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Tribune

Le coronavirus au Népal, plus redoutable que le séisme de 2015 ?

Le patron de la Freedom Art Gallery de Katmandou pose, masqué, face à un tableau du Mont Everest. Crédit : Narendra Shrestha/EPA, via The Guardian.
Le patron de la Freedom Art Gallery de Katmandou pose, masqué, face à un tableau du Mont Everest. Crédit : Narendra Shrestha/EPA, via The Guardian.
Huit millions d’habitants touchés et plus de 9 000 morts : c’est le triste bilan du séisme de magnitude 7,9, et de ses répliques, qui ont touché le Népal le 25 avril 2015. Paradoxalement, ces tremblements de terre avaient accéléré la transformation politique et administrative du pays, laissant augurer des lendemains différents. Mais cinq ans plus tard, c’est au tour du Covid-19 de frapper le pays. Même si les statistiques nationales ne dénombrent encore aucun décès, le virus risque de marquer un coup d’arrêt inquiétant à la lente progression népalaise. À l’heure où la pandémie n’épargne plus aucun pays dans le monde, Stéphanie Selle, directrice de Planète Enfants & Développement au Népal, redoute qu’il ne soit encore plus difficile pour le Népal de se remettre du Covid-19 que des séismes de 2015.
Depuis cinq ans, le pays a évolué de façon positive à la faveur de profonds changements politiques. La mobilisation de fonds sans précédent que la catastrophe a déclenchée avait aussi donné l’opportunité aux organisations de la société civile, locales et internationales, d’apporter plus qu’une simple aide d’urgence. Toutefois, la nécessaire transformation sociale est encore devant nous et la situation économique reste fragile. L’incertitude est d’autant plus grande que la progression du Covid-19 risque bien de porter un coup d’arrêt au développement.
De fait, le Népal demeure l’un des pays les plus pauvres du monde. Faute de ressources naturelles, il est fortement dépendant de ses voisins chinois et indien. D’après la Banque mondiale et les Nations unies, le revenu national brut (RNB) s’élève à 970 dollars par an (deux fois moins qu’en Inde et 42 fois moins qu’en France). Ce montant moyen ne tient d’ailleurs pas compte de grandes disparités avec des populations fortement marginalisées. Le Népal figure également à la 147e position sur 189 pays en matière de développement humain. Les revenus du pays se répartissent entre 46 % d’importations (+27 % depuis 2010), 25 % d’agriculture (-24 % depuis 2010) et 13 % venant de l’industrie (-7 % depuis 2010).

Sursaut politique et progrès sociaux

Certes, le séisme de 2015 avait sérieusement détérioré les conditions de vie des Népalais. Mais il avait aussi produit un sursaut dans l’ensemble de la classe politique. Neuf ans après la fin de la guerre civile et la constitution provisoire de 2006, elle avait enfin réussi à s’accorder pour adopter une nouvelle constitution le 20 septembre 2015. Un nouvel État, une République fédérale rassemblant 7 provinces aux larges prérogatives, est ainsi né des poussières du tremblement de terre.
Certes, la mise en place administrative a pris trois ans. Le découpage des frontières provinciales a généré – et génère encore – des désaccords entre ethnies, groupes religieux, communautés de langues. La distribution des responsabilités et des budgets est toujours discutée. Mais la nouvelle constitution permet un meilleur accès aux services de base pour les citoyens.
Plus favorable aux femmes, aux minorités ethniques et sexuelles et aux basses castes, la nouvelle juridiction est reconnue pour son caractère progressiste et inclusif. En revanche, l’application des droits fondamentaux tout juste reconnus reste un défi. Par exemple, la femme ne devient citoyenne que si son père ou son mari l’y autorise. Un frein énorme à son autonomisation, d’autant que seul le père peut transmettre la nationalité népalaise à ses enfants. Le « chhaupadi », tradition hindoue qui interdit aux femmes l’accès à la maison pendant leur menstruation et après leur accouchement, est certes condamné par la loi, mais il demeure largement pratiqué dans le centre et l’ouest du pays. Encore et toujours, les hautes castes conservent le pouvoir.
*Chez Planète Enfants & Développement, outre l’apport de l’aide d’urgence immédiatement nécessaire, ces fonds ont permis la distribution de biens de première nécessité et d’aliments à 8 600 personnes, ainsi que le suivi psychologique de plus de 2 000 personnes, dans le district de Nuwakot (directement touché par le séisme). Plus de 4 000 enfants ont été accueillis dans des espaces scolaires provisoires et 160 foyers paysans soutenus (outils, bêtes, semences…). Enfin, 40 femmes et enfants victimes de violences ou de traite ont été identifiés et accompagnés.
À la suite du séisme, l’afflux de dons aux ONG* a été colossal et a décuplé les moyens d’actions pour reconstruire, mais aussi améliorer, la vie des populations sur le long terme. Le maillage des associations locales, déjà dense, s’en est trouvé renforcé. Ces acteurs de la société civile sont des interlocuteurs pertinents pour les nouveaux élus locaux aux responsabilités étendues.

Un coup d’arrêt provoqué par le coronavirus ?

Alors qu’en 2015, le séisme avait frappé le pays une fois la période des trekkings et des expéditions du printemps presque achevée, le Covid-19 arrive lui en début de saison. L’ensemble des permis d’expédition sur l’Everest ont été annulés, les visas suspendus jusqu’à nouvel ordre. Tous les acteurs du secteur sont exsangues.
Des millions de travailleurs népalais à l’étranger se retrouvent coincés sur les chantiers ou contraints au chômage technique, limitant leur possibilité d’envoyer de l’argent dans le pays. L’économie informelle de Katmandou disparait, laissant ses très modestes travailleurs sans revenus. Quelques milliers d’entre eux seulement ont eu le temps de regagner leur village d’origine avant le confinement. Les difficultés d’acheminement des biens de première nécessité, enfin, laissent craindre une pénurie alimentaire.
Comme de nombreux observateurs, Planète Enfants & Développement craint qu’il ne soit encore plus long et douloureux pour le Népal de se remettre du Covid-19 que du séisme de 2015. Un important travail reste pourtant à mener afin de favoriser l’autonomie du pays, les changements de comportement notamment vis-à-vis des femmes et des ethnies très marginalisées, pour lutter contre une éducation à deux vitesses et favoriser l’égalité des chances, le tout en partenariat étroit avec les autorités locales.
Par Stéphanie Selle
A propos de l'auteur
Stéphanie Selle
Directrice de Planète Enfants & Développement au Népal, Stéphanie Selle est passionnée par les rapports Nord-Sud. Son parcours mixte en entreprise à des postes de marketing puis dans le monde associatif lui a permis de servir des causes humanitaires au Vietnam, au Sénégal (2000, 2001 et 2002) et en Guinée où elle fut chef de mission pour une association d’aide d’urgencede 2002 à 2004. Avant de reprendre la direction de l’association Planète Enfants en 2008, elle en a été le chef de mission à Katmandou à partir de 2005. Diplômée de Sciences Po Paris (1989), elle a toujours été une grande voyageuse (Argentine, Chili, Pérou, Bolivie…).