur le tableau géostratégique d’une war room virtuelle, la possibilité qu’un conflit frontalier pour quelques arpents de montagnes puisse se transformer en conflit régional, voire mondial, est à prendre en considération. Une évaluation des forces en présence, même sommaire, pourrait être utile.
A priori, la Chine part avec un avantage dû à la fois au précédent victorieux de 1962 et au fait que son armée est bien mieux dotée en qualité et en quantité que l’armée indienne. Pékin se situe désormais au deuxième rang mondial en termes de budget défense. Sous couvert « d’émergence pacifique », la Chine a accru ses forces comme aucun autre pays en un temps aussi réduit. Les dépenses militaires qui avoisinaient les 5 milliards de dollars en 1989 approchaient en 2018 les 145 milliards – entre 2010 et 2019, celles-ci ont crû de 84 %. L’Inde, économiquement et militairement, semble être à la traîne du grand voisin chinois : le PIB indien (en parité de pouvoir d’achat ou PPP) est 2,3 fois moindre que celui de la Chine ; sa dépense militaire annuelle est environ quatre fois plus faible ; son armée compte deux fois moins d’actifs et son industrie de la défense n’a pas encore acquis d’autonomie stratégique et repose sur les apports de puissances étrangères, Russie en tête.
Pourtant, d’autres facteurs peuvent jouer en faveur de l’Inde. Le facteur démographique d’abord. Avec un taux de fécondité de 2,27, l’Union indienne se trouve en position de pouvoir sacrifier un plus grand nombre de ses fils alors que la Chine, contrainte par le lourd héritage de l’enfant unique, ne peut pas se permettre de faire mourir une génération sur laquelle repose, en l’absence d’un système de protection sociale et de retraite suffisant, toute l’économie sociale pyramidale de la famille. C’est en effet l’apport financier du fils de famille qui permet souvent d’assurer à la fois la retraite des parents et la scolarité de l’enfant.
Le facteur d’entraînement (readiness) ensuite : la Chine, comme le disait un de ses généraux, souffre de « la maladie de la paix ». À part la participation aux missions de paix des casques bleus et les opérations de « contre-terrorisme » au Tibet et au Xinjiang, impliquant en majorité des civils, la Chine n’a pas connu d’affrontement armé depuis son conflit avec le Vietnam il y a quarante ans. À l’inverse, l’Inde, de par son conflit continu avec le Pakistan, a toujours maintenu une réserve active de soldats bien préparés. De fait, ses corps d’élite n’ont eu de cesse de côtoyer les meilleures troupes en s’entraînant régulièrement avec les armées anglaises et américaines.
Au niveau des alliances enfin, l’Inde tient son avantage stratégique le plus décisif. De plus en plus isolée diplomatiquement du fait de la guerre commerciale avec les États-Unis, de la crise sanitaire mondiale du Covid-19 qui a commencé au Wuhan, de la répression à Hong Kong, critiquée par les puissances anglo-saxonnes (États-Unis, Royaume-Uni, Canada et Australie), la Chine semble bien seule. Pourrait-elle compter sur la Russie ? Certes, Pékin et Moscou s’entendent dans leur campagne mondiale de désinformation visant à saper les bases de l’ordre libéral international et les fondements socio-politiques des démocraties occidentales. Pour autant, Moscou n’a aucun intérêt a laisser une Chine surpuissante dominer militairement un pays, l’Inde, qui est son principal acheteur d’armements.
Pékin ne peut pas compter non plus sur l’autre puissance communiste, le Vietnam, avec qui elle est en conflit larvé au niveau de l’exploitation des ressources halieutiques et énergétiques en mer de Chine du Sud. La Chine pourrait pousser le Pakistan à intervenir sur l’autre frontière occidentale contestée de l’Inde mais au vu de la dépendance économique de ce dernier aux bailleurs de fonds occidentaux et au FMI (nouveau prêt d’un milliard en 2019), sa marge de manœuvre pourrait être vite réduite.
