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Le coronavirus, nouveau foyer de tensions entre Chine et États-Unis

Xi Jinping et Donald Trump en 2017. (Source : Europe 1)
Xi Jinping et Donald Trump en 2017. (Source : Europe 1)
L’accalmie aura été de courte de durée. La crise du coronavirus a rallumé les tensions entre la Chine et les États-Unis. La guerre commerciale a laissé la place à une guerre de l’information. Ou plutôt de la désinformation. Sur fond d’expulsions mutuelles de journalistes, Pékin et Washington se laissent entraîner dans une escalade de représailles. Furieux que la Chine laisse entendre que l’armée américaine aurait pu introduire le Covid-19 à Wuhan, Donald Trump et son administration parlent désormais de « virus chinois ».
En marge de la crise du coronavirus, les tensions entre Washington et Pékin sont montées d’un cran au cours des derniers jours. Les deux pays se renvoient la responsabilité dans la plus grave crise sanitaire internationale en un siècle et la Chine a récemment décidé d’expulser les journalistes américains présents sur son territoire. Autant de signaux qui éclipsent une volonté de coopération face à la pandémie. Seules quelques initiatives, comme celle du fondateur d’Alibaba, Jack Ma, continuent d’entretenir le mythe. Face à la peur d’une crise sans précédent et de ses conséquences politiques lourdes, les tensions entre les deux pays, déjà très perceptibles depuis les « guerres commerciales » déclenchées par Donald Trump, se sont accentuées.

« Virus chinois » ou manipulation américaine

Donald Trump n’est pas connu pour ses formules diplomatiques. Mais il aurait été avisé d’utiliser un autre terme que « virus chinois » pour désigner le Covid-19. À peine mieux inspiré, son vice-président Mike Pence a désigné à plusieurs reprises le coronavirus comme le « virus de Wuhan », comme pour mieux rappeler d’où vient la pandémie mondiale, et par conséquent, qui en porte la responsabilité. Poussant sa réflexion, et afin de justifier l’interdiction du territoire américain aux voyageurs européens, le président américain n’a pas hésité à désigner l’Europe comme étant la « nouvelle Chine », une manière peu habile de dire que le Vieux Continent est désormais le plus affecté par le virus. Si on connaît l’hostilité du président américain à l’égard de l’Europe, c’est surtout Pékin qui est dans le viseur de ces propos. Le Secrétaire d’État Mike Pompeo a par ailleurs pointé du doigt à plusieurs reprises la responsabilité chinoise et accuse Pékin de « désinformation » sur l’origine du coronavirus. Un moyen de détourner l’attention de l’opinion publique sur la gestion calamiteuse de cette crise aux État-Unis.
La Chine n’est cependant pas en reste dans cette bataille rhétorique entre Pékin et Washington. Un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Zhao Lijian, a ainsi laissé entendre que l’armée américaine aurait délibérément introduit le virus à Wuhan. Une façon de disculper la Chine de toute responsabilité dans la propagation du coronavirus. Cette déclaration s’inscrit dans une campagne d’information (ou plus exactement de désinformation) visant à minimiser la responsabilité de la Chine dans la crise.
Accusations fantaisistes contre manque de tact, chaque pays a sa méthode. Mais leurs attitudes se rejoignent sur la volonté de faire porter la responsabilité à l’autre camp. Dans le même temps, ils cherchent à soigner leur image sur la scène internationale. Sur ce point, la Chine a un avantage, celui d’être sur la voie de la sortie de crise sanitaire. Cela permet notamment à Pékin de proposer aux pays les plus en difficultés des aides, et notamment du matériel médical. L’Italie en a ainsi bénéficié, mais l’offre s’est étendue à une multitude de pays, notamment en Afrique où les besoins sont immenses. Autre avantage pour Pékin, Donald Trump sera confronté à une difficile élection en novembre prochain et la cible de son opération séduction est donc l’électorat américain. Le locataire de la Maison-Blanche semble moins préoccupé par l’image de son pays dans le monde que par sa propre image en interne. Mais on voit bien que, de part et d’autre, on cherche surtout à prendre un avantage en vue de préparer l’après-coronavirus.

Réponses du tac au tac

Derrière cette bataille de cour de récréation un peu puérile, la question de l’expulsion de Chine des journalistes américains s’inscrit dans une autre dynamique, plus inquiétante, quant à l’avenir de la relation entre les deux pays. Cette dynamique traduit une absence de dialogue et privilégie l’affirmation au détriment de la concertation. Elle établit aussi des frontières en termes de confiance accordée à l’autre, puisque dès lors qu’il n’y aura plus d’informations contradictoires, le doute n’en sera que renforcé. Ainsi, là où l’information n’est plus autorisée, c’est la désinformation qui l’emporte.
La décision chinoise d’expulser des journalistes des trois plus grands quotidiens américains, le New York Times, le Washington Post et le Wall Street Journal répond à une mesure comparable prise ces derniers mois aux États-Unis, et qui concerne des journalistes travaillant pour cinq grands médias chinois. Il s’agit donc d’une mesure de rétorsion qui renvoie dos à dos les deux protagonistes. Ils défendent d’ailleurs des arguments assez semblables, tels que la « stigmatisation » ou encore le « non-respect de la liberté de la presse ». Côté chinois, on note que ces réponses du tac au tac sont devenues monnaie courante, Pékin n’acceptant plus les critiques, y compris de la part des puissances occidentales. Cette attitude contraste avec le profil bas que la Chine a privilégié au début des années 1990, et qui se conjugue désormais au passé. Derrière cette nouvelle manière de penser la relation avec les autres grandes puissances, la Chine vise plus précisément les États-Unis. Cette attitude s’inscrit dans le bras-de-fer auquel les deux pays se livrent, en particulier sur les questions économiques et commerciales, la crise sanitaire actuelle n’étant qu’une parenthèse sur ce point. La Chine n’hésite plus désormais à accuser les pratiques américaines et à invoquer une mondialisation que Washington chercherait à contester.

