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L’Asie du Sud face au coronavirus : une bombe à retardement sanitaire ?

Des journalistes vêtus de masques lors d'une conférence de presse sur le premiers cas de coronavirus confirmés au Pakistan, à Karachi. (Source . :Times of India)
Des journalistes vêtus de masques lors d'une conférence de presse sur le premiers cas de coronavirus confirmés au Pakistan, à Karachi. (Source . :Times of India)
Les pays d’Asie du Sud sont proches de la Chine géographiquement, économiquement et géopolitiquement. Si en France, et ailleurs en Occident, on s’inquiète de l’impact possible du coronavirus, dans le voisinage de l’empire du milieu les appréhensions sont plus grandes encore. Mais quelle est la réalité du danger ?

L’impact du coronavirus en Asie du Sud

Pour l’instant, on est loin de l’épidémie en Asie du Sud. À l’heure où ces lignes sont écrites, seules trois personnes sont officiellement infectées en Inde, une au Népal, une autre au Sri Lanka, trois cas sont confirmées en Afghanistan. Face à ce que vit en ce moment l’Asie orientale, une panique régionale dans le sous-continent indien serait prématurée.
Pourtant, il y a lieu de s’inquiéter. D’abord, les chiffres diffusés par les autorités en Asie du Sud restent étonnamment bas. Comme ailleurs – par exemple à Hong Kong -, certaines personnes pourraient avoir été infectées sans le savoir et leur trace pourrait être retrouvée plus tard, une fois leur situation devenue critique. En particulier dans un pays en guerre civile comme l’Afghanistan, où le gouvernement a un contrôle limité sur son territoire, il est quasiment impossible de faire un réel état des lieux sanitaire.
Plus largement, dans l’ensemble du voisinage de la Chine, un nombre officiel plutôt bas de personnes contaminées ne signifie pas un pays forcément en sécurité. Pour s’en convaincre, il faut prendre en compte ce qu’on pourrait appeler le « paradoxe singapourien » : le fait que les chiffres officiels à Singapour aient singulièrement augmenté, au point d’être plus important qu’à Hong Kong, ville pourtant frontalière de la Chine continentale est en fait une bonne nouvelle.
C’est d’abord la conséquence d’une volonté politique, assurant que toutes les personnes présentant des symptômes soient testées et prises en charge. Tout Singapourien malade sait qu’il sera soigné gratuitement, et une aide financière est fournie aux personnes qui doivent rester en quarantaine. Les centres de recherche singapouriens ont développé leurs propres tests pour dépister le Covid-19 et en ont même fourni à la Chine pour procéder à un dépistage plus efficace à Wuhan. Que Singapour ait plus de personnes touchées par le coronavirus que d’autres pays asiatiques relèverait donc plutôt du fait que les autorités singapouriennes ont fait un meilleur travail de repérage des personnes malades. Or l’Asie du Sud est très loin du modèle singapourien.
La possibilité d’une propagation rapide du virus dans l’ensemble de la région n’est pas à minimiser. Après tout, la zone est très densément peuplée. Elle représente 24,89 % de la population mondiale, soient 1,93 milliard de personnes vivant sur moins de 4 % de la planète.
Par ailleurs, les Sud-Asiatiques ont globalement un accès réduit aux soins médicaux, selon l’une des revues médicales anglo-saxonnes les plus anciennes et reconnues au monde, The Lancet. Sur l’ensemble de la région, l’hôpital public ne sera clairement pas préparé à une crise majeure telle qu’une épidémie de coronavirus. Les cliniques privées sont non seulement inaccessibles au plus grand nombre, mais trop petites pour vraiment palier les failles du public. L’accès à des masques anti-bactériens, à une eau propre et à des moyens d’hygiène adéquats est également trop limité pour empêcher une rapide diffusion du virus.
Si les « fake news » s’en mêlent, comme en Afghanistan et au Pakistan avec la polio, le danger d’une diffusion rapide n’en sera que renforcé. Par ailleurs, les tensions géopolitiques et sécuritaires ont trop souvent éclipsé les questions sociales et sanitaires, expliquant en bonne partie les problèmes qu’on vient d’évoquer. Si la crise du coronavirus s’installe dans la durée, il n’est pas certain que la lutte contre ce danger reste une priorité dans une région où la guerre civile afghane, les tensions indo-pakistanaises autour du Cachemire et des idéologies identitaires dangereuses – non seulement djihadistes, mais aussi radicales hindoues – occupent largement les esprits à New Delhi, Islamabad et Kaboul.