Quant à l’Inde, au contraire, si elle s’appuie sur le QUAD (États-Unis, Australie, Japon). Elle pourrait bénéficier de l’appui des forces armées, notamment au niveau naval et logistique, les plus puissantes et modernes au monde. On peut supposer que l’Europe restera dans son rôle de gendarme bien-pensant et passif, appelant les uns et les autres à la retenue, même si la France pourrait être plus active, vu sa coopération militaire avec l’Australie et l’Inde. Il est aussi probable que tout conflit entre la Chine et l’Inde entraînerait une résurgence des tensions et sans doute ouvrirait une autre zone de conflit entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

Coût économique et social d’un embrasement

Au final, ni la Chine ni l’Inde n’ont intérêt à un embrasement régional ou mondial. D’autant que le terrain himalayen et, plus spécifiquement, la ligne de contrôle actuelle du Ladakh, à 4 250 mètres d’altitude, dans une région froide, escarpée, ne se prêtent pas à des manœuvres militaires d’ampleur. Certes, que ce soit le Parti communiste chinois ou bien le parti nationaliste hindou (Bharatiya Janata Party), les grandes formations au pouvoir dans les deux pays peuvent compter sur des masses mobilisables pour la défense du sol national. Grâce à sa propagande éducative insistant sur la nécessité de « se souvenir de l’humiliation nationale » et de par son système autoritaire où l’individu n’a guère d’autre choix que de soutenir toute action du gouvernement – le coût social de l’opposition au régime étant trop grand à supporter pour la plupart des individus -, le PCC peut compter sur le soutien sans faille des Chinois – au début du conflit tout au moins. L’Inde n’est pas en reste en termes d’idéologie ethno-culturelle nationaliste avec sa promotion de « l’Hindutva » (« l’hindouité »).
Toutefois, si l’on aborde le sujet de façon plus réaliste, la réalité économique, l’interdépendance des flux mondiaux, la nécessité pour chaque gouvernement d’assurer le bien-être de son peuple plaident pour une gestion contrôlée des tensions. Le fait est que la Chine qui souffre presque déjà d’une pénurie de main-d’œuvre ne pourrait survivre politiquement à une saignée conséquente de sa population. Quant à l’Inde, elle peine à retrouver une croissance digne de son statut de pays en développement à fort potentiel. Le pays de Narendra Modi pourrait vite manquer de fonds sans assistance financière extérieure.
Malgré le désir des certains membres des deux peuples d’en découdre, les gouvernements indiens et chinois vont essayer par tous les moyens d’éviter une guerre qui marquerait la fin d’un « siècle asiatique » qui n’a pas encore vraiment commencé. Cependant, la possibilité d’un conflit ne peut plus être écartée. En outre, cet incident devrait laisser des traces durables dans les relations entre les deux pays. Il va renforcer la volonté de l’Inde de développer son alliance dans le QUAD et d’accroître sa capacité militaire. Dans le domaine économique, New Delhi pourrait adopter différentes mesures pour exprimer son mécontentement : si les appels au boycott de produits chinois pourraient ne pas avoir de réels effets, l’adoption de nouvelles règles sur les investissements étrangers, ciblant la Chine (mais aussi le Népal, la Birmanie et le Bhutan) montre la direction. Au niveau géopolitique, l’Inde de Modi a aussi une carte à jouer : Taïwan. Comme après chaque anicroche avec Pékin, des voix s’élèvent dans le pays pour demander au gouvernement d’abandonner sa reconnaissance de la politique « d’une seule Chine » puisque la Chine dénie formellement et pratiquement la réalité « d’une seule Inde ».
Par Jean-Yves Heurtebise
A propos de l'auteur
Jean-Yves Heurtebise
Jean-Yves Heurtebise, docteur de philosophie de l’Université d’Aix-Marseille, est maître de conférences à l’Université Catholique FuJen (Taipei, Taiwan). Il est aussi membre associé du CEFC (Centre d’études français sur la Chine contemporaine, Hong Kong) et co-rédacteur en chef de la revue Monde Chinois Nouvelle Asie. Il a publié plus d'une cinquantaine d'articles dans des livres collectifs (Routledge, Imperial College Press, Wiley-Blackwell, etc.) ou journaux académiques (Journal of Chinese Philosophy, Frontiers of Philosophy in China, Sustainability, etc.). Son domaine de recherche est l'étude des relations interculturelles entre l'Europe et la Chine.