Société
Tribune d’expert

 

Népal, deux mois après le tremblement le terre

Photographie d'un policier népalais devant des décombres.
Un policier népalais à Durban square, à la veille de la Conférence internationale sur la Reconstruction du Népal, à Katmandou le 24 juin 2015, soit deux mois après le séisme du 25 avril. (Crédit : AFP PHOTO/Prakash MATHEMA)
Le Népal tente de panser ses plaies après la violente secousse, 7,8 sur l’échelle de Richter, qui, le 25 avril 2015, a causé la mort de plus de 8800 personnes et fait quelque 23 000 blessés. Le tremblement de terre, le plus fort qu’ait connu le pays depuis 1934, a détruit ou fortement endommagé 500 000 maisons ainsi que 3 000 écoles, dans un périmètre qui va de Gorkha dans le centre jusqu’au Solu-Khumbu dans l’Est. Il a été suivi d’un autre séisme le 12 mai (de puissance 7,3) et de plus de trois cents répliques, terrorisant la population.

C’est un pays de hautes et moyennes collines, peuplé principalement des ethnies Tamang, Ghale, Sunuwar et Thangmi, qui a été affecté. Les maisons, faites de pierres sèches assemblées sans maçonnerie et couvertes le plus souvent de bardeaux ou de tôle ondulée, n’ont pas résisté. Dans la vallée de Katmandou surpeuplée, qui concentre plus de trois millions de personnes, le tremblement de terre a détruit une grande partie du patrimoine historique classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Ces temples élégants qui font la fierté des Népalais et l’enchantement des touristes se sont effondrés brutalement, comme en 1934. Ceux qui ont résisté sont souvent fissurés et devront être reconstruits entièrement. Les plaines méridionales du pays, le Terai, à la frontière indienne, ont été beaucoup moins touchées.

Faiblesse de l’Etat

Quel bilan tirer de ce désastre deux mois après ? Le tremblement de terre a d’abord cruellement révélé la faiblesse de l’Etat, impuissant à se mobiliser pour répondre aux besoins les plus urgents. Englués dans leurs querelles internes qui les empêchent depuis maintenant six ans de rédiger la constitution tant promise depuis le renversement de la royauté et la promulgation d’une république démocratique et fédérale en 2008, les partis, comme le gouvernement, ont manqué de réactivité.

Cette même faiblesse de l’Etat avait favorisé en son temps, de 1996 à 2006, le succès de l’insurrection maoïste, qui a, à elle seule, causé la mort de 15 000 personnes. Seules les forces de sécurité, notamment l’armée, l’un des corps les mieux organisés du pays, ont sauvé l’honneur et nombre de vies humaines. L’Etat avait pourtant été prévenu des risques imminents d’un tremblement de terre. Mais il n’a pas su mobiliser préventivement la population, ni limiter la hauteur des constructions modernes dans la vallée de Katmandou, la plupart aujourd’hui gravement fissurées.

Incurie des infrastructures, intervention étrangère découragée

La tragédie d’avril 2015 a mis par ailleurs en évidence la pauvreté en infrastructure du pays. Le seul aéroport international, doté d’une piste unique, a été engorgé des les premiers jours par les secours qui affluaient du monde entier. Les zones sinistrées se sont avérées difficiles d’accès, les routes vite obstruées par des chutes de pierre et de gigantesques glissements de terrain induits par le séisme.

Le Népal, ce petit pays himalayen de 28 millions d’habitants, auxquels il fait ajouter quelque 4 millions d’expatriés népalais à travers le monde, est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté. Son relief montagneux cloisonné entrave la mise en place de projets de développement. Pourtant, les entrepreneurs népalais les plus optimistes rêvent d’un eldorado pour les investisseurs.