La situation au Pakistan

Bien sûr, c’est surtout du côté des deux pays de la région, le Pakistan et l’Inde, que le danger posé par le coronavirus pourrait avoir des effets particulièrement dévastateurs. Le Pakistan, face à la montée en puissance du Covid-19 en Chine, a fait le choix de ne pas rapatrier ses ressortissants. La décision a été très critiquée dans le pays, mais elle s’explique sans doute par le fait que le pays n’a pas les structures médicales nécessaires pour gérer une diffusion du virus sur son propre sol. Ecore une fois, il n’est pas sûr que le système hospitalier sud-asiatique soit encore capable de résister à une épidémie. Si l’aspect politique n’est pas à sous-estimer – montrer la solidarité et la confiance du Pakistan face à l’allié chinois -, le danger sanitaire n’en est pas moins crédible.
Aujourd’hui, selon le consul chinois à Karachi, Li Bijian, les 4 Pakistanais qui avaient été infectés par le coronavirus sont guéris, et aucun des 500 étudiants pakistanais présents à Wuhan n’ont été contaminés. Par contre, il semblerait un certain flou persiste sur le nombre de Pakistanais présents dans les zones à risque en Chine, ainsi que sur le nombre de Chinois présents au Pakistan. Le premier point est important pour que toute l’aide nécessaire soit apportée à ces expatriés, en Chine d’abord, et dans le cadre de leur rapatriement dans le futur, ainsi que leur éventuelle prise en charge médicale par la suite une fois de retour dans leur pays. Le second point n’est véritablement important que dans les cas où les expatriés chinois sont rentrés en Chine pour le Nouvel an lunaire, à un moment où le danger de contamination était particulièrement important dans certaines zones. Ce manque d’informations rend la lutte contre la diffusion du coronavirus plus difficile dans un avenir proche.
Le danger pesant sur le Pakistan s’est renforcé encore avec la situation sanitaire actuelle en Iran. Officiellement, dans ce pays, ce 28 février, le COVID-19 a déjà fait 43 morts, et 593 personnes ont été infectées. Mais selon des chercheurs canadien, les cas pourraient être bien plus nombreux, jusqu’à 18 300 personnes. Si la marge d’erreur est significative bien sûr, le chiffre le plus bas serait de 3 770 Iraniens contaminés, et le pire scénario irait jusqu’à 53 470 personnes infectées. Des cas de contaminations venus d’Iran ont déjà été repérés au Canada, au Liban et dans les Émirats Arabes Unis. Le danger est donc réel pour le Pakistan voisin, d’autant plus qu’il y a également un tourisme « religieux » de la minorité chiite pakistanaise vers des sanctuaires iraniens. Islamabad a agi en conséquence – comme la Turquie et l’Afghanistan d’ailleurs – en fermant temporairement ses frontières terrestres avec l’Iran, ainsi qu’en renforçant les patrouilles à la frontière.
Malgré tout, le danger n’est pas écarté. Il est connu que les trafiquants de drogue et contrebandiers baloutches, ainsi que certains djihadistes baloutches iraniens, traversent illégalement les frontières irano-afghanes et pakistano-iraniennes. Une contamination via ces migrations incontrôlées est possible. Par ailleurs, certains aux États-Unis considèrent le triste sort iranien face au coronavirus comme une opportunité géopolitique. Cela donne le sentiment que l’Iran ne va pas recevoir l’aide pourtant nécessaire pour combattre le Covid-19 si la situation s’aggrave rapidement sur place. Les autorités iraniennes font les efforts nécessaires, mais cela pourrait être insuffisant face à la crise sanitaire, qui s’annonce d’importance. Ce qui met tous ses voisins, dont le Pakistan, clairement en danger.