L’économie au cœur des tensions

C’est le risque de dépendance à l’économie chinoise qui justifie, pour l’administration Trump, l’usage de barrières commerciales pour faire pression contre Pékin. Ce dernier souffre ainsi de ce qu’il convient de qualifier de « dilemme du créancier ». Les orientations que prendra la Chine dépendront non seulement de l’avenir de l’économie des deux pays mais, par extension, de l’ensemble de la planète. La question n’est pas de savoir si la Chine va accepter de rester le créancier des États-Unis : elle n’en a pas vraiment le choix au risque de s’exposer elle-même à une crise sans précédent qu’elle ne peut se permettre. La question concerne plutôt les conditions que Pékin peut mettre sur la table, afin de monnayer son soutien à Washington. Il s’agit donc d’une interdépendance, mais qui n’est plus équilibrée comme elle l’était il y a quelques années, ce qui a pour effet de générer des frustrations et de créer des tensions.
Cette interdépendance n’est pas nouvelle, et elle détermine en grande partie les relations entre les deux pays dans le domaine économique et commercial. Comme l’écrivait déjà en 1999 le dernier gouverneur britannique de Hong Kong, Chris Patten, « la Chine ne bougera pas sans l’Amérique et l’Amérique ne bougera pas sans la Chine. Ils sont enfermés ensemble. Un accord entre eux est vital pour sauver le siècle ». Ce constat n’a fait que se confirmer depuis. Mais il serait illusoire de considérer que cette interdépendance est atemporelle, aussi toute modification des équilibres actuels se traduit-elle par des pics de tension, soit parce que l’une des deux puissances se sent en position de vulnérabilité, soit parce qu’elle l’est vraiment. Paradoxalement, c’est parce que la relation économique et commerciale entre la Chine et les États-Unis n’a jamais été si aboutie qu’elle est plus fragile que jamais.

Une soft war qui se prolongera

La Chine et les États-Unis sont engagés dans une guerre d’un nouveau type, que nous qualifierons de « guerre pacifique » ou « soft war ». Elle s’inspire à la fois de la bipolarité de type Guerre froide, du concert des nations et surtout d’une lutte hégémonique laissant la part belle à la capacité d’influence et le poids de l’économie plus que sur la force armée. Une compétition sur fond de soft power et de persuasion. Cette compétition est durable, porte sur une multitude de fronts, et s’invite dans le monde entier par le biais des investissements chinois, des réactions américaines et d’institutions internationales qui vacillent face à cette compétition inédite. Ses conséquences restent très incertaines, et nourrissent tous les fantasmes, aux États-Unis en particulier. Car dès lors que cette transition de puissance économique s’invite sur le terrain du politique et du militaire, la stigmatisation est au rendez-vous.
Les deux premières économies de la planète ont-elles cependant vocation à être des rivales ? Pas nécessairement. Sont-elles irrémédiablement amenées à coopérer ? Sans aucun doute. Mais dans le même temps, cherchent-elles à prendre l’ascendant sur l’autre ? Incontestablement. Ce constat sous forme de théorème suffit à lui seul à résumer la situation dans laquelle se retrouvent actuellement les deux pays, entre interdépendance de facto et volonté de suprématie de moins en moins masquée. C’est sans doute l’un des moments qui caractérise ce que certains qualifient de transition hégémonique.
Il est cependant difficile de savoir combien de temps ce moment placé sous le signe de l’interdépendance et d’une rivalité portant sur plusieurs points est supposé se maintenir. Une chose est certaine : quel que soit l’impact de l’épidémie de coronavirus et le résultat de l’élection présidentielle américaine en novembre prochain, cette compétition se poursuivra. Et elle se dessine désormais sur la base d’une Amérique repliée sur elle-même et d’une Chine qui cherche à capitaliser sur sa sortie supposée de crise sanitaire pour asseoir son influence en renforçant son soft power (aides multiples aux pays qui font face à la crise du coronavirus), et en se positionnant au centre d’une mondialisation qui pourrait, plus que jamais, être chinoise.
A propos de l'auteur
Barthélémy Courmont
Barthélémy Courmont est maître de conférences à l'Université Catholique de Lille, Directeur de recherche à l'IRIS où il est responsable du pôle Asie-Pacifique, il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles sur les enjeux sécuritaires et les questions politiques en Asie orientale. Il vient de publier avec Éric Mottet, "L’Asie du Sud-Est contemporaine", aux Presses universitaires du Québec.