Le séisme a mis à jour de sérieuses tensions avec l’aide étrangère. Le gouvernement népalais a très vite invité les secours venus de l’extérieur à rentrer chez eux, arguant qu’il pouvait se débrouiller tout seul et que cette aide était mal adaptée au pays. Les hélicoptères Chinook britanniques n’ont pas été admis à atterrir au Népal, en dépit du manque flagrant de moyens aéroportés sur place, et les avions militaires américains ont dû rapidement repartir. Quant aux équipes chinoises, elles ont été surveillées de près, surtout quand elles agissaient à proximité de la frontière avec le Tibet. Le ministère de l’Intérieur a fermement invité l’assistance internationale à verser ses subsides sur un fonds public ouvert spécialement au nom du premier ministre, Sushil Koirala. Ces susceptibilités nationales peuvent se comprendre. Elles suscitent cependant une défiance grandissante de la part de la communauté internationale. Les autorités locales sont suspectées de corruption et accusées de manque de projet politique.

Solidité de la société civile

Le tremblement de terre dévastateur a enfin confirmé la solidité de la société civile népalaise. Les initiatives privées ont fleuri, des équipes de volontaires se sont constituées spontanément mêlant des gens de castes et d’ethnies différentes, pour porter secours aux populations avoisinantes. Ce tissu social a suppléé grandement aux insuffisances de l’Etat. De nombreux migrants népalais installés à l’étranger sont revenus pour « aider ». Ces valeurs d’entraide témoignent d’une société basée sur des modèles encore très traditionnels. En l’absence d’un Etat jugé par tous incompétent et corrompu, les anciennes formes de la solidarité locale permettent de parer aux coups du sort.

Comme par enchantement, les partis politiques, y compris l’ancien surpuissant parti maoïste, aujourd’hui réduit à la portion congrue en raison de sa politique opportuniste et de la corruption de ses dirigeants, se sont mis d’accord dès le 8 juin pour dessiner les contours politiques du nouvel Etat népalais. Il s’agit malheureusement d’un accord en trompe-l’oeil qui remet les noms et les frontières des huit provinces fédérales – les questions les plus délicates – à plus tard. Il y a peu à attendre d’une élite politique constituée majoritairement de Brahmanes des collines (12,2% de la population) et de Chetris (Kshatriyas), tant au Parti du Congrès que chez les maoïstes et les communistes, qui se montrent davantage préoccupés par leur pouvoir personnel que du sort de la population. L’accord du reste a été immédiatement dénoncé par les puissantes organisations ethniques du pays.

Les conséquences économiques du séisme seront très lourdes. Il faudra plusieurs années pour rebâtir les temples de la vallée de Katmandou. Le tourisme, si important pour les ressources du pays, est en berne et ne se relèvera pas de sitôt, d’autant que les sismologues ne se montrent guère optimistes et prévoient d’autres tremblements de terre, encore plus puissants, dans les prochaines années, au mieux dans quelques décennies. Le gouvernement népalais organise ce 25 juin, à Katmandou, une conférence internationale en vue de recueillir des fonds pour relever le pays. Il a invité à cette occasion la Banque mondiale et les grands pays donateurs traditionnels, Japon, Chine, Inde, Etats-Unis, Union européenne. Le coût de la reconstruction est estimé à 4,5 milliards d’euros, soit environ 20% du PIB. L’aide étrangère ne manquera pas, elle continuera à affluer comme par le passé. Le peuple népalais, lui, attend que des projets solides se mettent en place. Il souhaite reconstruire mais aussi réformer le pays de manière moins élitiste et plus égalitaire. Il appartient aux autorités politiques de les accompagner.

A propos de l'auteur
Gerard Toffin
Directeur de recherche émérite au CNRS, Gérard Toffin travaille aujourd’hui sur le Népal contemporain. Il est affecté au Centre d’études himalayennes et fait partie du Réseau Chercheurs Népal. Sa dernière publication : From Monarchy to Republic. Essays on Changing Nepal, Vajra Publications, Kathmandu, 2013.