Le cas indien

L’Inde a rapatrié 324 étudiants de Wuhan et 4 000 personnes ont été placées en isolation sur l’ensemble du pays. Pourtant, seules 3 personnes aujourd’hui sont officiellement considérées comme contaminées. Une surveillance sanitaire normale a été mise en place dans les ports et les aéroports. Mais au-delà de ces informations à première vue rassurantes, il existe un certain nombre de failles, dangereuses pour l’avenir.
Le manque d’informations donnés en public est patent. Le travail de prévention n’est pas encore au niveau, encore moins dans les langues régionales. Si un travail important a été fait sur les zoonoses les plus classiques (la rage, par exemple), le pays n’est pas encore au niveau, d’un point de vue sanitaire, face aux dangers plus récents, dont le Covid-19 n’est qu’un exemple.
Sur les 150 laboratoires de recherche préconisés en 2012, seuls 80 sont opérationnels aujourd’hui. Et bien sûr, de l’avis d’analystes indiens, New Delhi serait dans l’incapacité de mettre une ville de la taille de Wuhan en quarantaine. On peut d’autant plus s’inquiéter pour la population indienne en cas de diffusion du coronavirus que l’Inde dépend à 70 % de la Chine pour ses ingrédients pharmaceutiques. Le Financial Times l’a rappelé : pour certains médicaments comme les antipyrétiques (servant au traitement de la fièvre), la dépendance est de 100 %. Des entreprises pharmaceutiques chinoises ont dû fermer quand elles se trouvaient dans des zones infectées (Hubei, Henan), et d’autres sont déjà prises d’assaut par la demande interne. Résultat : une forte augmentation du prix d’un certain nombre de médicaments en Inde, et sur le plus long terme, un risque de pénurie existe. Pénurie qui pourrait d’ailleurs toucher d’autres pays dans le monde à partir de là, l’Inde étant le plus grand exportateur de médicaments génériques.
La recherche médicale en Inde fournit un exemple édifiant du danger des « fake news », ou pire encore, d’un niveau défaillant au niveau sanitaire. Des chercheurs indiens ont pré-publié sur le site BioRxiv, une analyse supposée scientifique, présentant le Covid-19 comme une arme biologique, élaborée délibérément à partir du virus du VIH. Le site servant à présenter à la communauté scientifique des analyses qui ne sont pas encore passées par le processus de publication académique normale, des scientifiques américains et chinois ont dénoncé le caractère peu sérieux de cette analyse. Au final, ce fut une dangereuse nonchalance intellectuelle.
Une telle nonchalance à l’avenir pourrait menacer la population. Surtout si elle se retrouve également dans le milieu politique : on l’a vu avec des déclarations du ministre de la Santé dans le Kerala, affirmant que les autorités locales ont « vaincu » le coronavirus, rien de moins. Il est allé plus loin en laissant entendre que le danger viendrait plutôt, maintenant, de l’étranger… or, on l’a vu avec le « paradoxe singapourien », le problème vient plutôt que les autorités dans bien des pays ont sous-évalué le nombre de personnes contaminées. Un problème répandu ailleurs en Asie, qui laisse craindre une situation similaire en Inde, et dans son voisinage immédiat.
En Asie du Sud comme ailleurs, l’évolution vers une véritable pandémie devrait conduire à une prise de conscience : la « sécurité » sanitaire est aussi importante que les autres questions sécuritaires plus classiques. En ce début de XXIème siècle, il est clair qu’un coronavirus peut faire bien plus de morts qu’un groupe terroriste, et qu’il peut causer plus de victimes que des tensions entre États. L’Inde et le Pakistan, comme d’autres puissances régionales voire internationales, savent se donner les moyens militaires de se défendre. Il est temps que ces puissances investissent plus largement, également, dans la santé de leurs populations.
Par Didier Chaudet
A propos de l'auteur
Didier Chaudet
Didier Chaudet est un consultant indépendant, spécialisé sur les questions géopolitiques et sécuritaires en Asie du Sud-Ouest (Iran, Pakistan, Afghanistan) et en Asie Centrale post-soviétique. Il est également le Directeur de la publication du CAPE, chercheur non résident à l’IPRI, l’un des principaux think tanks pakistanais, et attaché scientifique de l’IFEAC (Institut français d’études sur l’Asie centrale). Il intervient régulièrement dans les médias français (France Culture, Huffington Post, Radio Vatican, Réforme, entre autres). D’octobre 2013 à début 2015, il a vécu en Iran, en Afghanistan, et au Pakistan, où il a été chercheur invité par plusieurs think tanks locaux. Auparavant, il a été chercheur à l’ISAS (Institute for South Asian Studies – National University of Singapore) en charge de l’analyse sur le Pakistan et l’Afghanistan, enseignant à Sciences Po (Collègue universitaire), chercheur à l’IFRI (en charge de l’Asie Centrale). Pour Asialyst, il suit principalement les évolutions sécuritaires et géopolitiques de l’Asie Centrale, de l’Afghanistan, et du Pakistan.